Archives mensuelles : mai 2015

MetÉcrire la psychanalyse pour le public
SAMUEL LEPASTIER

Si pendant longtemps, au moins dans les pays de culture française, il a semblé à nombre d’entre nous qu’il y avait plus d’inconvénients que d’avantages à s’adresser directement au grand public, ces réticences ne sont plus de mise aujourd’hui. Encore convient-il, pour ceux de nos collègues qui ne se dérobent pas devant cette responsabilité, de s’assurer que des contresens ne se produiront pas à la réception de leurs textes.

LA RESISTANCE A LA VULGARISATION, MASQUE D’UNE RESISTANCE A LA PSYCHANALYSE

L’objection souvent mise en avant, en effet, à la publication de travaux de « vulgarisation psychanalytique » est que ceux-ci soient perçus dans le public comme des équivalents d’interprétations sauvages : au minimum, ils renforceraient les résistances des patients en analyse, au pire, ils contribueraient à jeter un discrédit sur notre discipline en dévoilant des conclusions insupportables pour l’ensemble de la société. Aussi bien, s’il est évident pour tous les psychanalystes que, dans leur ensemble, les êtres humains sont porteurs de motions incestueuses ou parricides, au point qu’ils ne jugent pas utile de le rappeler systématiquement dans leurs publications scientifiques, il n’est pas certain aujourd’hui encore que les implications du complexe d’OEdipe puissent être acceptées sans conflits par la majorité de nos contemporains après lecture d’un texte de vulgarisation.
Cependant, il n’est plus possible de renoncer à s’adresser au public pour trois raisons. D’une part, dans la mesure où les ennemis de la psychanalyse n’ont de cesse d’en diffuser une image péjorative, il convient de ne pas leur laisser le monopole de la vulgarisation sur notre discipline. D’autre part, corollaire du point précédent, dans le monde d’aujourd’hui, l’information psychologique, aussi bien celle qui s’adresse au public que celle visant les praticiens, tend à éviter l’abord des questions auxquelles nous sommes susceptibles d’apporter des réponses, alors que, au minimum, il nous appartient de maintenir ouvertes ces interrogations. Enfin, et c’est sans doute le point le plus important, nombre d’entre nous font oeuvre de vulgarisation sans en avoir conscience. Citons, à titre d’exemple : les informations communiquées aux parents à l’occasion de consultations thérapeutiques, la présentation de concepts psychanalytiques aux membres des équipes de soins et la rédaction des différents rapports aux autorités destinés à présenter l’activité de ceux d’entre nous qui assument des responsabilités institutionnelles. Le risque ici – et il n’est pas toujours évité – est que cette
vulgarisation obligée soit confondue avec la psychanalyse elle-même. Il est plus convaincant de souligner les conséquences des traumatismes psychologiques que de porter l’accent sur la conflictualité psychique, de même qu’il est bien moins malaisé d’évoquer la pédophilie que d’aborder la sexualité infantile. C’est pourquoi, il n’est pas exclu que l’intérêt moindre pour la névrose manifesté par certains collègues ces dernières années ne reflète pas, au moins indirectement, une contamination de la pensée psychanalytique par le contenu de documents destinés aux autorités de tutelles et pour lesquels les inévitables nécessités de compromis imposent de faire passer au second plan nombre de spécificités de notre discipline. Il est d’autant plus nécessaire d’en avoir pleinement conscience que les pouvoirs publics, ne serait-ce que par égard pour leur électorat, déterminent leur action en prenant davantage en compte les oeuvres de vulgarisation que des travaux de recherche dont la diffusion est nécessairement plus restreinte. Dans cette perspective, l’écriture pour le grand public, permettant de maintenir vivante la présence de la psychanalyse dans la société, contribue aussi au développement de la pensée psychanalytique dans les institutions de soins et assure une meilleure audience aux publications scientifiques.
Freud, pour sa part, n’a pas dédaigné aborder des thèmes qui pourraient relever d’un travail de vulgarisation. Il en va ainsi non seulement de la psychopathologie de la vie quotidienne mais aussi du rêve, de l’acte manqué ou du mot d’esprit. Se rattachent également à ce courant ceux de ses travaux consacrés à la sexualité dont il est facile de constater que, pour l’essentiel, ils n’ont rien perdu de leur actualité. Enfin, son analyse d’oeuvres de culture, comme ses travaux de synthèse universitaire, constituent autant de moyens de toucher des lecteurs au-delà des cercles psychanalytiques. C’est à juste titre que l’oeuvre de Freud est l’un des plus grands succès de l’édition contemporaine. Cela est si vrai que nos ennemis donnent, comme seule explication au succès de notre discipline, le pouvoir de conviction du style de Freud.

