Archives mensuelles : janvier 2015

ivansiggAprès-coup de janvier 2015 par Francois Duparc

Comme je le disais déjà en 2004, quand le psychanalyste a fini son travail et qu’il jette un regard sur le monde, il est inquiet de voir qu’à côté des pathologies qu’il s’efforce de traiter chez les sujets dont il s’occupe, la société donne tous les signes de pathologies collectives tout aussi graves. Et chez un nombre croissant de ses “patients”, la souffrance individuelle ou familiale semble s’alimenter à un mal collectif, au travail, dans les relations avec les autres, les voisins, la cité, les administrations ou la société dans son ensemble. L’effet traumatique des événements récents, l’assassinat des humoristes de Charlie Hebdo et du supermarché Casher, a été très sensible, quelles que soient les sympathies culturelles de nos patients (athées, catholiques, musulmans ou juifs). L’attaque de la liberté de penser et de l’humour les marquait d’autant plus qu’ils venaient de famille où la liberté de pensée avait été mise à mal. Mais certains étaient aussi horrifiés par le parallèle qu’ils faisaient avec le monde actuel, les guerres, les famines, la vente d’organes ou le martyre des enfants kamikazes, ou encore du fait d’exemples vécus de suicides dans les entreprises à la suite de licenciements ou de burn out, etc. La passivité des élites politiques a rajouté une touche d’inquiétude avec la peur d’une vraie pathologie du pouvoir, et de voir que les philosophes, les universitaires, se contentaient de belles paroles pour satisfaire les médias, sans s’engager vraiment sur le terrain.

Cela fait maintenant vingt ans que je m’efforce d’analyser les idéologies dans leurs formes pathologiques, à l’origine des nouveaux “malaises dans la civilisation”, ces maladies de l’idéal collectif dont les conséquences sont plus ou moins graves pour l’humanité. Dans le fil de Freud, qui en 1927 (dans L’avenir d’une illusion) avait appelé de ses vœux une analyse des “névroses” de la culture parmi lesquelles il rangeait les illusions religieuses, communistes ou fascistes. Ceci malgré les difficultés d’étendre l’analyse de l’individu au Surmoi-Idéal collectif. J’avais trouvé à l’époque que trop peu d’analystes s’y étaient attelés, sauf dans des engagements politiques sans suffisante neutralité idéologique.

L’idéologie est une forme d’idéal collectif qui s’enracine très tôt, dans la structure familiale, sous la forme des fantasmes originaires de l’Œdipe, qui se retrouvent dans les rituels de soins et d’accueil de l’enfant, et dans les conceptions du couple, de la famille et de la sexualité. Ces rituels sont plus ou moins représentés par des idéaux, religieux ou laïques, dans lesquels la latitude donnée à l’interprétation, la souplesse et la tolérance à la diversité sont le signe d’équilibre et de culture morale ; ce que j’ai appelé une saine extension de la “démocratie inachevée” de notre temps (P.Rosanvallon). À l’inverse, l’usage d’images simplistes, d’une pensée pauvre, de rituels répétitifs et monolithiques, constitue une forme d’addiction qui contient mal le recours à l’action, et à la violence pour expulser sur l’autre sa souffrance. Il s’agit alors d’idéologies tyranniques, exclusives, qui reposent essentiellement sur le Moi-Idéal primitif de l’enfance ou de l’adolescence.

Du fait de l’insistance sur le religieux, et du jeune âge des engagements terroristes, une des premières pensées qui m’est venue en après-coup des événements est que dans le climat de crise permanente qui nous atteint, économique mais aussi morale, avec une forte carence de l’idéal, des croyances en l’avenir et au progrès de l’humain, la croyance s’est réfugiée dans des groupes sectaires et intégristes, chez des sujets en mal d’adolescence. On sait qu’il s’agit d’une période critique où le sujet recherche, pour se dégager de sa famille, des idéaux collectifs dont la violence traduit la révolte et la souffrance d’une vie encore non réalisée.

Des croyances, il en faut en effet, un minimum. Dès l’adolescence, nous réclamons des idéaux pour donner sens à la vie. Mais il y a croyance et croyances. À défaut de Dieux nous obéissons à souvent sans nous en rendre compte à des idéologies, des prêt-à-penser ou des croyances déguisées en rationalité. Ce sont des pensées pauvres, des slogans, des images, contenant mal l’action immédiate. Par leur insuffisance, elles laissent la place à des réactions passionnelles, sans contenance de pensée, encore plus néfastes. Elles sont ainsi indirectement le moteur des dérives violentes de nos groupes sociaux : nationalismes xénophobes, dérives maffieuses, communisme et goulags, guerres d’intégrismes religieux.

Les sujets immatures, du fait de l’insuffisance de leur construction psychique, sont très vulnérables aux idéaux collectifs, surtout à ceux qui sont structurés en idéologies simplistes et exclusives n’admettant pas la contradiction. Lorsqu’un sujet a mal intégré son héritage familial, son autonomie de sujet et son désir, lorsque sa capacité de se protéger et de faire des rencontres fécondes est entravée, il investit comme substitut familial ou cadre affectif minimal les idéologies de son environnement socioculturel, et s’en fait une sorte de matériel de survie psychique pour ne pas s’effondrer, se désorganiser. On voit cela chez les sujets fragiles, adolescents, pour qui l’appui sur le groupe des contemporains de même classe d’âge et sur ses modes ou ses idoles est essentiel pour prendre le relais de l’idéalisation parentale insuffisante, ou mal assimilée.

Ceux qui n’ont pas élaboré de roman familial et de projet d’avenir pouvant intégrer leur mythe œdipien dans sa complexité, avec les variantes qui en font la richesse, restent donc d’éternels adolescents. À l’origine de cette insuffisance, deux types de causes : a) la destruction des liens familiaux, du fait d’une histoire familiale traumatique freinant les mouvements identificatoires ; b) la défaillance de l’espace tiers hors la famille restreinte : école, voisinage, entreprise, administrations sociales et juridiques — tout ce qui a pris la place de la famille élargie d’autrefois, ou de la tribu traditionnelle.

Alors avec le recul, sous le choc des événements récents et pour ouvrir un peu plus les pistes que j’ai tenté d’explorer depuis dix ou vingt ans, quelles seraient les idéologies négatives, les pousse-aux-crimes de notre monde actuel ?

— La séduction publicitaire et la consommation addictive sont au cœur de tous les trafics qui enveniment notre monde : addictions au monde virtuels, addictions au look et à l’argent détaché de sa valeur travail, addictions aux drogues stimulantes, à l’hyperactivité et aux déplacements incessants, trafics, pollutions, migrations et naufrages ; tout ceci déclenche en retour une haine envieuse pour l’occident consommateur et ses valeurs postiches — le fantasme originaire de séduction, l’idéal de liberté, dévoyés en caricature, sans aucun humour.

— Une grande précarité des liens en résulte, qui a fait de l’idéal d’autonomie une idéologie de la solitude, et de la dépendance un fléau social (personnes âgées, handicapés, chômeurs, familles monoparentales). Elle s’accompagne d’un éclatement des liens familiaux par les ruptures, les séparations, et du morcellement des activités dans le travail du fait de l’hyperspécialisation (en médecine par exemple) et des multiples délocalisations. Ainsi, la conscience du sujet est devenue pathologie de l’individualisme, et la castration généralisée a fait de ce fantasme originaire un facteur de dépression, qui, lorsqu’il ne pousse pas aux suicides sous diverses formes, peut conduire aux replis sectaires, aux conduites marginales et meurtrières. Les petits groupes terroristes entre frères en sont une forme extrême.

