Archives mensuelles : décembre 2016

Grece66De l’offrande et du don

Où le don est expliqué à travers le mythe de Prométhée et de son sacrifice pour que la civilisation des hommes advienne  

par Athanassios Alexandridis psychanalyste Grec.

L’Amour est le message attendu en ces temps de fête mais la notion me semble particulièrement flou et par conséquent susceptible  d’être  explicitée par à peu près n’importe quoi (que l’on se souvienne de  Woody Allen qui a tourné le provoquant, « Tous disent je t’aime ! »).

Il me semble pour ma part préférable  d’écrire sur la notion de l’Offrande et du Don.

L’avantage de ces deux notions est qu’elles partent de l’Acte, tandis que l’amour part du sentiment et il y reste facilement !. Pour le dire de manière plus sophistiquée : l’offrande et le don sont des signifiants pleins de signifiés allant jusqu’à la limite de l’aversion pour ce qui nous est offert ou donné. L’Amour peut être un signifiant vide en signifiés.

Pour le dire simplement : on est pauvre en actes essentiels et riches en paroles vides !

Un petit périple s’impose avant que de parvenir à l’explicitation de la dialectique de l’offrande et du don

L’aide au prochain, d’après Levinas, est un acte d’humanisation. Il nous permet de reconnaître dans le visage de l’autre, à travers sa douleur, notre propre visage caché. C’est une rencontre spectrale éminente qui nous positionne dans la dualité, créant ainsi le couple essentiel pour le fondement du lien social, à savoir le “Moi et mon Semblable Autre”. Mais, afin de s’ouvrir au collectif et à la création du lien social qui constitue aussi l’horizon profond que chercheraient à atteindre mes notes, il nous faut, au-delà du paramètre de l’aide à une personne qui est dans le besoin, d’autres paramètres, de durée constante.

L’anthropologue Claude Lévi-Strauss écrit dans “Les structures élémentaires de la parenté” (1967) qu’il y a trois structures mentales fondamentales qui constituent le social et qui sont présentes dans toutes les civilisations :

– L’exigence de la Règle en tant que Règle qui garantit au groupe que la distribution des biens s’effectuera de manière organisée et non pas aléatoire. Autrement dit, que l’offrande du commun au public sera institutionnalisée de manière à créer une règle commune.

– La réciprocité de l’offrande, entre individu ou entre individu et collectivité, en tant que condition qui inscrit et organise dans le contrat social l’opposition que j’ai dès le début, pour des raisons d’autoconservation ou d’égoïsme narcissique, avec l’autre.

– Le caractère reliant du don qui, comme acte, a de la Valeur en ce qu’il institue les associés, donateur et récepteur  (voir la valeur reliant du don dans les épopées homériques).

Ce qui est demandé est donc un  travail collectif, de la co-pensée, afin d’attribuer du sens et de faire acte ce qui, pour la société grecque contemporaine, peut constituer la règle commune, l’offrande réciproque et le don reliant.

Concluons par le paradigme grec de Prométhée qui propose une réflexion sur l’institution de la civilisation.  Ce paradigme de Prométhée

Martyre du rocher  est au reste faussement considéré par certains comme annonciateur  du martyre du Christ sur la croix, Prométhée ayant lui aussi a été  martyrisé pour que la civilisation des hommes advienne !

Prométhée  déclare qu’il « se martyrise » et  accepte son supplice non parce qu’il a donné le feu aux hommes mais parce qu’il leur a enseigné son usage. Ainsi, dit-il, il leur a montré comment sortir les métaux de la terre, comment trouver le précieux là où ils ne croyaient pas qu’il existe, comment construire des outils et, avec eux, faire avancer les arts de la vie. Et, chose étonnante, il dit encore qu’il leur a donné les mots comme des outils de la pensée !

Il se peut que le meilleur don qu’on puisse offrir ceux sont des outils…

Traduction relue par Delphine Schilton

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Photo F.SchiltonUn Conte de Noël 

de Athanassios Alexandridis, psychanalyste grec, qui se souvient d’une rencontre parisienne à la gare du Nord.

               

 

A l’amour des « retardés »

Il est de mise ces jours-ci de raconter des histoires d’amour. Amour qui nous a changé. Je souhaite vous confier dans les détails une telle histoire, par devoir et comme témoignage d’un remerciement dû.

Il y a plusieurs années, je travaillais dans un hôpital psychiatrique aux environs de Paris. Je prenais le train à  la Gare du Nord. Je rentrais tous les soirs à la même heure et attendait  le bus à l’arrêt d’en face. Là-bas, la plupart du temps, attendait un homme d’à peu près mon âge, un homme qui était « mongolien ». Nous avions chacun notre sac, l’air fatigué et notre titre de transport illimité. Nous faisions les mêmes gestes. Il s’asseyait toujours à la même place. Heureusement, le plus souvent, le bus était bien vide. J’ai commencé moi aussi à m’asseoir à la même place ou du moins dans son champ visuel.

Je l’observais. Je pensais que lui, le « retardé », et moi, « l’avancé » pour mon âge, nous n’étions finalement pas si différents. Cette symétrie portait un coup rude à mon narcissisme et j’y ai réagi en instaurant l’asymétrie « scientifique » : Je l’étudiais !

Et ce, en marge de mes hauts intérêts scientifiques ! C’était l’époque où je me confrontais à la grande folie, la schizophrénie, le délire chaotique, le suicide et j’évitais tout rapport à la déficience intellectuelle que je considérais « psychiquement pauvre » et « sans intérêt » pour nous psychiatres, analystes en formation, sémiologues, modernistes et autres les petits  prétentieux dans le  genre.

A l’approche de Noël, un soir, en rentrant, je découvre des travaux de décoration devant l’arrêt et une affichette expliquant que le bus est dévié et qu’il faut le prendre à l’arrêt suivant. Celui-ci n’était pas loin mais invisible depuis ce point-là car la rue faisait un angle.

Mon « retardé » n’était pas à l’arrêt ! J’ai été pris par une angoisse folle. Savait-il lire ? Et si non ? Je l’imaginais arriver et attendre le bus pendant des heures dans le froid. J’ai décidé de l’attendre.