LA VULGARISATION PSYCHANALYTIQUE : UNE EXPERIENCE EMOTIONNELLE PARTAGEE

En pratique, le psychanalyste qui s’adonne à des travaux de diffusion des connaissances scientifiques doit veiller à écarter tout ce qui pourrait entrainer chez le lecteur une blessure narcissique. À cet égard, trop nombreux encore parmi nos collègues sont ceux qui surestiment le niveau des connaissances du grand public. C’est pourquoi, il n’est jamais inutile de rappeler nos principes les plus élémentaires. Les règles qui président à l’écriture de vulgarisation s’inspirent des mêmes mouvements que ceux qui nous conduisent à proposer interprétations et constructions aux patients.
Comme le montre l’exemple de Freud, il est particulièrement important de travailler le style d’écriture. Il faut de plus que le lecteur puisse se saisir du sens proposé par le texte pour le critiquer et l’élaborer et non de le percevoir comme une vérité révélée à laquelle il n’aurait d’autre choix que de se soumettre. Si le sujet s’y prête, l’emploi de l’humour peut faciliter la communication. De même, à l’image de ce qui se pratique dans le cadre de la séance, plutôt que de mettre en avant un corpus doctrinal (ce qui risquerait de nous faire percevoir comme des croyants dogmatiques), il est souhaitable de partir d’une expérience émotionnelle commune à l’auteur et au lecteur. Dans ce contexte, les histoires cliniques sont difficiles à utiliser car, pour leur donner valeur d’exemple, il faudrait leur consacrer un développement incompatible avec les exigences de la discrétion professionnelle. Tout au plus est-il possible, de façon latérale, de proposer l’interprétation d’une conjoncture clinique à condition qu’ayant été perçue auprès de plusieurs patients, non seulement ces derniers ne puissent être reconnus par des tiers, mais aussi que s’ils venaient à lire le texte les concernant, ils ne puissent risquer d’en être blessés.
La nécessité de rechercher une expérience émotionnelle partagée dans l’écriture auprès du grand public conduit à rechercher des exemples dans des oeuvres de culture, dans l’analyse des faits divers, dans la psychopathologie de la vie quotidienne, dans la sexualité, dans la criminologie et dans les formes extrêmes de violence sociale. Si ordinairement l’interprétation analytique constitue une blessure narcissique, dans les circonstances où le déploiement des pulsions sexuelles ou destructrices ne peut plus être occulté, elle procure au contraire un bénéfice immédiat important en donnant sens à ce qui, dans un premier mouvement, angoissait en raison même de son absence apparente de logique. Il est assez remarquable du reste que les auteurs de vulgarisation psychologique se donnant pour objectif de faire l’économie de la psychanalyse ne sont jamais en mesure de proposer des modèles cohérents pour ces faits qui troublent la conscience humaine. Certes, les tueurs en série sont des monstres mais comment comprendre le plaisir de personnes apparemment paisibles à regarder des films ou lire des livres particulièrement sanglants ? Plus banalement, comment rendre compte du contraste complet entre la difficulté à modifier des habitudes même quand celles-ci, névrotiques, nuisent à leur auteur (ce dont témoigne la lenteur des évolutions psychothérapiques quelle que soit la méthode utilisée) et la fragilité du maintien du lien amoureux sur une longue période ? Dès lors, pourquoi la société considère-t-elle comme évident que l’on puisse se lasser de son objet d’amour alors qu’on ne renonce bien difficilement à ses rituels obsessionnels ?
Dans la mesure où notre pratique n’est pas immédiatement accessible au public, la publication d’ouvrages cliniques, même si elle semble plus en relation avec notre identité
professionnelle, est, dans les faits, plus complexe que celle de textes concernant la psychanalyse appliquée. Nous risquons également de tomber dans ce que j’appelle le « piège nosographique », tendu par le public et les éditeurs. Contrairement à d’autres, nous soignons des personnes et non des maladies. Contrairement à d’autres, nous ne listons pas des symptômes mais nous percevons l’évolution des patients à travers leur capacité de nouer des compromis plus harmonieux, comme de se dégager de mécanismes de répétition. C’est pourquoi, à titre personnel, il me semble que le travail de vulgarisation clinique le plus utile consiste à expliciter notre position critique vis-à-vis des progrès prétendus apportés par des perspectives profondément réductrices. Il n’est pas très difficile de pointer les impasses, les approximations et même parfois les mensonges délibérés dans les travaux de nos détracteurs. Contrairement à d’autres, fidèles en cela à Freud, nous ne dorons pas la pilule car nous ne minimisons pas les difficultés et les incertitudes qui attendent les candidats à la cure analytique. C’est pourquoi, il nous est possible de maintenir ouvertes les interrogations sur des questions que d’autres préféreraient voir occultées.

