Archives mensuelles : novembre 2016

fbComme je n’ai pas Facebook, j’essaie de me faire des amis en dehors du vrai face book tout en appliquant les mêmes principes.

Alors tous les jours, je descends dans la rue et j’explique aux passants ce que j’ai mangé, comment je me sens, ce que je suis en train de faire, ce que je vais faire demain, je leur donne des photos de ma femme, de mes enfants, du chien que j’ai déjà eu, de moi en train de laver ma voiture, et de ma femme en train de coudre.

 

J’écoute aussi les conversations des gens et je leur dis « j’aime ».
Et ça marche ! Actuellement j’ai déjà 4 personnes qui me suivent : 2 policiers, 1 psychiatre et 1 psychologue.

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Photo Frédéric Schilton
L’Acropole vue de l’agora

Le défi de l’élection nationale par L’Association Psychanalytique Américaine (APsaA)

Chers collègues,

La semaine a été bouleversante. Depuis très tôt dans la matinée de mercredi dernier, de nombreux membres de la liste de diffusion APsaA ont souhaité faire part de leurs émotions, inquiétudes et réflexions. Si vous n’êtes pas encore abonnés, ceci est le moment opportun de le faire. Même si vous n’envisagez peut-être pas de participer activement à la discussion, le sens du partage nous relie les uns aux autres et les pensées exprimées par nos collègues sont intéressantes et utiles.

Les citoyens Américains qui ont voté pour Trump, sans avoir auparavant répondu aux sondages, représentent le segment de la société qui nous est manifestement le moins connu et le plus inaccessible. Par son acuité, l’inquiétude pour la stagnation des salaires et pour les difficultés d’accès à l’emploi l’emporte, paraît-il, sur la préoccupation de justice sociale. Il nous faut considérer comment réduire le fossé entre « eux et nous » et mieux faire entendre la voix des valeurs démocratiques.

En cette fin de semaine Lee et moi sommes attendus à une réunion du Consortium Psychanalytique à New York. Notre but est d’explorer, avec cette alliance de professionnels de santé mentale et d’organismes psychanalytiques, comment nous pouvons coopérer avec des structures plus larges de santé mentale afin de promouvoir de manière efficace des questions de santé mentale ainsi que de partager des ressources à destination d’un public plus large. La Division des Affaires Sociales de l’APsaA continuera de bien présenter les positions de l’APsaA et le Comité de Relations avec le Gouvernement et la Sécurité Sociale se mobilisera auprès de nos lobbyistes à Washington et du Groupe de Liaison de Santé Mentale. Le Comité pour l’Information Publique et Wylie Tene continueront d’œuvrer pour une communication plus large et stratégique. Votre participation à n’importe quel de ces fronts est plus que bienvenue.

Au cours de ces dernières années, le microcosme de notre organisation aux États Unis est parvenu, non sans difficultés, à imaginer et mettre en place UNE APsaA. Souvenons-nous comment cet effort a réussi : liberté d’expression, échanges en petits et grands groupes, contact avec l’extérieur, transparence, tolérance à la différence. Nous avons quelque chose de précieux à offrir à nos représentants du gouvernement sur la valeur du dialogue, l’entente des minorités et la mise en garde contre les menaces pour les valeurs démocratiques fondamentales.

Ces élections alarmantes peuvent servir à l’APsaA d’impulsion pour se focaliser sur le monde extérieur ; non seulement sur les défis que celui-ci adresse à notre profession mais aussi sur les opportunités que nous avons de défendre les valeurs démocratiques qui nous tiennent à cœur.

Avec optimisme,

Harriet and Lee

Harriet Wolfe, Présidente

Lee Jaffe, Président élu

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L’Association Psychanalytique Américaine (APsaA) est une association scientifique et professionnelle ayant pour objectif de développer la formation et la recherche en psychanalyse. Fondée en 1911, l’ApsaA fait partie de l’IPA et compte aujourd’hui environ 3.300 membres. L’APsaA regroupe des psychiatres, psychologues, assistants sociaux, éducateurs, chercheurs et étudiants qui sont intéressés à la psychanalyse et la thérapie psychanalytique.