J’attendais plus d’une demi-heure. Ensuite, j’ai pensé à quelque chose de réconfortant  qu’aujourd’hui : « il n’est peut-être pas allé au boulot, il était malade » (c’est-à-dire encore quelque chose du côté de la déficience) et j’ai marché en direction de  l’arrêt suivant.

Il était là. Il m’attendait les yeux fixés sur l’angle de la rue. Dès que j’ai tourné au coin et il m’a vu, il s’est mis à gesticuler, à me saluer et à m’engueuler de loin. De près, avec une forte dysarthrie,  joie et colère, il m’a dit  que j’étais un con, un imbécile,  incapable de lire une petite notice et que c’était à cause de moi qu’il attendait dans le froid pour me mettre dans le bus !

Nous sommes montés dans le bus, il s’est mis à sa place habituelle, je me suis mis à côté de lui, j’ai essayé de lui parler. Mon ami m’a alors  indiqué du regard  une des places où je m’installais d’habitude quand je l’observais. Je m’y suis déplacé.

En surface rien n’avait changé. Pourtant, à l’intérieur de moi, un nouveau voyage existentiel venait de commencer à la recherche du savoir du cœur.

Traduction Vera Savvaki et Delphine Schilton

Merci à Eirini Rari pour ses commentaires

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afficheFreud en français : Bibliographie complète des œuvres de Freud avec concordance allemande et anglaise

Cette bibliographie des écrits de Sigmund Freud publiés en français a été
réalisée à partir du catalogue de la bibliothèque Sigmund Freud selon la
classification établie par Ingeborg Meyer-Palmedo et Gerhard Fichtner
(Freud-Bibliographie mit Werkkonkordanz / I. Meyer-Palmedo, G. Fichtner,
S. Fischer Verlag,1999). Il s’agit d’une classification chronologique qui
précise la date de première publication et la date d’écriture.
Par exemple, (1901c [1899]) signifie que le texte a été écrit en 1899 et
publié pour la première fois en 1901, la lettre « c » indique l’ordre de
parution dans l’année concernée (de a à z pour une année).
Le choix s’est fait d’utiliser en première occurrence la traduction française
la plus courante, puis, si elle existe, sa mention dans les œuvres
complètes publiées par les PUF, puis les concordances avec les œuvres
complètes :
– en allemand (Gesammelte Werke publiées par Imago et Fischer Verlag).
– en anglais (Standard édition, traduction par J. Strachey, publiées par
Hogarth Press).
Si un texte a fait l’objet de plusieurs traductions, nous les avons
également mentionnées. Dans ce cas, titres et traducteurs sont indiqués
s’ils diffèrent de la première édition citée. Par contre, nous n’avons pas
cité toutes les publications d’un même texte s’il n’y avait pas de
modification dans la traduction.
Nous avons pris en compte tous les écrits et correspondances disponibles
hormis les fragments de lettres publiés ou réécrits, comme c’est le cas par
exemple dans la biographie de Jones (La vie et l’œuvre de Sigmund Freud
/ Ernest Jones, PUF, 3 vol., 1958-1969). Par ailleurs, lorsque des
correspondances ont été regroupées sous forme de corpus (Ferenczi,
Jones, Eitingon, etc.), nous n’avons pas tenu compte des publications
éparses antérieures.
Il peut néanmoins subsister quelques oublis que nous vous remercions de
bien vouloir nous signaler (bsf@spp.asso.fr).
Cécile Marcoux

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Bibliothèque Sigmund Freud
Abréviations utilisées :
OCF : oeuvres complètes en français
GW : Gesammelte Werke
SE : Standard édition
PUF : Presses universitaires de France
Code typographique :
En gras : titres de chapitres ou articles
En italique : titres des ouvrages ou périodiques

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bibliosf« A l’heure où toutes les recherches se « google-isent » il est très important de maintenir un lieu où l’on peut accéder directement aux documents d’origine »

Entretien avec Cécile Marcoux, directrice de la Bibliothèque Sigmund Freud et chargée de l’édition de l’ouvrage Freud en français : Bibliographie complète des œuvres de Freud avec concordance allemande et anglaise (préface de B. Chevret. Paris : SPP/ BSF, 2012).

Propos recueillis par Delphine Schilton

Fondée en 1934 par Marie Bonaparte, la Bibliothèque Sigmund Freud (BSF) est un endroit de référence pour les recherches psychanalytiques. Son catalogue riche et original, allant de livres dédicacés par S. Freud et S. Ferenczi à des bases de données électroniques (Cairn, PEP-Web), est accessible à chaque lecteur ou auteur qui travaille sur la psychanalyse. A l’occasion de son déménagement en juin 2016 dans le 13e arrondissement de Paris, Cécile Marcoux parle de l’histoire et de l’actualité de la Bibliothèque et nous présente le manuel de bibliographie complète de Freud en français qu’elle a établie.

– Quelles sont vos fonctions à la BSF ?

Je suis la directrice de la bibliothèque depuis septembre 2000. Ma mission consiste à garantir et organiser la conservation, la valorisation et la diffusion des collections de la bibliothèque Sigmund Freud.

– Quand a-t-elle été créé et quelle a été sa vocation à l’origine ?

La bibliothèque Sigmund Freud fut crée en 1934 à l’initiative de Marie Bonaparte, parallèlement à la création de l’Institut de Psychanalyse. Elle était réservée aux membres de la SPP et plus particulièrement aux jeunes analystes en formation. Elle devait à cette époque compter quelques 200 ou 300 livres, la plupart donnés par les membres de la Société ou envoyés par les auteurs eux-mêmes. Elle était située dans les locaux de l’association, au 137 boulevard Saint-Germain, Paris 6e, dans une salle qui servait également pour les réunions.