CONCLUSION : RESTER PSYCHANALYSTE DANS L’OEUVRE DE VULGARISATION

Quel que soit l’objet de la vulgarisation, le psychanalyste doit éviter deux écueils. Le premier est le recours à l’interprétation symbolique. Souvent sollicitée par le public, elle ne peut manquer, quand elle pratiquée dans ce contexte, d’entrainer de profonds contresens. D’une part, elle peut laisser croire que nous utilisons une grille systématique alors que nous savons que, de même qu’il n’existe pas de clés des songes, il ne saurait y avoir de clés des symptômes et on ne rappellera jamais trop auprès du public le caractère polysémique de ces signes. D’autre part, surtout, il parait plus opportun d’insister sur l’importance des facteurs quantitatifs dans l’organisation de la conflictualité psychique. Le deuxième écueil, pas toujours facile à éviter, est que, par la confusion de positions inconscientes personnelles, le psychanalyste soit amené à se départir de sa neutralité pour occuper une position surmoïque en s’érigeant en gardien de l’ordre moral. Corollairement, ce n’est pas parce que nous pouvons donner sens à un type de conduite que celle-ci devient ipso facto licite. Le second écueil, s’il est plus facile à saisir, n’est pas moins dangereux : c’est celui qui consisterait à céder aux sollicitations qui voudraient utiliser la psychanalyse au service de leur idéologie aussi fondée soit-elle. Plus encore que dans ses écrits scientifiques, le psychanalyse qui s’adresse au grand public doit éviter que ses lecteurs puissent confondre conduites sociales et représentations psychiques. Il est d’autant plus important de définir le champ de notre discipline que, dans ce dernier, nous sommes en fin de compte seulement concurrencés par la religion et la littérature.
S’il est vrai enfin que l’oeuvre de vulgarisation est destinée à produire un effet sur le public, son écriture peut se trouver facilitée si l’auteur est mieux en mesure de se représenter ceux et celles qu’il vise. Freud, pour sa part, a construit plusieurs de ses articles comme un dialogue avec un observateur impartial. Il appartient à chacun d’entre nous de maintenir en lui cette même capacité avec l’interlocuteur interne de son choix pour conserver la psychanalyse vivante dans l’espace public.

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soleil« Nous continuons en France à sacraliser le lien biologique »

Suite à la proposition de loi sur la protection de l’enfance adoptée par l’assemblée nationale Pierre Lévy-Soussan, directeur de CMP-Consultation Filiation 57 rue de l’abbé Groult, 75015 à Paris psychiatre et psychanalyste (SPP) à fait part au Point du 13/05/2015 (ci-dessous) de ses réflexions critiques et à Aspasia.fr de ses commentaires.

Souvent sollicité par la presse en raison de mes travaux sur la filiation, dans le champ de la protection de l’enfance et de l’expertise judiciaire de la maltraitance, les demandes sont bien souvent en rapport avec des questions autour des liens entre les lois et la construction psychique propre à l’enfance. Avec parfois l’indication à interrompre un lien filiatif pour protéger l’enfant d’une dysparentalité majeure et irréversible.

L’expérience acquise au sein de la consultation que je dirige depuis plus de 15 ans nous a permis d’approfondir un domaine où les psychanalystes sont peu nombreux : l’examen des aspects psychiques et juridiques des lois sur la protection de l’enfance, en particulier la loi de 2007 de la protection de l’enfance. Sait-on que le mot de « maltraitance » n’apparaît pas une seule fois dans cette loi ? Tabou juridique en écho avec une défense psychique coûteuse dont l’enfant fait toujours les frais.