— Dernière idéologie rampante, depuis des années maintenant, la bureaucratie est la dictature de textes juridiques obscurs et tatillons (on a beaucoup parlé récemment des 3400 pages du code du travail, qui n’est qu’une partie visible de l’iceberg), de protocoles établis par des supérieurs anonymes, de l’administration qui dit que ce “n’est pas de son ressort”. Le meurtre du père a eu lieu : le père mort est remplacé par un code informatique, un texte, une procédure. Mais au lieu d’un héritage, il s’agit d’une soumission d’autant plus absolue que le particulier, à moins d’être un expert ou un privilégié, n’y comprend rien. Ce phénomène atteint la santé, l’éducation et la justice, mais aussi les grandes entreprises multinationales et les banques. À l’inverse, une vraie autorité fait partout défaut : dans les familles, les écoles, chez les hommes politiques. En réaction, nous avons les petits chefs maffieux ou corrompus, les caïds, ou encore les terroristes qui se veulent imams ou maîtres de l’Islam, alors qu’ils n’ont souvent pas lu et réfléchi sur le Coran.

Après ces constatations inquiétantes, qui caractérisent la crise de notre temps, que dire pour ébaucher des solutions et permettre une sortie de la crise, un espoir encourageant la diversité et la tolérance, la sortie du tunnel de la violence, dont on sait à quoi elle a abouti, peu après les années où Freud réfléchissait sur le Malaise dans la civilisation ?

— La première chose, qui a d’ailleurs mobilisé les Français ces dernières semaines, c’est de rétablir une solidarité humaine, le sentiment d’appartenir à une communauté chaleureuse et empathique pour toutes les souffrances des membres de notre société. La reconstruction des familles et des petits groupes, ne serait-ce que des familles recomposées, mais harmonieuses, ou des associations à but non lucratif et de proximité, est un premier point pour lutter contre la perte du fantasme de retour possible dans la chaleur du ventre maternel. La mondialisation, la prise de conscience du destin global de l’humanité (dans l’écologie, en particulier) est certes importante, mais il faut des relais où l’individu puisse se sentir moins perdu dans la masse de la bulle internet. Un juste milieu entre une vision trop parcellaire, trop individualiste, et une vision trop globale. En ce qui concerne la croyance et le sentiment religieux, il est important de rappeler que la plupart des religions prônent l’amour, et non la haine, et que celle-ci comporte la tolérance aux diversités humaines. La croyance dans l’amour, aux combat des forces d’Eros contre la déliaison, la pulsion de mort (Thanatos) était la limite de l’athéisme de Freud, et cette mystique anime encore la psychanalyse.

— Le second enjeu, est de rétablir la confiance dans un projet de société qui apporte l’espoir pour les générations futures. Le fantasme de scène primitive, au cœur de l’amour de couple, est un des fantasmes originaires les plus menacés par les temps qui courent. La seule création que nos scientifiques ou nos artistes sachent nous promettre, ce sont des monstres, fruits de manipulations génétiques ou de robotique (l’homme “augmenté”), des subprimes et autres créatures titanesques couplées à internet (cybiontes, Moodles, etc.). En art, c’est la promotion du veau d’or (Damien Hirst), d’un art décomposé qui nous promet la fin de l’histoire et l’ère de la décroissance. Loin de l’hystérie de la bagarre sans fin, le fantasme de scène primitive dans sa version positive, au contraire, est au service du temps à long terme et de la vie, et engendre un idéal de transmission de l’amour par la naissance d’un enfant, de créations communes, ou de projets sources d’espoir, avec une fin heureuse. Dans un colloque récent sur l’amour, notre public avait été très réconforté, face aux événements récents, par l’idée que la psychanalyse était au service de l’amour et de la pensée, contre les forces destructrices et la violence de notre temps. Et des des penseurs comme Edgar Morin (La voie), Pierre Giorgini (Transition fulgurante), l’appellent aussi à l’aide, dans leurs ouvrages récents.

Pour conclure, je rappellerai cette phrase de Freud dans L’avenir d’une illusion (1927) : « La voix de l’intellect est faible, mais elle n’a de cesse qu’elle ne se soit fait entendre… Et après avoir essuyé d’innombrables fins de non-recevoir, souvent répétées, elle finit bien par y parvenir. C’est là un des rares points où l’on est en droit d’être optimiste pour l’avenir de l’humanité »

Francois Duparc

Bibliographie

(1994); “Les paramètres idéologiques du cadre psychanalytique”, Exposé au colloque de Deauville, octobre 1993, Revue française de Psychanalyse, n°4-1994

(1995); L’image sur le divan, Éditions L’Harmattan, Paris, 315 p.

(1998); « La psychiatrie est-elle politiquement correcte? »; Psychiatrie française, vol.29, sept.98 (Idéologies et pratiques psychiatriques), pp.49-70.

(1998); « Psychanalyse et idéologies » (colloque de Paris, anthropologie et psychanalyse, janvier 98), Revue PTAH (« Effets d’histoire, production du politique »), n°7/8-98, pp.147-160.

(2000); « Idéologies, structures familiales et théories sexuelles », Exposé à Grenoble, 14 mars 2000.

(2005); « De l’image à l’idéologie », conférence à Albi, 11 juin 2005.

(2006); « Classifications et idéologies », conférence à fondation de Nant, Lausanne 24 avril 2006.

(2008) « De l’image à l’idéologie » (conférence à Paris-Sorbonne), in Les images limites, Gagnebin M. (dir); Ed. Champ-Vallon, Seyssel, p.132-147.

(2015); « Souffrances de l’idéal, les idéologies », conférence à l’Université Lyon 2, samedi 21 mars 2015

Aspasia-GPour rire de soi encore  faut-il avoir un visage : de l’intégrisme au terrorisme

Sous prétexte que des gens ont un narcissisme fragile, dont on sait que l’une des caractéristiques est l’impossibilité d’accéder à l’humour et l’autre de s’engouffrer avec facilité dans des idéologies prêt à penser,  faudrait-il restreindre la liberté d’expression ?

On  ne plaisante pas avec les gens fragiles disait un collègue et de rappeler que dans des temps anciens, avant l’apparition de l’arsenal des psychotropes, on apprenait aux jeunes psychiatres à sortir de la chambre de leur malade sans cesser de les regarder, en reculant dos à la porte.

La  comparaison s’arrête là puisque le praticien traite ses patients dans un cadre professionnel institutionnel ou privé. Il n’en demeure pas moins que le massacre de Charlie Hebdo, suscite quelques réflexions chez le psychanalyste, sur l’aptitude au rire de soi et la tolérance à la caricature. Un constat banal s’impose nous sommes inégaux devant  l’aptitude à l’auto-dérision.

Quand au décours d’une cure un patient parvient enfin à se moquer de lui cela signe un moment important surtout lorsque ce dernier est venu consulter en proie à une pathologie du narcissisme qui implique une fragilité de ses assises identitaires et une souffrance. Parvenir à rire de soi signe alors deux choses fondamentales, la première, que la personne se reconnaît une identité stable,  la seconde qu’il peut en rire sans se sentir menacé.

L’auto-dérision est en ce sens  une forme suprême de subjectivité « je ris donc je suis et je peux même être un autre » mais l’identité pour certain sujet est chose fragile, à construire et à consolider, il faudra des années avant que de rire de soi,  certaines personnes n’y parviendront  peut-être jamais.

Les caricatures du prophète, si l’on écarte pour l’instant l’aspect blasphématoire,  menace dans leur identité les intégristes et exaspère leur paranoïa. Le dessin devient persécution intolérable et tend un miroir qu’ils ne peuvent regarder. Freud note  à propos  de la caricature : « la caricature, la parodie, le burlesque, ainsi que leur pendant pratique, le dé-masquage,  sont dirigés contre des personnes et des objets qui prétendent posséder une autorité et avoir droit au respect, qui sont éminentes. » (Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient PUF). La caricature opère donc un rabaissement qui permet le dé-masquage. Le vrai visage apparaît. Derrière le roi apparaît l’homme dans sa nudité et l’on que « nul n’est un grand homme pour son valet ».