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Photo Frédéric Schilton
Foule au Metropolitan Opera

Motion de l’Association Psychanalytique Américaine (APsaA) sur la rhétorique politique incendiaire

Lors de la campagne présidentielle américaine, l’actualité politique ainsi que le sentiment d’urgence exprimé par plusieurs membres concernés ont amené le Comité d’Administration de l’ApsaA à approuver une motion rédigée par des membres du Département de Défense d’Intérêts Publics, intitulée « Émotion, psychologie de groupe et rhétorique politique incendiaire : L’érosion de la civilité à l’ère du numérique ».

Émotion, psychologie de groupe et rhétorique incendiaire dans la politique:

L’érosion de la civilité à l’ère du numérique

L’Association Psychanalytique Américaine affirme que

Tandis que :

  • L’émotion joue un rôle important dans les processus de prise de décision en matière publique,
  • Des processus psychiques inconscients sont d’une importance cruciale dans les décisions prises de manière automatique,
  • Au sein des groupes politiques, comme dans tous les groupes, il y a une forme de communication inconsciente et en constante évolution parmi les membres du groupe et entre ceux-ci et leur chef,
  • A mesure que le chef s’assure la loyauté de ses membres, des sentiments groupaux – y compris l’altruisme ou bien l’opposition pharisaïque – vis-à-vis des groupes externes peuvent se manifester,
  • Les états d’âme des membres d’un groupe influencent profondément leurs réactions face au chef ainsi que la façon dont celui-ci fonctionne,
  • La contamination du groupe par l’angoisse peut avoir des effets destructeurs,
  • La culture médiatique actuelle, obéissant à la logique de l’instantané et du 24/7, intensifie l’aspect négatif et polarisant des batailles politiques,

Par conséquent:

  • Il incombe aux Candidats Politiques de reconnaître que chez l’électorat il existe des émotions basiques, diverses et variées, tant conscientes qu’inconscientes, et que, dans le contexte d’une culture médiatique radicalement modifiée, l’interaction avec l’électorat doit se faire de manière hautement responsable.
  • Les Médias doivent également agir de façon responsable quand ils diffusent l’actualité auprès de l’électorat, étant donné la nature spontanée et automatique de la cognition humaine et des systèmes émotionnels.
  • Les électeurs devraient rester vigilants aux tentatives des candidats politiques et des médias, qui essaient de façon partiale d’alimenter leurs passions et dégrader la raison.

Contexte

Dans une démocratie comme celle des États-Unis, l’affrontement des idées et des leaders politiques crée souvent une ambiance tumultueuse. Les batailles électorales et législatives s’avèrent houleuses. Depuis le début de la République plusieurs batailles présidentielles se sont effectivement déroulées dans un climat d’extrême polémique. Par exemple, en 1800 « Les Fédéralistes ont prétendu que le candidat républicain Thomas Jefferson était mort ». Dans la course présidentielle de 1828, « Les partisans de John Quincey Jones ont traité Andrew Johnson d’assassin, de marchand d’esclaves, de parieur, de bagarreur et d’assassin. » En riposte « Les partisans de Johnson ont accusé Adams d’avoir eu des relations prénuptiales avec sa femme ainsi que de proxénétisme, en prétendant qu’il avait organisé la visite d’une prostituée américaine pour le Tsar Alexander I. » Lors d’une course ultérieure, « Whigs ‘a prouvé’ que James K. Folk avait été marchand d’esclaves en 1844 en citant un long extrait, complètement fictif, d’un livre1.

D’autre part, une courtoisie de coutume a permis au gouvernement de fonctionner. Dans le Congrès des États-Unis, selon une longue tradition lors de débats, on s’adresse à un collègue en utilisant l’appellation « L’honorable Sénateur/-rice ou Député-e de…». Cette formalité dans l’appellation entre collègues tempère les intenses émotions qui sont souvent en jeu, aussi bien en cas d’accord qu’en cas de désaccord grave. L’atténuation de ces passions est nécessaire au bon fonctionnement des processus institutionnels. Ainsi, il devient possible de prendre des décisions qui seront acceptées par l’ensemble de la communauté, indépendamment de l’approbation ou non du résultat par un groupe d’individus. Si les émotions ne sont pas suffisamment contrôlées, le danger de l’inaction fait surface.