En mars ou avril 1940, l’Institut ferme et la bibliothèque disparaît sans que l’on sache exactement ce qu’il en advient. Toujours est-il qu’il existe encore aujourd’hui des livres estampillés « Bibliothèque de l’Institut de Psychanalyse, 137 bd St Germain, Paris 6e » dans le fonds de la bibliothèque actuelle, mais il y en a aussi à la bibliothèque Henri Ey de l’Hôpital Sainte Anne et quelques-uns circulent aussi chez les libraires de livres anciens ou dans les ventes aux enchères…

Après guerre, l’Association se reforme peu à peu, un nouvel Institut de Psychanalyse et sa bibliothèque sont inaugurés en 1954, au 187 rue Saint-Jacques, Paris 5e. Rattachée administrativement à l’Institut, la bibliothèque est toujours destinée prioritairement aux analystes en formation de la SPP. Elle est installée dans une grande salle au 1er étage et Marie Bonaparte donne même des meubles pour l’équiper. A partir de 1958, la bibliothèque commence à fonctionner de manière professionnelle : un registre d’inventaire et un catalogue sur fiches sont constitués, les livres sont équipés pour le prêt, une bibliothécaire est engagée dans les années 1960.

A partir de cette époque, la bibliothèque va beaucoup se développer et enrichir ses collections grâce aux dons et aux legs, le legs le plus important étant celui de Marie Bonaparte en 1962 : environ 3000 ouvrages et collections de revues de psychanalyse, en français, anglais et allemand, couvrant l’histoire de l’édition psychanalytique depuis l’origine, dont de nombreux exemplaires sont dédicacés par leurs auteurs : S. Freud, Ferenczi, Rank, Jones etc.

A partir des années 1990, l’étroitesse des locaux et la double utilisation de la salle à la fois pour la bibliothèque ainsi que pour les réunions et séminaires de formation amènent la SPP à envisager l’acquisition d’un local dédié à la bibliothèque. Ce sera chose faite en 1996 et la bibliothèque, nommée « Bibliothèque Sigmund Freud » à présent s’installe 15 rue Vauquelin, Paris 5e. Désormais ouverte à tout public, elle ne tarde pas à rencontrer un large succès après la mise en ligne sur internet de son catalogue en 2001. Son public est constitué bien sûr de psychanalystes, de psychologues, psychiatres, mais aussi de professionnels de la santé, de chercheurs de tous horizons, de traducteurs, d’enseignants et bien entendu d’étudiants.

Un large effort a été fait depuis 15 ans pour enrichir son catalogue en ligne comptant à ce jour environ 150 000 références : accès aux sommaires des revues et des ouvrages collectifs, référencement par auteur, titres et mots-clés, résumés, couvertures, liens internet (Gallica, Cairn, PEP-Web) et, pour faciliter l’acquisition de copies d’articles, connexion avec le système de commandes en ligne.

Parallèlement nous avons développé des partenariats avec d’autres bibliothèques (BnF, Bibliothèque Henri Ey à Sainte-Anne), ASM13…) ; d’autres associations psychanalytiques (APF, SRPF, 4e Groupe…) ; d’autres institutions culturelles (Freud Museum de Londres, Sigmund Freud Museum de Vienne…) ou universitaires (notre catalogue est référencé dans le SUDOC[1]).

Nous aidons également au développement des bibliothèques régionales de la SPP (Groupe Lyonnais, Groupe Toulousain) en leur apportant une aide logistique pour l’informatisation de leurs catalogues, et de bibliothèques étrangères (Maroc, Tunisie, Roumanie) en leur donnant des livres.

– Aujourd’hui comment envisagez-vous son rôle ? Est-il réservé aux seuls psychanalystes ?

Depuis juin 2016, la bibliothèque a déménagé et est maintenant regroupée avec les autres services de la SPP au 21 rue Daviel, Paris 13e.  Elle dispose d’une grande salle de lecture avec 18 places et environ 8 000 livres en accès direct. Elle est toujours ouverte à tous les publics et espère rester le lieu d’échange et de référence essentielle sur la psychanalyse.

– De quels outils numérique disposez-vous ?

Nous sommes abonnés à Cairn.info pour les revues francophones et au PEP-Web pour les revues anglo-saxonnes.

– Vous avez commis un ouvrage absolument nécessaire à la découverte de Freud, intitulé Freud en français : Bibliographie complète des œuvres de Freud avec concordance allemande et anglaise. Qu’est-ce exactement une aide bibliographique ?

Dans les années 1970, Ingeborg Meyer-Palmedo[2] commençait la première recension bibliographique exhaustive et raisonnée de l’œuvre de Sigmund Freud en allemand avec concordances dans les Gesammelte Werke et la Standard Edition.

En 1973, Roger Dufresne, membre de la SPP et de la Société Canadienne de Psychanalyse, faisait paraître chez Payot la « Bibliographie des écrits de Freud »[3] sous-titrée « en français, allemand, anglais ». Cet ouvrage fut jusque dans les années 2000 la seule tentative de référencement exhaustif des œuvres de Sigmund Freud en français.

– Comment cette idée lumineuse vous est-elle venue ? Combien de temps y avez-vous consacré ? Est-ce un travail bénévole ?

Avec la parution des Œuvres Complètes en français et toutes les nouvelles traductions, tant des textes que des correspondances, il devenait évident que l’ouvrage de R. Dufresne ne suffisait plus. Très sollicitée pour des références bibliographiques dans le cadre de mon travail à la bibliothèque, je pensais qu’il serait bon de refaire un manuel simple et pratique pour s’y retrouver plus facilement.

Je suis donc partie des textes allemands et du travail chronologique d’Ingeborg Meyer-Palmedo et Gerhard Fichtner[4],[5] et j’ai recherché toutes les traductions en français existantes. Le fonds de la bibliothèque m’a servi de base et je l’ai complété par des recherches personnelles chez les éditeurs et dans d’autres bibliothèques (notamment pour tous les textes pré-psychanalytiques). Cela m’a pris quelques mois pour arriver à tout compiler et organiser de la manière la plus simple possible.

Puis, nous avons édité le projet de façon presque artisanale avec très peu de moyens. Mon idée était de faire un petit ouvrage peu cher que chaque étudiant pourrait acheter et utiliser facilement.