Mais pour supporter d’être démasqué encore faut-il avoir un visage, être quelqu’un ou quelque chose. Il apparait d’évidence que pour l’intégriste toucher au prophète c’est le toucher lui au point que persécuté, il réagit par la haine et le meurtre. Quel est donc ce visage que voit l’intégriste une fois le masque tombé. Il faut tenter un élément de réponse à cette question puisque les « dé-masqueurs », les caricaturistes de Charlie hebdo sont morts assassinés.

L’écrivain et philosophe Dalibor Frioux dans sa tribune Sommes-nous tous égaux devant l’humour (Libération du lundi 19 Janvier 2015) propose une analyse sociale et politique remarquable.Il distingue deux humours : un humour de lettré, même encanaillé, « qui suppose la lecture quotidienne d’un journal, la connaissance des nuances et des biographies » et l’autre humour celui des quartiers dit sensibles, qui « est un humour de compagnon de galère, de démerde, de bandes de jeunes potes » partant de ce constat il  s’interroge sur ce que peut signifier pour ces jeunes la liberté d’expression : « elle ne signifie pas grand-chose, son exercice reste une liberté formelle (…) cela risque d’être un exercice de domination symbolique tant que on ne parle pas de son pendant logique la capacité de supporter la critique(…), la force d’encaisser.».Un autre constat banal s’impose nous n’avons pas touts la même « force d’encaisser ».

Dalibor Frioux se demande alors comme le psychanalyste d’où vient que ces gamins des cités dans leur majorité n’encaissent pas les caricatures du prophète.Tous heureusement ne finissent pas une arme à la main. Sa réponse est limpide,  ils se ressentent comme gravement attaqué dans leur honneur qui constitue leur identité sociale on pourrait préciser leur unique identité sociale et Frioux de souligner que l’honneur est leur dernière richesse symbolique que celui-ci est mis dans leur croyances (ou un imaginaire de croyances) : « Quand on a que l’honneur, qu’on est pauvre, méprisé, relégué la dernière richesse c’est le sentiment de l’honneur » et de conclure : « Charlie, c’est l’extrême de la liberté, de l’insolence, un fleuron de la bourgeoisie française des Lumières, il suppose une société en grande santé morale, la classe politique ne se soucie pas de l’avoir. »

Une société en grande santé morale suppose une société où chacun a une place, vient de quelque part (une famille par exemple) et va quelque part (se rêve un avenir). Des racines et des ailes dit le Talmud. Dans Le mal des idéologies (PUF) notre collègue François Duparc revenait dés 2004 sur la dé-construction des groupes familiaux du fait des traumatismes migratoires. La reprise de ces familles  par des groupes pseudo-familiaux de type intégristes et une religion caricaturale expliquant la  séduction qu’opère des groupes djihadistes pour les  adolescents en souffrance, dont on a vu les ravages. C’est le chapitre V violences de l’identité que nous vous proposons de redécouvrir ou découvrir.En nous l’adressant François Duparc a émis le souhait suivant : « Puisse la psychanalyse, avec sa compréhension de l’amour, des idéologies et des fantasmes organisateurs de notre société, y apporter à la longue un remède. Et de nous rappeler à toutes fins utiles ce mot de Freud « La voie de l’intellect est basse, mais elle n’a de cesse qu’on ne l’ait finalement entendue ».

Delphine Schilton

aspasia-DVIOLENCES DE L’IDENTITÉ

De l’immigration au racisme et à l’intégrisme

  • La tension de l’identité

Dans un livre intitulé Les identités meurtrières (1998), Amin Maalouf s’interroge : “Pourquoi tant de gens commettent aujourd’hui des crimes au nom de leur identité religieuse, ethnique, nationale ou autre ?” Comme si le racisme “ordinaire”, ce fléau connu hélas depuis les origines de l’homme, ne suffisait pas, nous avons maintenant les guerres ethniques et le terrorisme identitaire. Le racisme est devenu au siècle dernier l’idéologie la plus redoutable de notre temps, à l’origine d’éliminations, de pogroms et de purifications ethniques insensées, causant des millions de morts. Et jamais cette plaie de notre civilisation n’a semblé plus vivace et redoutable qu’en ce début de siècle, après les massacres du Kosovo et du Rwanda, comme si elle progressait parallèlement au développement de notre culture de la façon la plus paradoxale. A ce fléau s’ajoute désormais l’intégrisme religieux et les formes extrêmes qu’il a prises ces dernières années (en Algérie avec le FIS, en Afghanistan avec Al-Qaïda, etc.), aboutissant à des meurtres de femmes et d’enfants, à des attentats terroristes aveugles et innombrables, et rappelant ainsi les pires exactions de l’époque des guerres de religion en Europe.

Sans doute, pour en arriver là, a-t-il fallu beaucoup d’incompréhension, de cupidité arrogante et de désespoir. On a l’impression que l’indifférence des nantis s’est alliée à la violence aveugle déclenchée par le déracinement et la pauvreté des populations en souffrance, luttant pour leur survie parfois jusqu’à s’entredéchirer. On sait que chez l’enfant, la non-prise en compte de son état de détresse originaire peut entraîner des psychoses, de la violence et des comportements antisociaux. De même, la non-prise en compte des besoins fondamentaux des populations les plus démunies a déclenché des phénomènes de violence fondamentale (J. Bergeret 1984), motivées par des menaces sur leur survie physique ou psychique.

En-dehors même de toute menace physique, la progression de la civilisation, et notamment de la révolution technologique et libérale (mondialisation), a eu pour effet de fortes résistances de la part des peuples ayant peu d’espoir d’en profiter, et de fortes raisons d’y voir la fin programmée de leurs traditions familiales, sociales, religieuses, et culturelle. Comme le dit M.Castells (1997) : “Deux forces contraires sont en lutte pour remodeler notre monde et nos vies : la mondialisation et l’identité. La révolution des technologies de l’information et la restructuration du capitalisme ont créé un nouveau type de société, la société en réseaux, caractérisée par la flexibilité du travail, l’instabilité de la main d’œuvre, et une culture de la virtualité […] Mais nous avons connu aussi dans le dernier quart du XXème siècle un autre phénomène massif : de puissantes manifestations d’identités collectives sont venues défier la mondialisation et le cosmopolitisme, au nom de la singularité culturelle et du contrôle des individus sur leur vie et leur environnement […] Multiples, extrêmement diversifiées, elles comprennent des mouvements novateurs [les féministes, les Verts …] mais aussi toute une série de mouvements régressifs, au nom de Dieu, de la famille, de l’ethnie, de la nation ou du terroir” (1997, p.12). C’est l’affrontement entre “le flux anonyme, et les identités retranchées”.

A lire cet auteur, qui a écrit avant le 11 septembre 2001, on comprend qu’un nouvel affrontement idéologique de grande envergure menace désormais le monde, remplaçant les anciennes luttes entre l’idéologie autoritaire du capitalisme classique (plus ou moins alliée au fascisme et au colonialisme), et le marxisme collectiviste (communisme), ou le socialisme romantique (anarchisme). Les deux nouvelles idéologies dont parle Castells — mondialisation libérale et identités retranchées — ont déjà prouvé leur potentialité meurtrière, leur capacité d’oppression de la pensée et de la culture, et leur tendance à se rendre mutuellement de plus en plus intolérantes.

