Photo F.SchiltonUn Conte de Noël 

de Athanassios Alexandridis, psychanalyste grec, qui se souvient d’une rencontre parisienne à la gare du Nord.

               

 

A l’amour des « retardés »

Il est de mise ces jours-ci de raconter des histoires d’amour. Amour qui nous a changé. Je souhaite vous confier dans les détails une telle histoire, par devoir et comme témoignage d’un remerciement dû.

Il y a plusieurs années, je travaillais dans un hôpital psychiatrique aux environs de Paris. Je prenais le train à  la Gare du Nord. Je rentrais tous les soirs à la même heure et attendait  le bus à l’arrêt d’en face. Là-bas, la plupart du temps, attendait un homme d’à peu près mon âge, un homme qui était « mongolien ». Nous avions chacun notre sac, l’air fatigué et notre titre de transport illimité. Nous faisions les mêmes gestes. Il s’asseyait toujours à la même place. Heureusement, le plus souvent, le bus était bien vide. J’ai commencé moi aussi à m’asseoir à la même place ou du moins dans son champ visuel.

Je l’observais. Je pensais que lui, le « retardé », et moi, « l’avancé » pour mon âge, nous n’étions finalement pas si différents. Cette symétrie portait un coup rude à mon narcissisme et j’y ai réagi en instaurant l’asymétrie « scientifique » : Je l’étudiais !

Et ce, en marge de mes hauts intérêts scientifiques ! C’était l’époque où je me confrontais à la grande folie, la schizophrénie, le délire chaotique, le suicide et j’évitais tout rapport à la déficience intellectuelle que je considérais « psychiquement pauvre » et « sans intérêt » pour nous psychiatres, analystes en formation, sémiologues, modernistes et autres les petits  prétentieux dans le  genre.

A l’approche de Noël, un soir, en rentrant, je découvre des travaux de décoration devant l’arrêt et une affichette expliquant que le bus est dévié et qu’il faut le prendre à l’arrêt suivant. Celui-ci n’était pas loin mais invisible depuis ce point-là car la rue faisait un angle.

Mon « retardé » n’était pas à l’arrêt ! J’ai été pris par une angoisse folle. Savait-il lire ? Et si non ? Je l’imaginais arriver et attendre le bus pendant des heures dans le froid. J’ai décidé de l’attendre.

J’attendais plus d’une demi-heure. Ensuite, j’ai pensé à quelque chose de réconfortant  qu’aujourd’hui : « il n’est peut-être pas allé au boulot, il était malade » (c’est-à-dire encore quelque chose du côté de la déficience) et j’ai marché en direction de  l’arrêt suivant.

Il était là. Il m’attendait les yeux fixés sur l’angle de la rue. Dès que j’ai tourné au coin et il m’a vu, il s’est mis à gesticuler, à me saluer et à m’engueuler de loin. De près, avec une forte dysarthrie,  joie et colère, il m’a dit  que j’étais un con, un imbécile,  incapable de lire une petite notice et que c’était à cause de moi qu’il attendait dans le froid pour me mettre dans le bus !

Nous sommes montés dans le bus, il s’est mis à sa place habituelle, je me suis mis à côté de lui, j’ai essayé de lui parler. Mon ami m’a alors  indiqué du regard  une des places où je m’installais d’habitude quand je l’observais. Je m’y suis déplacé.

En surface rien n’avait changé. Pourtant, à l’intérieur de moi, un nouveau voyage existentiel venait de commencer à la recherche du savoir du cœur.

Traduction Vera Savvaki et Delphine Schilton

Merci à Eirini Rari pour ses commentaires

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