Je pense que le pari fut réussi (le livre est à présent épuisé), il conviendrait maintenant d’en faire la mise à jour (depuis 2010, où les textes de Freud sont tombés dans le domaine public, il y a eu beaucoup de nouvelles traductions) et même envisager une version numérique.

– Qu’auriez-vous envie de faire passer comme message sur la BSF et ses nouveaux locaux ?

La bibliothèque Sigmund Freud a presque déjà traversé un siècle. Son fonds multilingue est exceptionnel et sa fonction de bibliothèque de recherche spécialisée en psychanalyse est unique en Europe. A l’heure où toutes les recherches se « google-isent », où les livres publiés ne restent que quelques semaines sur les étals de libraires, il est très important de maintenir un lieu où l’on peut accéder directement aux documents d’origine. Elle doit continuer de contribuer à la formation des futurs analystes et des étudiants, fournir un espace et un outil de travail performant pour les chercheurs ainsi que pour tous ceux qui travaillent sur la psychanalyse et en cela, continuer à transmettre et diffuser la pensée psychanalytique.

Pour plus d’information sur la BSF : http://bsf.spp.asso.fr/

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[1]           Système Universitaire de Documentation.

[2]           Ingebord Meyer-Palmedo a travaillé à la maison d’édition allemande S. Fischer où elle a fait partie du comité d’édition des œuvres de S. Freud. Elle a été également l’éditrice de la correspondance entre Sigmund et Anna Freud (2006).

[3]           Dufresne, R., Bibliographie des écrits de Freud : en français, allemand et anglais. Paris : Payot, 1973 (Collection Science de l’homme).

[4]           Meyer-Palmedo, I., Fichtner, G., Freud-Bibliographie mit Werkkonkordanz. Francfort (Allemagne) : S. Fischer, 1999.

[5]              Gerhard Fichtner a été spécialiste de l’histoire de la psychiatrie et de la psychanalyse. Il a été chargé de l’édition allemande de la correspondance entre Sigmund Freud et Martha Bernays (2011). Pour l’ensemble de ses recherche, il a été nommé membre honoraire de l’Association Allemande de Psychanalyse (DPV – Deutsche Psychoanalytische Vereinigung).

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aspasia-yVous voudrez bien trouver ci-après un lien informatique qui vous permettra de signer la pétition dénonçant le texte proposé à l’assemblée nationale qui tente de discriminer les pratiques de soins inspirées par la psychanalyse. Peut-être en avez-vous déjà pris connaissance?
En vous en souhaitant une bonne réception ainsi qu’une large diffusion dans vos réseaux

https://www.change.org/p/monsieur-le-président-de-l-assemblée-nationales-et-mesdames-et-messieurs-les-députés-autisme-oui-au-libre-choix-de-la-méthode-de-soin-non-à-l-interdiction-de-la-psychanalyse?recruiter=312972237

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Aspasia remercie la revue « Adolescence » qui nous autorise la reproduction de cet article publié lemusee, 2009, 27, 1, 133-142.

 

 

 

 

 

LE FRERE TUEUR par Jacques Clauvel

«  Nous étions ennemis dès la plus tendre enfance ;

Que dis-je nous l’étions avant notre naissance,

Triste et fatal effet d’un sang incestueux. »

  1. Racine, «  la Thébaïde ».

L’inceste psychique à deux niveaux, mère père, mère fils, peut constituer un facteur favorisant les violences fraternelles et l’inscription dans la psyché du sujet d’un objet frère destructeur. Au moins apparaissent-ils dans le cas suivant :

Joseph, dix sept ans et demi, vient consulter sur demande de sa mère. L’insistance de celle-ci, qui appelle souvent au téléphone  dans les débuts, n ‘est pas sans susciter gêne et incertitude. Elle parle certes de « troubles graves ». Mais elle est confuse, allusive,  ne peut rien décrire. On ne sait si elle projette ses angoisses, invente, ou bien veut libérer son fils, et se libérer d’un fardeau qu’elle ne saurait nommer. Dès le premier moment, ce qui impressionne, chez Joseph, est   le contraste entre une maturité intellectuelle de jeune adulte, un niveau de réflexion philosophique étonnants pour son âge, et une innocence affective de préadolescent, qui provoque un sentiment de malaise, comme si l’on avait devant soi à la fois un enfant impubère et un jeune adulte précocement vieilli. Joseph se présente comme faible, fragile,  voire malade depuis toujours sans que cela ait un quelconque fondement organique. Il souffre cependant,  de temps à autre, de fièvres,  nausées,  diarrhées et infections sans gravité, mais inexpliquées.  Il a du  mal à se faire des amis,  n’ose s’approcher des filles, se contentant d’imaginer aventures et scénarios amoureux avec elles. Certes,  Joseph n’est pas décollé de sa mère, mais d’autres objets viennent sans doute aussi le tourmenter.

Joseph est le quatrième enfant de sexe masculin d’une phratrie de quatre frères nés de parents cousins. Son père est de vingt ans plus âgé que sa mère, laquelle est décrite comme absorbante,  intrusive,  contrôlant le corps et la psyché de ses fils. Elle entretient  avec chacun une relation à deux particulière, ce qui excite  la jalousie des uns  et des autres, père et frères. Il  s’agit d’une relation «  en étoile », où  la  mère  est  le centre et  chacun de ses hommes  une des  branches.   L’étoile  de mer est un animal carnivore.  Cette mère était amoureuse  de son propre père, dont elle  est  la fille préférée, et qui  meurt peu de temps après le mariage de sa fille. Son mari  vient alors remplacer ce père dont elle, de son côté, remplace la mère. La relation des parents entre eux est une relation incestueuse psychique réciproque. L’homme est l’enfant de sa femme.  La  femme est  la petite fille de son homme. La mère de Joseph est traitée en mineure  par son mari, qui gère tout sans partage. Elle n’a aucune autonomie financière ni sociale, ni bien sûr ne travaille. Son accès à la culture et au savoir  est des plus limités[1]. En retour, et en rétorsion,  son mari est son enfant : il ne peut se nourrir seul, ni acheter  ses vêtements, ni  aller  sans elle chez le médecin.   Pour toute question d’ordre privé, il répond : « Je ne sais pas. Demandez à ma femme ».  Les enfants font partie  de ce domaine privé, dont il ne s’occupe pas.  Il confond souvent  les prénoms et dit en manière de plaisanterie :   « -Ne dites pas : « mes enfants ».  Dites : « les enfants de ma femme ». C’est plus sûr».