Dans les périodes de transformation rapide de la société, les soutiens collectifs du surmoi individuel que Freud a nommé “surmoi collectif” font défaut, et la mentalité collective ne peut que régresser vers un comportement de “masse”. Celle-ci se laissera facilement hypnotiser par des meneurs usurpant la place d’Idéal du moi (régressant en fait à un moi idéal archaïque et mégalomane), ou par des idéologies caricaturales qui lui serviront de substitut à la tradition perdue. Une idéologie de ce style, pathologique, s’opposera au principe de réalité et déniera toute autre idéologie, tout autre discours “étranger” à sa tradition, et donc mauvais, à exterminer. Elle constituera une pensée-slogan, une pensée par image, simpliste et réductrice du fait de son style régressif, lié au traumatisme de la perte des étayages collectifs. Car les bouleversements des structures familiales, économiques et culturelles des hommes, à un rythme trop rapide rendant impossible toute appropriation par ceux qui les subissent, ne peuvent apporter que des traumatismes pour tout le monde, aux partisans de la mondialisation libérale comme aux partisans des traditions ou de la religion. Comme le dit Freud (Nouvelles conférences, 1932) : “Dans les idéologies du surmoi le passé continue à vivre ; la tradition de la race et du peuple ne cède que lentement la place au présent, aux modifications nouvelles”. Et les hommes les plus vulnérables, les plus exposés aux traumatismes culturels et à la régression de leur surmoi, se raccrocheront aux idéologies les plus extrêmes.

Que peut en dire le psychanalyste, et que peut-il faire contre ces fléaux ? Pour peu qu’il l’accepte, sa pratique l’amènera de plus en plus à recevoir des victimes individuelles de ces souffrances identitaires. C’est déjà, à ce niveau modeste, un rôle extrêmement utile. Mais il lui faudra pour cela se construire une éthique toute particulière, faite de réceptivité et de curiosité face aux autres cultures, sans peur de perdre ses propres référents identitaires, et surtout, procéder à une analyse « inlassable de son contre-transfert. Parmi les moyens qui peuvent l’y aider, il y a le fait d’accepter de travailler avec des sujets de toutes cultures, de toutes origines socio-culturelles, religieuses ou “ethniques”, comme on dit aujourd’hui (bien que je n’aime guère ce terme, devenu le refuge d’un néoracisme, ou le drapeau d’une affirmation idéologique de style culturaliste).

En ce qui me concerne, habitant une région classiquement attractive et de passage, frontalière (les Alpes), je suis heureux de recevoir des personnes de tous les âges et de tous les styles. Dans mon cabinet peuvent se côtoyer par exemple : une américaine installée en France, de style plutôt traditionnel, et un ancien militant de l’extrême gauche sud-américaine ; un adepte (d’origine corse) de l’extrême droite française, ou un ancien soldat israélien ayant fait la guerre du Kippour (descendant d’une famille de rabbins et obsédé par le conflit israélo-arabe) d’une part, et des musulmans proches de l’intégrisme (si ce n’est qu’ils ont fait le pas de consulter un psychanalyste, certes recommandé comme “compréhensif vis-à-vis de l’Islam”) d’autre part ; ou encore des savoyards “pur cru” et des immigrés africains.

Cette hygiène mentale du psychanalyste, indispensable, ne le met pas à l’abri de tout risque de repli identitaire. De plus, l’attirance pour l’étranger peut être une forme de séduction, et donc une autre forme d’idéologie, voire de pathologie. Par exemple, on sait que les enfants qui n’ont jamais eu peur de l’étranger appartiennent souvent à un type de structuration psychique que les psychosomaticiens nomment “allergique”. Pour fuir un désir maternel de style envahissant (désir de le faire régresser à la dépendance), ces enfants vont éviter la projection et le conflit par un comportement légèrement maniaque, et se comporter vis-à-vis des personnes étrangères de façon tout à fait familière, niant la différence identitaire — comme s’il s’agissait de nouvelles mères. Mais ceci se paye, étrange retour des choses, par une confusion et des réactions corporelles immunitaires (asthme, eczéma), lorsqu’un conflit ou un vrai deuil est nécessaire.

C’est pourquoi le psychanalyste doit aussi acquérir une connaissance des idéologies dans lesquelles il est inscrit sans le savoir ou sans le vouloir par sa propre culture, son histoire et sa formation théorique personnelle. Comme le contre-transfert, l’idéologie dans laquelle on baigne est souvent inconsciente, et demande un travail pour être mise à jour, déjouant le confort de l’illusion et de la banalité (Le Guen, 2002). Par ailleurs l’idée que deux cultures peuvent aboutir à des conflits meurtriers comme à des mariages d’amour réussis (où le meilleur de l’une s’allie au meilleur de l’autre, mettant les faiblesses de chacune à l’écart), sans être vraiment nouvelle, incite à reprendre la réflexion sur l’identité comme construction élaborée à partir du soi et de l’autre, de l’individu et de la culture.

L’identité comme tension et comme paradoxe, telle est la façon dont j’avais déjà tenté de la définir, voici quelques années (1986). J’avais insisté sur le fait que nulle part, même dans la période la moins dualiste de Freud (celle de Pour introduire le narcissisme, en 1914), l’identité n’est définie par lui de façon simple, monadique. Lorsque Freud parle du narcissisme primaire de “His Majesty the Baby”, on voit déjà la tension précoce qui saisit l’enfant par l’illusion narcissique et sa dépendance vis-à-vis du regard des parents, regard récurrent vers leur propre passé, s’inversant dans le désir d’un avenir meilleur pour lui. La dualité, la tension intérieure, sont entretenues par le fait que les parents ne se bornent pas à admirer la perfection imaginaire de leur enfant (qui sinon serait écrasé par un Moi-idéal aliénant), mais qu’ils lui adressent aussi leurs critiques.

“L’institution de la conscience morale est au fond l’incarnation dans un premier temps de la critique des parents, et plus tard, de la critique de la société” (1914). Nous savons que cette tension sera reprise dans la seconde topique à l’intérieur du couple paradoxal du Surmoi et de l’Idéal du moi, par rapport auquel le moi se définit sans cesse comme l’enfant vis-à-vis de ses parents. Sa formule paradoxale, paradigmatique, est celle que donne Freud dans le Moi et le Ça : “La relation du Surmoi ne s’épuise pas dans le précepte : tu dois être ainsi (comme le père); elle comprend aussi l’interdiction : tu n’as pas le droit d’être ainsi (comme le père). C’est à dire tu n’as pas le droit de faire tout ce qu’il fait. Certaines choses lui sont réservées. Ce double visage de l’Idéal du moi dérive… du refoulement du complexe d’Œdipe”. Retenons cet interdit de l’identique, du miroir narcissique, dont nous avons vu qu’il est inopérant dans les caricatures idéologiques, plus proches d’un Moi-idéal aliénant que d’un Surmoi achevé, héritier de l’Œdipe.

Le second temps de la constitution du Surmoi-Idéal, et de l’identité comme tension, représente le dégagement nécessaire de l’enfant de son collage initial aux images, aux modèles identificatoires que représentent ses parents et sa famille. “Au cours du développement de l’enfant, qui conduit à un détachement progressif à l’égard des parents, l’importance personnelle de ceux-ci cède la place au Surmoi. Aux images qu’ils ont laissées viennent ensuite se rattacher l’influence des maîtres, des autorités, des modèles choisis et des héros reconnus par la société, personnes que le moi, devenu plus résistant, n’a plus besoin d’introjecter. La dernière figure de cette série qui débute avec les parents est le Destin, puissance obscure que très peu d’entre nous parviennent à concevoir de façon impersonnelle” (Freud, 1925).

Ce détachement se produit donc lorsque l’enfant dispose d’un moi plus fort, mais aussi parce qu’il peut s’appuyer, en particulier à l’adolescence, sur d’autres modèles que les parents pour la construction de son identité. On sait que cela passe en partie par les idéaux de groupe, des contemporains, en réaction contre l’aspect incestuel d’un lien trop étroit aux idéaux parentaux. Déjà, le Surmoi de l’enfant ne se constituait pas uniquement sur le modèle des parents, nous dit Freud dans Les nouvelles conférences (1932), mais plutôt “sur le modèle du Surmoi parental, porteur de la tradition, de toutes les valeurs édifiées au cours du temps qui se sont perpétuées de cette manière de génération en génération.”