Bien que le langage politique ait toujours été insistant, intentionnellement fondé sur la persuasion, et destiné à ternir l’image du rival, au 21ème siècle, l’omniprésence de l’accès immédiat aux réseaux sociaux a fortement contribué à la dégradation du discours en contexte politique. Les postures et les positions deviennent d’autant plus rigides, polarisées, et opiniâtres que de grandes fractions du corps politique communiquent rapidement par le biais de médias numériques et interagissent « à temps réel » avec d’autres gens ayant des opinions similaires2.

Les figures publiques aujourd’hui ont un impact instantané non seulement sur ceux qui sont présents physiquement mais aussi sur les médias de grande diffusion ainsi que sur les groupes « virtuels ». En conséquence, nos figures publiques et ceux qui sont engagés sur les multiples plateformes médiatiques devraient faire preuve d’une grande responsabilité. La « foule » – un rassemblement physique d’une masse de personnes – fut l’effet du développement urbain. Plusieurs peurs et angoisses – réalistes ou non – lui ont été associées. Le groupe virtuel est à la fois un phénomène du 21ème siècle et une manifestation de la révolution numérique qui, fluide, continue à évoluer. Néanmoins, comme c’était le cas avec les foules des siècles antérieurs, il y a des dangers collatéraux, et ceux qui font usage des réseaux sociaux sont tenus d’être attentifs, voire méfiants. Tandis qu’il est nécessaire de rester au courant de ce qui est nouveau et différent, beaucoup de nos connaissances sur la psychologie de groupe nous aident à comprendre les phénomènes de groupe dans la politique contemporaine.

Approche psychanalytique de la psychologie de groupe et de la rhétorique incendiaire

A l’instar des groupes politiques, le cabinet de consultation des psychanalystes est également un lieu d’émotion intense mais nuancée. Des processus psychiques inconscients, souvent inattendues et désagréables, se manifestent et peuvent être perçus comme menaçants pour les désirs et le bien-être conscients du patient, ou de l’analyste. Au sein de la situation analytique, un cadre formel permet à la fois l’expression d’émotions intenses et leur contenance ; le comportement est mis en suspens au profit de la réflexion et l’articulation, et le patient peut accéder à une nouvelle réalité psychique et une nouvelle façon d’être.

Les groupes – leurs membres et leurs chefs – savent gérer les émotions intenses. Et, tels une chambre de députés ou le cabinet psychanalytique, ils ont un cadre et des processus, sous forme de règles explicitement déclarées ou implicitement comprises, afin de gérer les émotions conflictuelles et intenses. Avec le temps, les groupes peuvent faire montre d’une grande fluidité. Ils créent et sont la création des chefs. Ils peuvent être tantôt assertifs, solidifiants et créatifs, tantôt régressifs, emportés par les conflits et destructeurs. Les membres individuels d’un groupe peuvent faire partie d’un processus groupal productif qui les dépasse, via l’identification aux paires ou au chef. Ou bien, ils peuvent se sentir privés de leurs droits et sans délimitation claire de leur rôle – tant au niveau individuel qu’au niveau de leurs groupes ou sous-groupes – ce qui peut entraîner par moments la turbulence, la confusion, le chaos, et même la violence. Le langage et les règles utilisés par un groupe, ses membres et ses chefs, ont un impact profond sur le résultat des discours et des processus groupaux. Ce peut être le cas lorsque le groupe prend la forme d’un corps législatif, d’un ensemble thérapeutique, ou d’un groupe créé à l’occasion d’une compétition électorale.