Il semble que la mère ait eu la fantaisie narcissique  de rêver être immortelle et jeune à jamais, jeune fille adorée par son père pour l’éternité. Ainsi dansait-elle avec ses fils, vivant  avec eux la jeunesse qu’elle croyait ne pas avoir eue, ce qui lui permettait d’être jeune femme avec ses fils, petite fille femme et mère avec son mari fils -père,  venu remplacer dans la réalité le père mort. Chaque fils à son tour était appelé « mon prince », mais l’un d’eux était l’élu, «  le prince des princes » celui qui précédait Joseph de sept ans environ. Il était  le seul à avoir le droit de dormir dans la chambre parentale lorsqu’il était souffrant ou quand le père était en voyage.  Se réveillant du coma après une grave maladie, c’est ce frère plus âgé qu’elle appela auprès d’elle, à l’exclusion de tout autre fils, et, bien sûr,  du père.

La thérapie de Joseph  s’engage très vite, et, très vite, je suis sollicité à deux niveaux, comme s’il s’agissait de soigner deux personnes en une: un très jeune adolescent, et un adulte constitué. Deux personnes non pas séparées, mais situées à une certaine distance  l’une de l’autre. On pense  à une étape de développement  qui n’aurait pas été franchie, ou qui aurait été traversée trop vite. Les deux places, maternelle et masculine, qu’il m’attribue dans la situation de transfert, sont,  ou bien très éloignées, ou bien quasi confondues. Cela provoque  le sentiment d’avoir à effectuer une sorte de mutation contre transférentielle permanente  d’un personnage à l’autre, ou, au contraire,  de représenter, pour lui, une forme d’agrégat humain hybride et confus, proche de ce que j’ai pu entendre du chaos maternel, et contre laquelle il se rebiffe avec désespoir. Dans mes interventions, si  je parle  à l’enfant, il s’effondre, si je lui parle comme à un adulte, il s’enfuit.

Un jour, Joseph se plaint des journées que passe sa mère avec ce frère plus âgé élu par elle, journées passées, selon lui, à soutenir les entraînements et  exploits sportifs de ce dernier. Puis,  sans transition, il aborde la question de l’analyse,   se demandant si je ne souhaiterais pas « l’orienter » pour qu’il s’étende sur le divan. « Il n’en est pas question ! »,  affirme-t-il. D’ailleurs il ne supporte pas d’être étendu sur le dos et ne peut dormir que sur le côté. A la séance suivante, Joseph arrive très en retard, et  rapporte un rêve où il voit un cheval énorme, trop gros pour entrer, qui force l’accès de la salle de bains, devenue « une sorte de couloir,  étroit  comme un boyau ». Les murs se cassent, la tête du cheval touche le fond de la salle de bains, qui se fend. Joseph se réveille, terrifié. Le frère, le divan, le cheval ? A la séance d’après,  il n’arrive que  trois minutes avant la fin, traverse le cabinet,  et repart.  Au début de la séance qui suit, il remarque, sur un ton apparemment détaché : « -La dernière fois, je n’ai fait que traverser votre couloir et le cabinet ». Un lien apparaît entre le retard, le couloir, la salle de bains et le cheval. « –  Oui », ajoute-t-il, «  mais ici, je peux aller et venir, j’entre et je sors librement ». Un long silence. « Tandis que le cheval… ».

Joseph est hébété, comme anéanti. Vient alors subitement,  par bribes, entrecoupé de sanglots, d’hésitations,  le récit de violences fraternelles. Vers l’âge de sept ans, Joseph commença à devenir l’objet des jeux sexuels de ses frères, particulièrement de ce frère  préféré de la mère. Il fut  contraint de  boire son urine,  de subir  de régulières tentatives de viol, de supporter un rabaissement systématique (insultes liées aux lieux d’aisance et aux excréments). Son frère disait aussi à Joseph qu’il allait le tuer. Il   l’étouffait avec des coussins,  jusqu’à provoquer une perte de connaissance. Joseph retrouvait souvent au cours de ses nuits une sensation d’asphyxie et  d’impuissance, écho de ces violences. Il avait l’impression qu’il allait mourir. Coexistent une élection du frère par la mère, une relation incestueuse psychique entre la mère et le père, et des actes traumatiques incestueux entre frères.

L’irruption brutale  de l’aveu des traumatismes subis n’a certes pas été sans occasionner des moments difficiles dans la thérapie, avec leur cortège de souffrances psychiques. Dans la vie aussi, puisque Joseph entre en conflit avec son père, qui le chasse du foyer familial, veut faire poursuivre pénalement son frère. Sa mère l’en empêche, le protège cependant,  en s’occupant  de lui en secret afin de lui  assurer une existence matérielle décente. C’est l’époque de nombreux cauchemars de menace et d’agression par des animaux ou des groupes d’hommes. En même temps, Joseph développe un solide  transfert positif de type paternel  qui permettra bientôt de mettre en place une analyse, qui, bien plus tard, aura d’heureux résultats : Il connaîtra une   relation stable avec une jeune femme, conclura  un mariage satisfaisant, établira  une bonne relation avec ses très jeunes  enfants.  La cure se déroule  en travaillant autour de la présence insupportable de ce frère, présence de l’adulte à l’intérieur de l’enfant. Il s’agit d’un dépôt pervers,  d’un corps en lui étranger et familier à la fois, comme une tumeur. Pendant des mois, Joseph sera persuadé, à tort,  de « couver » un cancer, inscription métaphorique  du frère. En même temps ce dernier est un objet composite qui essaime dans plusieurs régions du psychisme : frère- père, qui s’était aussi occupé de l’éducation de Joseph dans ses premières années, frère à la place du père, qui se substitue à lui dans l’expression de la puissance et de la possession paternelles et dans sa position auprès de la mère,  frère lié donc à la mère, de par sa situation  incestueuse psychique de fils élu, dans une sorte d’agglomérat fusionnel  étouffant.