On aboutit ainsi à la notion du “Surmoi collectif”, équivalent au niveau de la société du Surmoi de l’individu, lui aussi fondé sur les héros ou les hommes dotés d’une grande force spirituelle, d’une grande aptitude à la sublimation des pulsions (Malaise dans la civilisation, 1929). Mais le détachement, pour être suffisant et devenir impersonnel, suppose que le développement psychique de l’individu ait pu se faire sans encombre, et qu’il existe des moyens d’accès, des passerelles pas trop lointaines entre les parents et le Surmoi collectif. Et c’est ici, comme souvent à l’adolescence, que la crise identitaire surgit, lors des défaillances fréquentes de ce double étayage du Surmoi — sur les parents et la structure familiale, d’une part, et sur la société (la civilisation) et la place qu’elle réserve au sujet, d’autre part.

Pour une société en transformation comme pour l’adolescent, un temps de crise, de mutation est nécessaire, qui nécessite une tolérance de l’environnement à ce processus, et qui ne peut être bousculé sans risque de déclenchement de violence. Pour aider le processus de transformation, si on veut qu’il puisse aboutir, il faut beaucoup de temps, et de penseurs. La pulsion de mort rode, tout près de la sublimation nous dit Freud, pour peu que les exigences trop pressantes du Surmoi collectif dépassent les possibilités de sublimation et d’intégration de l’individu (Malaise dans la civilisation). Nous avons vu précédemment qu’il pensait que les idéologies du Surmoi ne pouvaient évoluer que lentement.

Nous voici parvenu au second rôle que peut jouer le psychanalyste, celui d’aider, parmi d’autres, à la prise de conscience et à l’approche collective du phénomène des “identités meurtrières”, de participer à la pensée et à l’élaboration des moyens de dépasser la violence qui en résulte. Il peut ainsi stigmatiser la volonté de produire des mutations sociologiques trop rapides, quelles que soient leurs bonnes intentions (économiques, humanitaires ou éthiques) sans tenir compte des trois générations minimales pour que la transformation des idéologies puisse être élaborée dans le Surmoi par l’appareil psychique collectif, par le “travail de la culture” (N.Zaltzman, 1998). Le psychanalyste peut ainsi jouer, dans notre civilisation moderne toujours pressée, le rôle d’une sorte de “gardien du temps” nécessaire à l’élaboration (F.Duparc, 1997). Non qu’il s’oppose à l’évolution et à l’assimilation de la culture des contemporains, au contraire, mais parce qu’il tient compte du temps qu’il faut pour y intégrer l’héritage transgénérationnel du surmoi.

Ainsi Fethi Benslama (2002) dénonce-t-il, à propos du monde islamique, que la mutation moderne s’y soit faite d’une façon totalement différente de celle de l’Europe, étant donné : 1) le mode d’entrée brutal dans la modernité par la violence coloniale ; 2) la rapidité foudroyante du processus de transformation ; 3) la rareté des œuvres proprement arabes éclairant le présent et prospectant l’avenir.

L’autre influence néfaste qu’il faut bien comprendre pour pouvoir traiter ces souffrances, est celle de la désorganisation de l’organisation familiale de base (au-delà du lien mère-enfant ou de la famille nucléaire père/mère/enfant), créée par les mutations de la modernité, et notamment par la mondialisation et les migrations. Cette désorganisation résulte de l’incompréhension par les occidentaux des modèles étrangers et de leur valeur de cohésion sociale. Or ces modèles sont la structure minimale, la seule passerelle entre le Surmoi individuel et le Surmoi culturel, entre les parents et le groupe social. Leur destruction a entraîné la décomposition de l’étayage familial des cultures d’origine, empêchant les individus en souffrance de trouver une voie de passage, un intermédiaire entre le sujet et la société, les valeurs du passé et celles d’un avenir à conquérir, à inventer.

La modernisation sans réflexion sur la traduction nécessaire des valeurs familiales, et la conservation d’un minimum de ses structures, a entraîné ce que Benslama nomme la perte du sens, un “exil vertical” d’une génération à l’autre — qui s’est surajouté à “l’exil horizontal” de l’émigration ou de l’exode des campagnes vers les villes — soit une césure des identifications entre les générations, entraînant ce qu’il nomme “le désespoir des masses”. C’est là sans nul doute le terreau de toutes les régressions religieuses vers des idéologies intégristes, celles-ci elles-mêmes mélangées sans élaboration (comme dans les identifications clivées et incompatibles, dont parle Freud pour le Surmoi pathologique) à de nouveaux modèles scientifiques ou mondialistes, tout aussi idéologiques, car non intégrés.

Aux États-Unis même, la mondialisation et la modernisation accélérée ont provoqué des résistances violentes dont on n’a guère parlé en comparaison de la psychose (compréhensible) des attentats islamistes. Le mouvement des “patriotes” américains, un mouvement anti-état proche des fondamentalistes religieux américains (mais aussi partisan de la famille patriarcale, de la vente libre des armes, refusant les impôts et la mondialisation) a été à l’origine de l’attentat d’Oklahoma City (un camion bourré d’explosifs lancé contre un immeuble), qui a fait 169 morts en 1995, tout à fait sur le modèle des attentats du 11 septembre contre New-York. Et pourtant, la seule mutation culturelle était celle de la société américaine elle-même, dans le cadre du pays le plus riche du monde.

Cela vérifie la phrase très éclairante d’Amin Maalouf (1998), que j’ai déjà citée dans mon introduction : “N’est-ce pas le propre de notre époque d’avoir fait de tous les hommes des migrants et des minoritaires ? Beaucoup ont quitté leur terre natale, et d’autres, sans l’avoir quittée, ne la reconnaissent plus.”

  • Le rôle des migrations

Mais nous allons voir maintenant comment les migrations, dans ce contexte de mutation généralisée, en accentuant la désorganisation des structures familiales, favorisent la souffrance et toutes les formes de violence de l’identité. Émigration ou immigration, errance, exil ou droit au voyage, réfugiés et droit au retour, repli sur soi et intégration, sont de toutes façons des grands thèmes de notre époque, hantée par une sorte de rejet immunitaire de cela même qu’elle a encouragé, voire provoqué délibérément par la valorisation extrême de la liberté de circulation des capitaux, des marchandises et des hommes.

L’émigration est parfois une seconde chance qu’un sujet ou une famille veulent se donner pour améliorer leur vie, et l’on sait combien certains sont prêts à prendre de risques pour pouvoir la tenter, mais c’est plus souvent une obligation pour pouvoir survivre, et donc ce qu’on peut appeler une migration forcée. Dans tous les cas, même si le but projeté est atteint, ce qui n’est pas toujours le cas, la migration elle-même constitue un traumatisme qui mettra un temps assez long pour être surmonté véritablement et en profondeur, souvent plusieurs générations en fait, malgré ce qu’en disent en général les intéressés eux-mêmes si jamais on leur pose la question, du fait de leur très fort désir d’adaptation.

Pour simplifier nous distinguerons trois cas (l’association étant fréquente). Premier cas, celui des réfugiés économiques ou politiques qui fuient la famine ou la mort : °ils seraient plus de trente millions dans le monde, ayant dû fuir la guerre ou la misère. Pour eux, le choix n’existe pas, et le deuil de leur pays d’origine est donc très difficile, d’autant qu’avec leur pays, c’est aussi tout un monde de coutumes et de traditions qu’ils risquent de perdre. Il faut ajouter à cela les traumatismes subis pendant la période d’immigration elle-même (rackets, agressions, viols, rejet du pays dit “d’accueil”) et le fait que n’ayant pas véritablement choisi leur pays d’immigration, ils n’ont souvent pas eu de temps préalable, ni l’état psychique favorable pour se préparer à la nouvelle culture dont ils vont devoir s’imprégner.