Lors des campagnes politiques, les concurrents visent à rassembler des groupes de citoyens à leurs côtés en vue d’un scrutin. En surface il paraît que la communication des chefs politiques s’appuie principalement sur des arguments logiques et que les décisions des citoyens sont le fruit de délibérations rationnelles. Pour autant, « trois décennies de recherche en neurosciences et sciences cognitives contestent ce point de vue conventionnel en développant et en mettant à l’épreuve des modèles de pensée et de raisonnement fondés sur l’affect et le processus à double sens. D’après ces modèles,  le comportement est régi par des processus affectifs inconscients et non contrôlés, de manière soit directe soit indirecte via la génération de considérations conscientes.
Les processus inconscients (implicites) opèrent en dehors de la conscience, sont spontanés, rapides, non réfléchis et quasiment sans effort, tandis que les processus conscients (explicites) sont intentionnels, lents, délibérés, et produits d’un effort. De plus, la pensée consciente est toujours le résultat d’un processus inconscient ultérieur3. Par ailleurs, il a été démontré que le rôle d’un chef charismatique ne peut simplement être considéré dans une perspective statique, selon laquelle il ou elle influencerait les actions d’un groupe «de haut en bas ». Il semble plutôt que la perception par le groupe du charisme du chef influence, et est influencé par, l’état d’esprit du groupe4.

La psychanalyse est une profession dédiée à la compréhension des émotions, du langage et des relations ; tout particulièrement des communications inconscientes entre les personnes. Son apport sur les processus intrapsychiques complexes des individus peut contribuer à la compréhension approfondie des processus des grands groupes grâce à la compréhension des interactions conscientes et inconscientes parmi les membres du groupe ainsi qu’entre ceux-ci et le chef. Les psychanalystes comprennent que les émotions au sein des groupes puissent s’enflammer en raison de peurs et d’anxiétés, ce qui peut conduire à des actions potentiellement destructrices5.Ces peurs et anxiétés doivent être comprises et gérées. Les groupes efficaces, bien que souvent fondés sur la passion, évoluent quand leur structure inclut un langage intentionnel de raison, une adhésion à des règles basiques de conduite, et des relations de coopération dans le groupe et entre les différents groupes.

Le langage politique a toujours eu une composante qui est émotionnellement intense, stimulante et qui réorganise nos perceptions du monde social. Dans l’arène politique, les « gladiateurs » se livrent au combat, les faits sont contestés, les motivations sont assumées ou présumées, les résultats sont conjecturés, et un grand éventail de jugements de valeur et de vérité est énoncé. La démocratie est un marché robuste où des forces concurrentes font valoir leur point de vue.

Paradoxalement, malgré sa grande force de résistance, la démocratie est fragile et dépendante de la bonne volonté de chaque membre tant à l’intérieur du groupe que vis-à-vis des membres d’un groupe opposé. La société fonctionne selon des principes fondamentaux de conduite individuelle. En effet, la démocratie permet la liberté et cette liberté implique une grande responsabilité.

titre-aspasiaRéférences

  1. Ungar, R. (2012). The dirtiest presidential campaign ever? Not even close! Forbes.com Online Magazine, August 20, 2012.
  1. Carr, N. (2015). How social media is ruining politics: It is turning out to be more encompassing and controlling, more totalizing, than earlier media ever was. Politico.com Online Magazine, September 2, 2015.
  1. Erisen, C., Lodge, M., Taber, C. (2014). Affective contagion in effortful political thinking. Political Psychology, 35 (2): 187-206. 20 p. DOI: 10:1111;j. 1467-9221.2012.00937.x
  1. Tee, E, Ashkanasy, N., Paulsen, N. (2013). The influence of follower mood on leader mood and task performance: An affective, follower-centric perspective of leadership. The Leadership Quarterly, 24(4): 496-515.
  1. Bion, W.R.(1961). Experiences in Groups and Other Papers. 1-191. London: Tavistock.

titre-aspasiaL’Association Psychanalytique Américaine (APsaA) est une association scientifique et professionnelle ayant pour objectif de développer la formation et la recherche en psychanalyse. Fondée en 1911, l’ApsaA fait partie de l’IPA et compte aujourd’hui environ 3.300 membres. L’APsaA regroupe des psychiatres, psychologues, assistants sociaux, éducateurs, chercheurs et étudiants qui sont intéressés à la psychanalyse et la thérapie psychanalytique