L’analyse a en effet été difficile du fait de la présence dans le monde interne  de l’analysant  d’un objet complexe. J’appellerai cet objet le frère tueur. En effet, ce frère, fusionné avec la mère et ainsi introjecté, l’attaque de toutes les façons possibles. Il le dénigre auprès des parents et des professeurs, s’approprie ses amis et ses copines et lui souhaite ouvertement la mort. Il fut donc malaisé  de réparer  les dégâts causés par le frère tueur interne, d’autant plus que le frère revient sans cesse à la charge dans la réalité. Par ailleurs, la mère est à plusieurs places. Cela  crée une situation impossible, dont la mère se venge en détruisant tout autour d’elle. Dans ce cas, le frère est le bras armé de cette destruction, et la haine de la mère devient sa haine.  On a l’impression d’une mère en état  d’agitation psychique permanente de type incestueux, qui,  pour tenter d’éviter de laisser écraser son moi par l’objet perdu incestueux, part en guerre et écrase le moi des autres. Elle s’introduit alors dans la psyché du fils préféré dont elle commande les agissements destructeurs. Il devient alors un frère tueur dont la devise serait : « Tout faire pour plaire à sa mère »,  jusqu’au pire forfait, de façon à la ravir aux autres et à la garder pour soi seul. Cela induit de plus chez Joseph un état de désarroi et d’incertitude internes   malaisé à éclaircir.  Car la fusion amoureuse de type incestueux mère -fils est une scène originaire confuse et incompréhensible.

Freud considère que, pour le mélancolique, «  la perte d’objet s’était transformée en perte de moi [2]».  Selon Wisdom, il existe deux possibilités d’introjection de l’objet. Ou bien il fait partie du monde interne du self et il est vu par le self comme un objet interne, et le self est donc capable d’avoir une relation avec cet objet à l’intérieur de son monde. C’est un «  objet  orbital ».  Ou bien le self voit le monde avec les yeux de son objet introjecté. Ce dernier devient alors une partie du noyau du self, il  s’introduit  à l’intérieur de ce noyau et en prend la place. Il ne peut alors avoir de relation d’objet avec ce noyau, puisqu’il est fusionné avec lui. Il s’agit d’un « objet nucléaire ».[3] Dans le cas où l’objet nucléaire est le frère, et non la mère,  cela suppose qu’il ait,  auparavant, fusionné avec la mère,  pris sa place  après s’être logé  en elle,  en ait  emprunté ses formes ses fonctions son pouvoir. Le frère tueur, objet nucléaire, est devenu  noyau du self  du sujet, il terrasse son moi. Le sujet  peut être exposé à mourir. Toutefois, si forte que soit la fusion entre le frère tueur et la mère, le frère n’est pas tout à fait la mère, il n’a pas enfanté son frère.  L’objet frère, si puissant et massif soit-il, conserve sans doute une plasticité minimale, une capacité à ne pas  rester  entièrement nucléaire pour l’éternité.   Il devait donc  être possible de déloger  du noyau du self l’objet nucléaire non- mère (le frère tueur) et  de  libérer le  noyau de cet autre mortifère. Ce fut une de mes hypothèses de travail. L’objet frère  est alors repassé du statut nucléaire au statut orbital. Ce mouvement a eu deux conséquences : une dé- fusion d’avec la mère, une récupération de la capacité d’établir une relation avec l’objet orbital, ne serait-ce que pour l’éliminer. Si  l’objet nucléaire avait été  purement et entièrement l’objet mère, la réussite de l’entreprise de dénucléarisation aurait pu être plus hasardeuse.

Le frère tueur est tueur parce qu’il ne tue pas. Il détruit continuellement au sein du psychisme, et  empêche le sujet de vivre hors de la sphère de l’objet. Puisque le frère tueur était fusionné avec la mère, il occupe dans le psychisme de son frère la place de la mère. C’est une  place usurpée, donc traumatique. Le frère tueur est doublement traumatique : de par ses actes et de par sa nature en tant qu’objet.

Il est cependant fragile, car, dans la mesure où il ne vit plus que pour détruire, il emprunte des conduites sadiques et perverses, comme ultime rempart avant l’effondrement et la folie (à deux, avec la mère).  Car le frère tueur est le fils élu psychiquement par la mère comme fils intime, unique objet de ses vœux. De ce point de vue, il est généralement le fils préféré,  celui dont Freud écrit qu’il a la certitude de réussir : « Quand on a été le favori incontesté de la mère, on garde pour la vie  ce sentiment d’être un conquérant, cette assurance du succès, qui manque rarement d’entraîner effectivement le succès après soi »[4]. Il est vrai que pour réussir il faut éliminer beaucoup de rivaux, objets substitutifs du frère.  Etre le fils élu  est une position omnipotente. Elle donne un sentiment de toute puissance, en identification avec la mère qui, fantasmatiquement, peut penser,  en enfantant, enfanter à la fois un garçon et une fille, un objet de tendresse et un objet sexuel, un père et un fils.