Second cas, les immigrants attirés par l’image d’une vie meilleure, mais qui n’ont pas la capacité de démonter l’aspect quasi publicitaire des images du bonheur qui leur semble promis dans les pays développés. Là où l’occidental peut en principe (en fait très partiellement) déjouer les pièges de la modernité, notamment ceux de la publicité mensongère qui abonde dans les médias, le candidat à l’exil, lui, n’ayant pas assimilé le mode d’emploi de la communication, est une proie facile pour la séduction du bonheur garanti par la consommation. Comment un habitant des confins du désert, regardant une émission de télévision étrangère sur l’unique poste de son village, pourrait-il se défendre contre l’envie irrépressible d’aller vers ce monde où de belles femmes à demi nues se pavanent, ayant oublié tout souci matériel ou de violence, et où des flots de plaisirs esthétiques et alimentaires se précipitent dans des gosiers en fête continue ? Sans doute peut-on assimiler cela à des cas de migrations forcées puisqu’à la colonisation active et à l’appel de main d’œuvre bon marché, s’ajoute la séduction traumatique par l’image.

Le dernier cas est celui de la migration volontaire, délibérément choisie en connaissance de ⁄cause, sans s’aveugler sur les différences qui seront rencontrées dans la culture d’accueil, ni sur les difficultés d’intégration. Ce sont probablement le cas les plus rares, mais ils posent question au psychanalyste, car ce n’est jamais sans raison qu’un sujet s’éloigne délibérément de sa langue maternelle ou de la terre et de l’héritage de ses père et mère : si ce n’est pas la nécessité sociale, c’est une nécessité intérieure. Mais à chaque fois, la migration crée une ouverture vers un nouveau monde, et l’aspect traumatique vient de l’excès de séduction, de détournement qu’il instaure dans la psyché, par rapport aux traditions inscrites dans le Surmoi. C’est dire que dans ces cas le traumatisme date d’avant l’exil, mais qu’il restera toujours inscrit au cœur de l’exilé.

Certains ont choisi délibérément, en plus de l’exil, d’écrire dans la langue de leur pays d’accueil : François Cheng, Nancy Huston, par exemple. Certains ont pu même dire qu’ils s’exprimaient mieux, du f

ait des traumatismes vécus dans leur pays d’origine, dans une langue étrangère à la leur, qui leur permettait de prendre de la distance. C’est le cas d’Assiad Djebar (1995), romancière algérienne traumatisée par les événements violents qu’elle a vécus dans sa ville natale (“Oran, langue morte”), et qui l’exprime avec beaucoup d’émotion.

Pour Francesco Sinatra (1998), s’exiler “c’est abandonner l’espace maternel étouffant pour recréer un espace libre à soi”, dans lequel “l’étranger n’est que le résultat du dur combat contre l’angoisse matricide”. Sans aller jusqu’à cet extrême on peut penser que toute carence du tiers paternel et de l’accès à la communauté, dans le pays d’origine (du fait d’une mère fusionnelle ou déprimée, d’une société endeuillée, etc…) peut constituer un traumatisme par défaut du fantasme originaire de séduction. Pour se construire, l’adolescent candidat à l’exil sera alors contraint d’aller à sa recherche, quitte à le provoquer quelqu’en soit le risque, comme poussé par une sorte d’appétence traumatique. Et les tentatives des “boat-people” ou des réfugiés entassés dans des camions le prouvent, sans que les raisons économiques invoquées soient toujours les plus prégnantes. C’est ici que l’on rejoint, au niveau de l’individu, le droit collectif de libre circulation comme droit fondamental de l’être humain.

On connaît assez bien l’effet du traumatisme de l’exil sur la psyché. Dans un premier temps, il se produit une sorte de déni parfois légèrement maniaque, accompagné d’hyperadaptation à la culture du pays d’accueil. Mais cette adaptation se fait sur un mode quasi opératoire, en faux-self. Ou bien une dépression blanche, essentielle, installe l’immigré dans un morne désert privé d’affect. Alberto Eiguer, qui a écrit de beaux textes sur la question, parle du “faux-self du migrant” (1998). Une partie du sujet en exil, devenue étrangère, se clive du reste de sa personnalité, et pour éviter le rejet de la nouvelle culture (qui menace son narcissisme de marginalisation, véritable mort sociale), le sujet se détache de la partie du soi qui se confond avec ses racines. Pessimiste, cet auteur considère que la synthèse des deux cultures dans la personnalité du migrant, même si elle peut se faire après une période de deuil suffisante, est presque une utopie.

Sans être aussi pessimiste, on peut remarquer que la durée du travail de deuil est toujours assez longue, et se prolonge sur plusieurs générations. Souvent c’est la seconde génération qui tente de secouer le carcan de l’adaptation, et de lutter contre la soumission parentale à la culture d’accueil. Est-ce lié au fait que, comme le dit Freud, le Surmoi se modèle en fait sur le Surmoi des parents ? Ou bien pour lutter contre l’identification à l’agresseur incluse dans le Surmoi parental, trop sévère et qui incite à la soumission ? Quoiqu’il en soit, du fait du défaut de transmission symbolique, la récupération du Surmoi de la génération d’avant l’exil se fait souvent sur un mode archaïque, primitif, et le résidu des “idéologies du Surmoi” familial revêt un caractère tyrannique, régressif et violent. L’Œdipe prend un caractère caricatural, où le retour à l’origine, à la génération grand-paternelle, est au service du meurtre de la génération des parents.

Dans un travail récent, sans doute un peu provocateur, un psychiatre américain chercheur en santé publique, William Vega, prétend avoir sérieusement étudié la santé psychologique des immigrés venus du Mexique, et l’avoir trouvée bien meilleure que celle des américains chez qui ils s’installaient. Mais plus ils demeuraient sur le territoire américain, plus ils tombaient malades (dépressions, angoisses, drogue, violence conjugale, etc…). Jusqu’à treize ans d’installation, ils n’avaient que 18% de troubles. Au-delà, ils rejoignaient la population américaine avec 32%. Quant aux mexicano-américains nés aux USA, ils avaient 49% de troubles, dont cinq fois plus de dépressions graves et® de consommation abusive de médicaments ! Même si on discute la validité de l’étude, un biaisage possible lié à la moindre consommation psychiatrique des nouveaux arrivants, il n’en reste pas moins que l’effet de l’immigration apparaît maximal sur la seconde génération.

Le plus inquiétant, c’est qu’il n’est même pas nécessaire de faire appel au colonialisme ou à l’émigration réelle pour produire des transformations brutales du lien social traditionnel. Comme la pollution, qui apporte son lot de bouteilles de plastique jusque sous la glace des pôles, la télévision et la compétition économique apportent les structures idéologiques de l’occident à l’intérieur même des images et des films publicitaires diffusés dans le monde entier. Dans l’étude citée, ce même chercheur américain prétendait avoir constaté une importante augmentation des maladies mentales dans les pays en voie de développement, dès qu’ils importaient la culture  américaine par la consommation. La “toxicité” de la culture américaine lui paraissait ainsi démontrée. Je cite ces conclusions sous toutes réserves. Ce qui est clair en tous cas, c’est que les transformations rapides et mal maîtrisées par une culture locale suffisante ont pour effet de désorganiser considérablement les structures familiales et d’augmenter les troubles psychiatriques et la marginalité.