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enfnat-le-rire Photo Frédéric SchiltonDires sur le rire par Michel Lhuilier  

De l’angoisse au rire
C’était une petite fille. Son papa était très attentif à elle. Un jour, alors qu’elle marchait  depuis quelques temps déjà, il lui a dit : « Comme tu as des attaches fines à tes pieds, il ne faudrait pas que tu te tordes les chevilles. Il te faut des souliers montants. »

Il lui a donc acheté des souliers montants avec des lacets. Chaque jour, il laçait et chaque soir il délaçait lui-même les souliers. La cérémonie a durée des années. A l’adolescence, il a eu un autre regard sur elle mais elle avait acquis la conviction que ses pieds étaient fragiles et il lui est arrivé plusieurs fois de se faire des entorses. Le temps a passé, elle a découvert à un moment qu’elle ne savait pas lacer ses souliers puis son père est mort, la soixantaine est arrivée.

La trace de cette période enfantine est restée.

Le problème est de choisir ses souliers chaque jour. Mettre des souliers à talons c’est élégant, tentant mais cela comporte des risques. Mettre des sandales, c’est pratique mais inesthétique. Il faut donc toujours avoir deux paires de souliers : l’une aux pieds, l’autre dans son sac ou sa voiture…mais laquelle choisir ?

Elle a bien conscience de l’importance exorbitante de cette question pour elle mais elle n’y peut rien changer. Elle a songé à y associer ses amies. Quand elles se sont  réunies, elle leur joue un sketch : la cérémonie du laçage des souliers avec le père. Tout le monde en rit de bon cœur avec elle.

Elle a trouvé un moyen de convertir un souvenir intime angoissant pour elle en un jeu collectif drôle et plaisant avec ses amies. C’est un exemple du rôle du rire comme subversion de l’angoisse.

Le loup

Vous êtes parent d’un jeune enfant. Il a déjà quatre ans. Un jour, à l’improviste, vous mettez vos mains ouvertes dans le prolongement de vos oreilles et vous tournant vers lui vous dites : « Hou ! Hou ! Je suis le loup ! ». Il se tourne vers vous, sa joie illumine son regard et son visage. Il vous regarde dans les yeux et éclate d’un rire clair qui secoue son corps. Visiblement, il ne croit pas que vous soyez le loup, il n’a pas peur mais cette évocation le touche profondément.

Son rire est d’abord une explosion énergétique due à la rencontre de deux courants : celui, bien tempéré, de ses pensées actuelles et celui qui comprend une forte charge libidinale et s’impose dans la surprise. La représentation visuelle et la perception auditive simultanées, qui évoquent non pas seulement un loup mais votre soudaine transformation en loup, rappellent des souvenirs anciens ambivalents. Il sait depuis longtemps le plaisir que l’on prend en croquant ce que l’on aime mais aussi que de cet amour nourricier on ne revient pas. Il sait aussi que le désir de cette rencontre, si vif soit-il, est interdit. En effet, dans l’imaginaire collectif, le loup est un animal fort et méchant mais il est aussi, pour les enfants, une représentation paternelle ambivalente et sexuée. Il fait frissonner de crainte et de plaisir mêlés ce qui se traduit par le rire. Si l’enfant met des mots, ils sont justes : il ne dit pas : « Ce n’est pas vrai », ni « Ce n’est pas faux », mais « C’est pour de rire » (rire de).

La brouette

Vous êtes le père d’un petit garçon et vous avez l’habitude de jouer avec lui et de partager ses plaisirs en jouant. Un jour vous lui dites : « Si nous faisions la brouette ? ». Il vous répond, en sautant de joie : « Oui, oui ! » et il se met à quatre pattes. Vous le prenez par les chevilles et levez ses jambes à la hauteur de vos genoux. Il se met sur les mains et les avance l’une après l’autre. Vous le suivez quelques pas avant qu’il s’écroule en éclatant de rire et vous avec.

Il est difficile de prêter au petit garçon des associations. Ne peut-on cependant faire l’hypothèse que, dans son apparente innocence, le jeu serait la mise en scène de sa référence inconsciente au désir refoulé du désir du père, renfort de sa propre masculinité ?