La malédiction vient de loin.[5] De l’origine. Cadmos, fondateur de Thèbes, sème dans la Terre les dents du dragon qu’il a terrassé, dents d’Arès dont le monstre  est issu, Arès le tueur[6], dieu de la guerre et de la violence. De là naissent les Spartes, ancêtres des grandes familles thébaines. Parmi elles, la lignée des Labdacides, à laquelle appartiennent Labdacos, Laïos, Œdipe, Jocaste et leurs enfants. Tous les descendants de Cadmos portent sur leur corps la marque du dragon, empreinte de cette scène effrayante  et de cette Terre mère primaire, omniprésente et dévoratrice, mère dont il n’est pas rapporté qu’elle fut femme fécondée par un homme. Dans cette dynastie, les femmes, quand il en est fait mention, sont des mères excessives ou criminelles : La fille de Cadmos, Agavé, déchire à mains nues son fils Penthée ;  Nyktéis, fille d’un Sparte, ôte le pouvoir royal à son fils, Labdacos, pour le donner aux oncles  de ce dernier.    La Sphynge, petite fille de la Terre et fille d’un autre monstre, Typhon, dont Œdipe  résout l’énigme en prenant en lui la parole confuse qu’elle profère, Jocaste,  qui anéantit Œdipe en commettant l’inceste alors qu’elle sait qu’il est son fils[7], sont des incarnations de cette  Terre mère  mortifère  porteuse des dents de la fureur sauvage.  L’histoire de cette dynastie mythique est celle d’un trouble dans les structures de la  parenté, où la femme ne peut trouver sa place que par défaut  ou en excès, où elle est prise de folie,  rendue responsable des malheurs des hommes, châtiée, rejetée de la cité. L’incertitude du statut de la femme engendre la confusion des sexes,  le désordre des générations, la démesure,  l’illusion d’un temps immobile.  Les relations de parenté entre les différents membres de la lignée sont multiples et chaotiques. Le crime  homosexuel, de type incestueux,  de Laïos, père d’ Œdipe,  à l’endroit de Chrysippe, fils de son hôte Pélops, ouvre la voie  au désir d’infanticide,  au parricide,   à l’inceste répété et au fratricide qui amèneront à  la stérilité et à  l’extinction. Le mythe choisi par Freud pour forger le concept de l’Œdipe comme noyau de la constitution du psychisme témoigne d’un stade du développement de l’humanité en voie d’organisation, où le rôle de la femme n’est pas stabilisé, où  la fonction maternelle est  néantisante, où  les violences sexuelles et les crimes sont  habituels entre membres d’une même famille. Il y a coexistence de l’héritage génétique psychique et de la fantasmatique inconsciente.  « […] La légende grecque s’empare d’une contrainte que chacun reconnaît parce qu’il en a ressenti l’existence en lui-même. Chaque auditeur a été un jour en germe et en fantaisie cet Œdipe ».[8]

La malédiction est tombée sur Œdipe. Elle est en lui le poids insupportable de son objet interne, résultat psychique du commerce incestueux, expression de la culpabilité, châtiment. C’est son Erinys. Les Erinyes sont les chiennes de l’âme,   la vengeance, la rage de détruire. Elles sont filles d’une autre scène originaire, la fécondation de la Terre par les gouttes du sang de la castration du père par le fils, d’Ouranos, le Ciel, par Chronos, le Temps, père de Zeus. Œdipe se crève les yeux. Ses fils, Etéocle et Polynice, l’enferment le privent du pouvoir, le châtrant symboliquement,  puis l’insultent en lui offrant les morceaux inférieurs d’un animal immolé lors d’une cérémonie sacrée. Œdipe jette sa malédiction, son Erinys, sur ses fils. Dans la tragédie de Sophocle « Œdipe à Colone »,  Œdipe lance sur Polynice une  terrible imprécation : «  Misérable […] qui as toi-même chassé ton père […]. Mon assassin c’est toi […] C’est toi qui le premier tombera souillé d’un meurtre, toi et  ton frère avec toi. » Prononçant ces vœux de mort, Œdipe paraît oublier qu’il est lui le criminel. Issus de la haine, les deux frères se haïssent.  Il est convenu que chacun doit régner sur Thèbes à son tour. Etéocle commence. Le temps venu, refuse de rendre à son frère la ville où se trouve la couche maternelle. Rejeté, Polynice, dont le nom veut dire « multiples  combats », se rebelle et revient avec une armée pour prendre  la cité, et la mère. Les deux frères se battent, s’entretuent. Ils se transpercent l’un l’autre le corps de leur épée. «  D’ami, il était devenu un ennemi, et malgré tout je l’aime encore », dit Polynice d’Etéocle en expirant. Jocaste le leur  avait bien dit, pourtant : «  Ne fuirez vous donc pas les Erinyes d’un père ? ». Les Erinyes du père, ou de la mère ? Quelle est cette fureur ?

Selon Freud, «  Le complexe  d’Œdipe s’élargit en complexe familial quand  d’autres enfants arrivent ».[9] Œdipe sans doute maudit ses fils pour tenter en vain de se débarrasser  de la haine et de la violence insoutenables qu’il porte en lui contre lui même  et qui l’ont poussé à  s’aveugler. Mais sa malédiction est aussi une protection contre l’anéantissement,  contre le vœu de ses propres fils de le faire disparaître. Le père maudit ses fils pour éviter qu’ils ne le tuent.  Il s’agit  d’un   retour des   souhaits de mort de l’enfant dès sa naissance. Dans la Rome antique, le fils devait être soulevé de terre par le « pater familias » au seuil du neuvième jour, le « jour lustral », rituel de la purification des nouveaux-nés. Faute de quoi, l’enfant était exposé et voué à une mort certaine.  Etéocle est condamné. Il le sait. «  Car j’ai contre moi la haine d’un père », dit-il.  Les frères ennemis sont ennemis depuis l’origine,  car l’origine est une scène monstrueuse,  un chaos fusionnel où l’inceste est inclus. Peut- être les frères se détruisent-ils  l’un l’autre pour éviter de tuer le père et  le protéger. Les fils préféreraient alors se haïr pour préserver en eux une imago paternelle qui n’est pas entièrement endommagée.   Même incestueux et parricide, le père reste  sacré,  intouchable. Personne sauf lui même ne peut  porter  la main sur lui.   C’est sans doute la condition pour que soit  conservée une présence masculine et paternelle qui puisse s’interposer pour éviter la fusion définitive. Dans la tragédie de Sophocle, Œdipe est, à la fin, à Colone, sauvé et sanctifié. Le frère  veut  détruire le pénis du frère, à la place du pénis du père en la mère et confondu avec celui de ce dernier, puisque le père est aussi frère,  exprimer   sous ce mode ses tendances sadiques- orales, la haine la crainte et l’envie qui visent le pénis paternel  à  l’intérieur de la mère (Klein, 1928)[10]. C’est une autre façon de détourner l’agressivité à l’égard du père.  Les frères se battent et se détruisent alors  à l’intérieur de la mère.