Pour en revenir au problème de la temporalité à long terme, j’ai suivi personnellement plusieurs patients dont le vécu familial d’immigration remontait à trois générations ou plus, et j’ai pu me rendre compte que dans nombre de cas, le traumatisme était toujours actif dans leur inconscient. Je me souviens par exemple d’une jeune adolescente reçue il y a une dizaine d’années. Très brune, de “style” assez arabe malgré sa famille et son nom (y compris celui de sa mère) apparemment très français, elle venait me voir à cause d’échecs scolaires à répétition, et parce qu’elle avait le don de sortir avec des garçons — souvent des français d’origine arabe, malgré la désapprobation de son père — qui devenaient toujours violents avec elle, la battant, la blessant parfois même avec un couteau. On ne peut pourtant pas dire qu’elle était révoltée contre son milieu familial, au contraire : elle disait aimer beaucoup ses parents.

Il fallut bien deux ans d’analyse pour qu’elle apprenne de sa mère que son arrière-grand-mère ayant été séduite, était venue d’Algérie il y a longtemps avec la petite fille qui en était issue (la grand-mère de la patiente) pour fuir le châtiment de sa famille. Elle avait fini par épouser un français ayant fait la guerre d’Algérie, raciste, et qui interdisait qu’on fasse allusion à ses origines. Ce grand-père avait battu sa femme et parfois même sa fille, la mère de ma patiente, qui évitait depuis toujours d’en parler. Cette dernière avait épousé un homme cultivé, de situation aisée, avec qui elle s’entendait très bien, et ma patiente ignorait tout de ses origines maternelles. Il était d’autant plus frappant de voir combien son Surmoi sadique trouvait à s’incarner dans le rejet de sa sensualité séductrice (elle n’aimait pas son corps, qu’elle trouvait trop provocant) et dans ses échecs scolaires (malgré son désir de s’identifier à son père dans ses projets d’étude), jusqu’à prendre la forme d’une complicité avec des “frères” issus de la seconde génération de l’immigration, marginaux en rupture avec la société française, violents, parfois toxicomanes.

Dans un très beau livre La traversée des monts noirs (1992), l’écrivain Revzani nous raconte une fable qui illustre à merveille la pérennité des héritages culturels, malgré les migrations et les voyages : un descendant de nobles polonais et une israélienne fille de rescapés des camps de la mort tombent irrésistiblement amoureux l’un de l’autre, attirés comme par un aimant invisible. Ils font comme les alouettes (ce n’est pas un hasard, les deux héros sont ornithologues) qui partent tous les ans de Sibérie, suivant les étoiles du ciel, et reviennent nicher en Israël, où elles ne sont jamais venues. Bien que n’ayant jamais vécu ni l’un ni l’autre en Pologne, ils finissent par découvrir qu’ils sont tous deux les descendants de deux “castes” d’un même village polonais, en proie à une ségrégation millénaire : les nobles polonais ayant souvent pour habitude d’enlever ou violer une des filles du ghetto juif situé dans le bas du village. Mais avec le nazisme, l’invasion allemande et la reconquête russe, ce très relatif équilibre avait basculé vers l’horreur. Comment se sont-ils “reconnus” ? En tous cas, leur “amour” prend rapidement un caractère violent et destructeur pour l’un comme pour l’autre, comme s’ils étaient possédés par les idéologies du Surmoi contenues dans leurs inconscients, sous une forme particulièrement sadique du fait de la rupture de la transmission familiale de part et d’autre, entraînée par la guerre, les persécutions et l’émigration.

On ne s’étonnera pas que Revzani, émigré lui-même, ait des paroles fortes concernant l’idéologie de l’homme moderne, de l’homme de la mondialisation libérale : “Voilà en quoi cet homme est dangereux [il parle ici en fait du comte polonais devenu “international”]. Il court en avant, toujours en avant, il a le charme de l’insaisissable. Si vous me demandiez quel est l’homme de demain, je vous dirais : Le voilà ! L’homme de nulle part, l’homme de rien, l’homme sans feu ni lieu, celui qui ne veut pas être là où il se trouve, et qui, lorsqu’il croit être ailleurs, se retrouve là où il était! Nous sommes sortis de la fixité. La frivolité sera notre avenir. L’homme de vent aura raison de toutes les religions et de toutes les idéologies. L’idée fixe a quitté l’homme de vent. Il s’étonnera lui-même en réalisant les actes les plus fous avec la plus vertigineuse irresponsabilité… A moins que l’homme de l’idée fixe ne l’anéantisse en plein vol.”

“L’homme de l’idée fixe” ne serait-il pas l’inverse de “l’homme de vent”, mais tout aussi moderne que lui, soit l’homme du terroir, de l’ethnie, de l’intégrisme religieux ou du racisme, sa contrepartie quasi obligatoire ?

Pour rendre compte plus précisément de l’effet de l’immigration sur la structure familiale même, je relaterai le cas d’une jeune femme d’origine marocaine, qui est venue me consulter sur les conseils d’un médecin arabe, parce qu’elle était en rupture de ses liens familiaux à la suite d’un vécu d’inceste avec un beau-frère, ce qui l’handicapait pour pouvoir espérer un mariage qui ne soit pas trop hors de son milieu d’origine. Elle était la plus jeune d’une grande fratrie, née alors que ses parents étaient installés depuis quelques années en France. Elle avait connu des parents assez différents de ses aînées, qui les avaient connus dans un Maroc encore très traditionnel : à cette époque, c’était son père qui dominait, me dit-elle. Ou tout du moins, il était moins en retrait que depuis leur arrivée en France. Depuis, les disputes étaient devenues fréquentes, et souvent du fait de sa mère. C’était sa mère qui commandait, son père n’étant plus soutenu par ses frères et par la religion. Elle était rejetante, allant souvent jusqu’à l’insulter, et lui pouvait devenir violent. Contrairement à ce qu’avaient vécu ses sœurs aînées, elle avait eu une mère très froide, peu affectueuse, me dit-elle, qui rejetait son affection et ses cadeaux. Malgré tout, ses sœurs ont toutes raté leurs mariages avec des marocains venus du pays depuis peu, ayant du mal à s’adapter à la vie française.

Elle réussit à se confier à moi, non sans réticences, sentant que je ne la rejetais pas và cause de son vécu d’inceste. Elle n’en éprouvait pas une très grande culpabilité, en fait, ce qui ne pouvait pas se comprendre sans imaginer la structure idéalisée qu’elle avait rêvée depuis son enfance, caricaturant la famille arabe d’origine avec sa chaleur maternelle collective, la présence du père et le mariage entre cousins, encore systématique dans l’enfance de ses sœurs, comme dans le Maroc traditionnel. Peut-être cherchait-elle aussi inconsciemment à garder son beau-frère (et cousin), au moment où sa sœur était en train de s’en séparer.

Ceci me fit comprendre le traumatisme représenté par l’adaptation au style familial français, auquel sa mère, d’abord réticente à cause de la difficulté de nouer des contacts, s’était ensuite faite. Certes, elle avait souffert lorsque sa fille était partie vivre seule, pour fuir les reproches familiaux, mais pas autant que l’aurait souhaité ma patiente. Le mode de vie individualiste l’avait emporté sur la structure collective traditionnelle que seule elle souhaitait conserver. La guerre des couples avait fait rage dans la famille, entraînant divorces et séparations. Seuls ses parents avaient fini par se réconcilier à la suite d’un retour de quelques mois au Maroc, le père trouvant une nouvelle légitimité auprès de sa femme, d’autant que sa fille lui avait fait quelques confidences, sous l’influence de ses séances. Chez ma patiente donc, l’inceste était une tentative pathologique pour maintenir un groupe familial chaleureux, sorte de ventre maternel collectif, et pour détourner sur elle la guerre des couples engendrée par l’immigration des parents. Ce n’est qu’ensuite qu’elle put se résoudre à la solitude, et à la quête d’un homme à conquérir hors du milieu famili˙al. Bien que peu religieuse, elle souhaitait maintenir la tradition, et je dus l’aider à concilier la recherche d’un mari, avec la difficulté, en France, de connaître aussi bien les prétendants par familles et cousinages interposés.