Un rire particulier  

« Lorsque je suis avec quelqu’un, je ne la regarde jamais ; mais je sens qu’elle, me regarde, sans jamais me lâcher des yeux. Je voudrais lui faire comprendre […] que je ne pouvais pas me permettre avec d’autres cet acte, bref, qui […] pour moi est tout. Je l’accomplis chaque jour au moment opportun […] avec une épouvantable joie […], la volupté d’une folie divine consciente. Si mon acte était découvert […] Je serais un homme fini […]. Je ne lui fais pas mal ; je ferme la porte à clé, […] mes mains tressaillent. […]  Je cours vers elle, vers la petite chienne qui dort sur le tapis […] doucement, je lui prends les deux pattes arrière et je lui fais faire la brouette : huit ou dix pas, sur ses seules pattes avant, en la dirigeant avec celles de derrière. […] C’est tout. Je cours ouvrir la porte. Mais, voilà, depuis quinze jours, la bête reste là, comme pétrifiée à me regarder […] de ses yeux embués, écarquillés par la terreur. La bête comprend à quel point mon acte est terrible et elle continue diablement à me regarder. » (Luigi Pirandello1)

Expliciter ce texte comporte le risque de le réduire et de priver le lecteur de son plaisir. Je préfère le laisser à ses propres associations et énoncer platement que la contrainte de la perversion ne fait pas rire du tout. Notons toutefois l’importance du groupe dans cette affaire : « L’attitude du narrateur montre bien que son désir n’a pas l’approbation de celui-ci. » Elle est marquée par sa collusion avec le « Surmoi chargé de veiller à la non transgression de l’inceste » puisque son existence « témoigne d’un renoncement à une sexualité totale, donc à un objet « totalement » satisfaisant. […] la maîtrise narcissique qui le réduit à une sexualité partielle pèse lourdement et il trouve des compensations, narcissiques aussi, dans la réprobation générale que son action soulève. » (Denise Braunschweig et Michel Fain2)…tant qu’il n’est pas découvert. A ce moment là, le pervers cité nous dit que sa vie serait finie, finie dans l’intense satisfaction que son triomphe soit alors publiquement reconnu ?

LE RIRE EN GENERAL

Il est d’autres formes de comique. A titre d’exemple, une femme, infirmière dans un service d’urgence pendant le week-end, rentre le lundi soir de son travail et retrouve ses amis. On la voit fatiguée. On lui demande de ses nouvelles. Elle répond : « Je suis très fatiguée : nous avons fait deux morts pendant le week-end. » Le groupe rit de bon cœur.

Freud dans « Le mot d’esprit et les variations du comique » (p.402) cite des exemples du comique qui portent à rire : « Mark Twain, évoquant des scènes de la vie de son frère, nous raconte comment celui-ci, quand il était employé dans une entreprise de construction des routes, fut un jour projeté en l’air par l’explosion prématurée d’une mine et ne retomba sur la terre qu’à un endroit fort éloigné de son lieu de travail. […] Lorsque la suite de l’histoire nous apprend que le frère en question se vit déduire une demi journée de salaire pour s’être éloigné de son lieu de travail, on en rit plutôt que de songer à la santé de ce frère. »3

Freud ajoute que « la comparaison qu’on établit avec ce qui aurait dû être produit, rend le non sens irrésistiblement comique » (ibid. p.408). Il poursuit : « La condition de naissance du comique, c’est que nous nous trouvions amenés à utiliser pour la même performance de représentation, simultanément ou dans une succession rapide, deux modes de représentation différents, entre lesquels a alors lieu l’opération de comparaison et se produise la différence quantitative comique » (ibid. p.409). « C’est une économie de dépense (d’investissement) de représentation. De telles différences quantitatives prennent naissance entre […] entre l’habituel et le modifié, l’attendu et l’arrivé » (ibid. p.410).

Bergson4 définit le comique par « l’interférence des séries » : « une situation est toujours comique quand elle appartient en même temps à deux séries d’événements absolument indépendants, et qu’elle peut s’interpréter à la fois dans deux sens tout différents ».