A un autre niveau,  Œdipe formule sa malédiction   avec une intention bien précise : celle d’éviter  qu’un de ses fils, ou bien les deux, ne le supplantent  dans le lit de leur mère, qui est aussi la sienne.  Jocaste ayant déjà commis l’inceste, il n’y a aucune raison qu’elle ne recommence pas.  Chacun des fils souhaite tuer l’autre pour s’assurer de la possession de la mère.  Mais, de ce point de vue, Etéocle et Polynice ne sont pas égaux. Le premier est roi de la cité. Il a conservé sa mère pour lui seul. Le second,  le batailleur,   cherche   à lui reprendre ce bien. Il   est plus maudit que l’autre. C’est à lui que les honneurs funèbres seront refusés, honneurs qu’Antigone, sa sœur, souhaitera cependant lui rendre.  Dans cette configuration fraternelle, le frère qui veut s’échapper du narcissisme parental, du chaos des désirs et  générations mélangés est doublement détruit puisqu’il est  condamné  pour l’éternité. Il doit être proscrit de la mémoire des hommes.

Jocaste  peut  s’amuser aussi  à  exciter la rivalité entre les frères pour inviter à l’inceste tantôt l’un, tantôt l’autre. Emportés par cette  séduction, ils deviennent ses jouets. Luttant pour la possession de la mère, ils  exécutent  en réalité  le message maternel, castrateur et mortifère. Car, après s’être débarrassé du père, après   avoir commis le crime d’inceste, il s’agit de  faire  disparaître les traces et la preuve de ce forfait. Or, ces traces et cette preuve, ce sont eux. Ils ne peuvent donc que s’entretuer.  En ce sens, ils sont bien des parties et des prolongements de leur mère. Ils « sont » leur mère, leur destruction réciproque signe au même instant la  disparition de celle ci : Jocaste se suicide sur les cadavres emmêlés de ses fils. Etant leur mère, ils sont  le chaos qu’elle porte, sans capacité envisageable  de concevoir  ni de penser. La haine des frères entre eux  ne leur appartient pas. Il s’agit d’un sentiment bizarre,  étranger, emprunté à  d’autres,   qui les emporte sans que jamais ils l’aient pu  comprendre,   d’une force  destructrice  complexe issue de l’héritage psychique, du narcissisme parental et  de ses avatars, d’objets confus : scène entre le « père – frère » et la mère, entre le «  fils – frère » et la mère, entre soi et la mère.  Défaillante  comme mère et comme femme,  elle est l’objet mélancolique en personne. Quand les frères s’entretuent, il s’agit en réalité d’un double suicide  où l’un prête sa main à l’autre. Le poids de l’objet mère incestueux écrase le moi.

Etéocle, préféré de la mère, est bien établi roi de Thèbes, et ne doute pas, avant l’assaut final,  qu’il écrasera son frère venu envahir la ville. Il sait qu’il va mourir, mais il sait aussi  qu’il réussira à  sauver la cité du siège conduit par son frère rebelle. Les frères tueurs meurent du crime qu’ils portent.

En conclusion, l’ « Œdipe fraternel » n’existe pas ; il reste une conséquence de l’Œdipe principal. L’objet interne frère ne saurait être assimilé à l’objet interne princeps. Sauf dans des situations extrêmes, le frère n’est pas le parent de l’enfant.

Mais il peut en usurper la place, dans sa fonction et dans ses effets, notamment lorsqu’il existe une configuration incestueuse psychique dans les relations familiales, et, bien plus, en cas de passages à l’acte sexuels. Il devient alors dangereux et destructeur pour celui qui en est porteur, le frère victime de l’autre, et agit continûment, créant souffrances et pathologies. Les motions sadiques, les angoisses de castration peuvent s’exprimer avec l’intensité du préoedipien. Pour limiter, voir   pour supprimer l’action néfaste de l’objet interne frère tueur, il est utile, pour l’analyste, de pouvoir représenter, en position contre transférentielle, et le parent, et le frère, en passant incessamment de l’un à l’autre.  L’histoire d’Etéocle et de Polynice, fils et frères d’Œdipe et de Jocaste, est l’inscription, dans le mythe fondateur, de cette réalité psychique.

Jacques Clauvel SPP

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[1]Le modèle social de la femme au foyer, dépendante et irresponsable,  est une expression atténuée de la possession incestueuse de la fille par le père.

[2] Freud, S. (1917), Deuil et mélancolie, G.W. X p. 435 , O.C.P. XIII, PARIS,  P.U.F.1994, p. 270.

[3] Wisdom,  J.O. ( 1962), Comparison and Development of the Psycho-Analytical Theories of Melancholia, I.J.P. 43, pp. 113-117.

[4] Freud, S. (1917),   Un souvenir d’enfance de «  Poésie et vérité », G.W.XII, p. 26, O. C. P.  XV, Paris, P. U. F. 1995,  p. 75.

[5] Les tragédies grecques citées sont: Eschyle, Les Sept contre Thèbes, Sophocle, Oedipe Roi, Œdipe à Colone, Euripide, Les Phéniciennes, Trad. L. Bardollet, B. Deforge, H. Grégoire, F. Jouan, P. Mazon, L. Méridier et alii, in  Les Tragédies Grecques,  Paris, R. Laffont, 2001, 2 vol. Coll. Bouquins.

[6] «  Anaires », en grec ancien, veut dire tueur.

[7] Baranger, W. (1946), Estudio sobre Edip,  Rev. Arg .Psicoanalisis, vol. 8.

[8] Freud, S. (1897), Lettre 142 du 15. 10.1897 in Lettres à Wilhem Fliess, Edition complète,, Paris, P.U.F. 2006, p. 344.

[9]Freud, S. (1917), Lettres d’introduction à la psychanalyse , G.W. XI, p. 346, O.C.P. XIV,Paris, P.U.F. 2000, p. 345.

[10] Klein, M. (1928)  Les stades précoces du conflit oedipien in Essais de Psychanalyse 1921-1945, Paris, P.U.F. 1994,p270

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