Les incidences des lois sont immédiates dans les pratiques de la protection de l’enfance, des experts, des intervenants au contact des familles gravement dysfonctionnantes . Notre société a du mal à penser ce que sont les pères, les mères dans tous leurs états, y compris dans les impasses des constructions psychiques filiatives. Le tabou de la maltraitance et l’idéologie du lien biologique expliquent pourquoi certaines interventions de l’ASE surviennent dramatiquement trop tard.

Les aspects pratiques de l’analyse psychopathologique des dysparentalités sont rarement abordés par les cliniciens ainsi que leurs conséquences traumatiques sur l’enfant puis sur son devenir psychique, affectif, social.

L’approche des situations de maltraitance oblige à redéfinir avec rigueur les besoins de l’enfant et encore plus les besoins propres à l’enfance, moment de construction et de dépendance d’un être. Nous pensons que notre société a du mal à « penser l’enfance » et à « penser la filiation » : le père et la mère sont-ils encore des repères, des modèles symboliques opérants ou à redéfinir ?

L’enfant serait-il le grand sacrifié de la modernité ? Ne plus savoir penser l’enfance, la place et le rôle de chacun, ne sont pas déjà une forme de maltraitance ?

Pierre Lévy-Soussan.

Interview pour Le Point propos recueillis par Violaine de Montclos

En France, 275 000 mineurs sont aujourd’hui placés auprès de l’Aide sociale à l’enfance (Ase). Pour tenter d’améliorer le sort de ces enfants dits « délaissés », dont les parents ont été jugés inaptes ou maltraitants, l’Assemblée nationale examine mardi et mercredi une proposition de loi des sénatrices PS Michelle Meunier et centriste Muguette Dini sur la protection de l’enfance. Le psychiatre et psychanalyste Pierre Lévy-Soussan, directeur de CMP-Consultation Filiation à Paris, l’estime largement insuffisante. Et juge très sévèrement notre vision française de la protection de l’enfance.

Le Point : Pourquoi la France protège-t-elle différemment de ses voisins, et plus mal, d’après vous, les enfants délaissés ?

Pierre Lévy-Soussan : Parce qu’à l’opposé de tout ce qui se fait à l’international nous continuons en France à sacraliser le lien biologique. Comme si nous ne parvenions pas à concevoir qu’un parent « naturel » peut être autre chose qu’un bon parent, alors que toutes les études démontrent que la maltraitance est bien, dans 90 % des cas, le fait du père ou de la mère…

Concrètement, cela veut dire quoi ?

Cela veut dire qu’on s’acharne à maintenir des liens qui sont parfois toxiques et traumatiques. Que les juges imposent des rencontres médiatisées entre enfants et parents naturels, même lorsque ceux-ci sont maltraitants, et que cela donne des parcours chaotiques qui laissent de grandes séquelles chez ces mineurs devenus adultes. Les enfants sont placés en famille d’accueil, puis redonnés à leur famille d’origine, puis parfois de nouveau maltraités, donc replacés en famille d’accueil où leur passé de maltraité rendra la greffe impossible. Ils seront donc changés constamment de foyer. La protection de l’enfance est pourtant un sujet crucial pour la société tout entière. 40 % des SDF de moins de 28 ans, 70 à 80 % des délinquants, on le sait, ont un passé d’enfant maltraité…

Cette proposition de loi suggère de favoriser l’adoption simple des enfants délaissés…

Mais cela ne change rien, l’adoption simple maintient le lien de filiation avec la famille d’origine. Il y a, en revanche, une chose essentielle à mettre en œuvre, que cette proposition de loi comme celle votée en 2007 et comme toutes les lois de protection de l’enfance ont jusqu’ici renoncé à faire : rendre facilement applicable l’article 350 du Code civil. Grâce à cet article, le juge peut décider de la rupture des liens biologiques et faire qu’un enfant délaissé devienne pleinement adoptable. Mais cet article est impossible, en l’état actuel des choses, à appliquer. Comme si nous n’admettions pas que la société a le droit de s’interposer entre un enfant et des parents nocifs. C’est ce que préconisait un rapport de l’Igas en 2009, qui n’a été suivi d’aucun effet. Et c’est l’option qu’ont choisie la plupart de nos voisins. En Angleterre, 3 500 pupilles de l’État sont adoptés, tandis qu’en France, sur tous ces enfants délaissés, seuls 200 sont adoptés chaque année.

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