Freud (op.cit.) conclut : « Le plaisir du comique constitue une des méthodes visant à regagner à partir de l’activité psychique un plaisir qu’à proprement parler, le développement seul de cette activité nous avait fait perdre. Car l’euphorie que nous aspirons à atteindre n’est rien d’autre que l’humeur d’une époque de la vie où nous avions l’habitude de faire face à notre travail psychique au prix d’une dépense somme toute minime, c’est l’humour de notre enfance, un âge ou nous ignorions le comique ».

A suivre Freud, le rire implique notre histoire. De plus, il implique aussi notre corps, projection de notre psyché. Il est parfois un substitut de la parole, un mode d’expression qui est mis comme un accent sur le sens ambigu qu’il exprime. S’il est visible et audible, il n’a pas la précision du langage et laisse à chacun la possibilité de garder pour lui ses associations tout en communiant dans la chaleur du groupe riant.

Le rire a également un rôle social en ce sens qu’il est communicatif : chacun s’identifie avec l’autre membre du groupe pour partager et amplifier l’émoi commun. Si le groupe a un leader, placé en position de surmoi, celui-ci aura une influence décisive sur la manifestation du rire, sa durée, son étendue, sa qualité même : de l’éclat de rire au rire contraint. Il en est de même pour chacun de nous : la capacité de rire dépend des rapports entre le Moi et le Surmoi/ Idéal du Moi.

Le rire est comme un éclair. C’est une manifestation énergétique provenant de la rencontre imprévue de deux séries associatives qui se heurtent, le sens de chacune étant opposé à celui de l’autre. C’est une manifestation pulsionnelle du Moi dont le facteur déclenchant est une rencontre inattendue  dans  l’ordre du plaisir.

Le rire serait à interroger comme moyen de séduction voire comme plaisir préliminaire.

On ne peut cependant oublier sa relation avec l’agressivité : de la caricature aux chansonniers, il est mis en scène pour le plaisir de chacun au dépend de l’autre. Plaisir qui peut être redoublé par la complicité entre l’artiste et le spectateur. Sa fonction sociale est importante comme expression commune du déplacement, de la transformation et peut être comme abréaction de l’agressivité.

Cependant, Freud (op.cit., p.400) nous livre «  le cas où l’humour est communiqué à autrui et celui où il est ressenti par sympathie, cas dans lesquels la compréhension que j’ai de la personne humoriste me permet d’accéder au même plaisir qu’elle. Tel ce coquin qui, conduit à la potence un lundi, déclare : Eh bien, la semaine commence bien ! ” »

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Références bibliographiques

  1. Pirandello, L., La Carriola (1917) in Novelle per un anno (1922-1937), a cura di Mario Costanzo, Premessa di Giovanni Macchia, I Meridiani vol. III. Milano, Arnoldo Mondadori editore, 1990 (p.553 et suivantes).

Traduction : Anne-Marie RUIZ

  1. Braunschweig, D. et Fain, M., Eros et Antéros. Paris, In Press Édition, 2013 (p.146, 147).
  2. Freud, S., Le mot d’esprit et les variations du comique in Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient. Paris, Gallimard, 1988 (p.400, 402, 408, 409, 411).
  3. Bergson, H., Revue des deux mondes (février 1895, p.98), cité par Freud in Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient (op. cit., 409,410).

Michel Lhuilier

Psychanalyste à Nice
GMSPP 06000
lmichel.lhuilier@gmail.com

titre-aspasiaRésumé : Des exemples montrent  la  proximité,  plus ou moins grande, du rire et de la sexualité : du rire franc au ricanement, suivant la relation avec le refoulement et le surmoi individuel et collectif. Le rire s’épanouit à partir du rapprochement de  deux séries associatives dont les sens sont différents, voire opposés, et dont la rencontre constitue un heurt imprévisible qui provoque un émoi cocasse ou comique.

Mots-clés : rire, sexualité, chaînes d’associations opposées,  émoi comique, plaisir et ambiguïté du rire, rire et angoisse

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