 

  • De l’intégrisme au terrorisme

Si la désorganisation des liens familiaux peut pousser à l’inceste, pourquoi ne pousserait-elle pas au terrorisme suicidaire, tout aussi contraire aux idéaux de l’Islam ? Le problème du terrorisme n’est en fin de compte que l’enfant monstrueux d’idéologies poussées jusqu’à l’extrême, d’un retour mal compris aux origines (basques, irlandaises ou islamistes) auquel se mêlent souvent l’intégrisme religieux et le fanatisme politique. Confrontés aux traumatismes de la migration, des aléas économiques, du colonialisme culturel ou de “l’exil vertical” produit par la transformation trop rapide d’une société sans un respect minimal de sa tradition, les sujets qui constituent le groupe concerné souffrent massivement de souffrances de l’identité. Celles-ci, passé un premier temps d’hébétude et de désespoir, prendront peu à peu la forme de réactions nationalistes ou ethniques, de revendications identitaires ou religieuses.

Le retour à l’origine, en particulier, peut prendre la forme pathologique de l’intégrisme religieux, ou du “retour délirant à l’origine” évoqué par Benslama à propos des islamistes fanatiques qui caricaturent l’Islam. Certes, l’Islam lui-même est un retour à l’origine, à la religion d’Abraham, visant à rectifier les erreurs d’interprétation de la révélation divine par les juifs et par les chrétiens. Mais ce retour se fait à travers la Bible et de l’Évangile, comme la relecture des révélations antérieures, et laisse une large place à l’interprétation et à la traduction. Dans le Coran, en fait, Dieu ne se laisse pas saisir directement : le livre sacré n’est lui-même que le reflet d’un “livre caché”, à deviner dans la pureté de son cœur .

De nombreux auteurs ont vu que l’interprétation (le ta’wil en arabe) était une dimension essentielle de l’Islam, et tout autre chose que la référence formaliste aux textes (ou tafsîr). Pour les penseurs arabes du XIV ème siècle, l’interprétation est “la réduction d’une chose à la finalité qui en est attendue” (Al-Alusi), ou “l’extraction du vivant à partir du mort” (Alfi-Jurjânî). Dans ces expressions la temporalité apparaît clairement comme une dimension essentielle de l’interprétation, qui devrait permettre l’adaptation de la volonté de Dieu à l’époque présente et à la vie moderne. Malheureusement, l’irruption de la modernité occidentale a coïncidé avec le déclin de l’interprétation mystique (soufisme), favorisant un aplatissement de l’interprétation et une sorte d’idolâtrie légaliste du texte et de la tradition.

Le Dieu invisible, ineffable, et qui doit être découvert à travers la réflexion, la méditation, a laissé alors place à un Dieu révélé une fois pour toutes. Or si le Coran est un texte contenant des passages poétiques, souvent difficiles à bien saisir, mais qui sont l’essence de sa révélation (Dieu étant souvent à saisir dans la beauté du texte) il contient aussi des prescriptions légales assez formelles, qui sont probablement plus à entendre comme des exemples, adaptés à l’époque du prophète, que comme des fins en soi. Certains mystiques ont été jusqu’à dire que le droit (dans ce sens étroit, sans interprétation) était “le chancre de l’Islam” . Les fondamentalistes extrémistes, au contraire, ont été jusqu’à prétendre que la loi islamique n’étant pas respectée à la lettre comme principe politique, il fallait revenir à l’époque pré-islamique, et refonder l’Islam comme à son origine, en annulant toutes ses interprétations ultérieures. De là à l’islamisme fanatique, il n’y a qu’un pas, comme la suite des événements l’a tristement démontré.

Pour Fethi Benslama (2002), la question des origines est la hantise et la passion des islamistmes, qui aboutit à des tentatives caricaturales de coller aux rites et aux coutumes de l’aube de l’Islam, “portant une régression vers l’initial où le temps ne serait qu’une répétition à l’identique de ce qui a déjà eu lieu à l’époque de la fondation islamique. Cette tentative de coller les masses à l’originaire produit un état hypnotique qui subjugue beaucoup de gens du peuple et des classes moyennes”. Il s’agit du “degré zéro du messianisme” et d’un “effondrement de la perspective”, car la révélation étant achevée, aucun progrès n’est plus attendu. La réduction de l’interprétation au littéral, l’absence de perspective temporelle, l’hypnose collective et la violence agit remplaçant la réflexion éclairée par la “miséricorde” divine, sont pour moi caractéristiques de la régression de la pensée religieuse vers l’idéologie intégriste, assurant le triomphe de la pulsion de mort. Les sectes apocalyptiques, qui prédisent la fin des temps, ou l’Inquisition, qui préconisait la guerre violente à toutes les formes d’incarnation du mal, ne s’inspiraient pas d’une autre démarche, même si leurs sources d’inspiration différaient.

En ce qui concerne le terrorisme, il s’agit simplement d’un degré de plus dans la violence. Toutefois on n’a pas assez relevé l’importance et le retournement en son contraire du mot “terreur” à l’intérieur de l’expression “terrorisme”. On peut imaginer en effet que le terroriste est un sujet qui a déjà depuis un certain temps perdu son identité, et s’est trouvé de ce fait à la fois la proie et la cible de violentes angoisses individuelles et collectives de désubjectivation, d’effondrement narcissique. La “crainte de l’effondrement” (Winnicott, 1971), la terreur en fait, est ressentie par tout sujet qui sent ses assises narcissiques gravement menacées, comme un enfant dont la mère est passée par un moment dépressif sévère, redoutant sa mort ou celle de ses proches, ou dont la structure familiale dans son ensemble a vécu un grave traumatisme menaçant sa cohésion. Le terroriste est alors celui qui va projeter sur l’extérieur, l’étranger, l’ennemi (de la foi), la terreur qu’il a pu ressentir autrefois, pour qu’il la ressente à son tour. Dans cette position, il ne sentira plus aucune terreur, bien au contraire. La sérénité affichée par certains terroristes qui vont à la mort est en soi-même une des raisons de la terreur qu’ils infligent à autrui, dont le système ne repose pas sur un clivage aussi féroce, ni sur un déni de l’angoisse aussi vital.

C’est une des choses que m’ont appris les quelques rares personnes que j’ai pu suivre ayant développé un système de pensée “intégriste”, sous la forme d’une certitude religieuse totale. Un de ces patients, un algérien, était venu me voir pour une raison autre que sa foi, qu’il disait absolue et dont il ne souhaitait pas parler. Bien que très occupé par sa foi, il avait parfois des crises d’angoisse, qu’il traitait en se passant en continu des versets du Coran sur un baladeur, restant des heures à se balancer dans une attitude évoquant les transes des derviches. Si jamais il était empêché de le faire, il entrait dans une panique telle qu’il avait imaginé commettre un acte terroriste, pour chasser le mal que les français lui avaient fait en rendant son père impie, alcoolique et en dissociant sa famille. A leur arrivée en France, sa mère s’était retrouvée dans un milieu hostile et n’avait pas supporté que son père lui préfère une autre femme, la laissant seule avec ses enfants. Elle avait fini par en mourir, me dit-il. Il était le dernier à vivre avec elle. Son frère aîné était devenu joueur, et était en prison pour vol. Sa sœur s’était mariée avec un français, et refusait de le voir, ayant peur de lui et de ses sermons. Avec lui, il m’arrivait moi aussi de ressentir une véritable “terreur”, lorsque je réalisais à quel point il avait investi sa thérapie avec moi, au point de vouloir me convertir, et que je devrai donc le décevoir. Il me faisait vivre son angoisse de perdre sa mère à nouveau, et celle qu’il avait vécu d’être enfermé avec elle sans pouvoir rejoindre le monde extérieur, faute d’un père qui le rattache à la religion.

Mais je laisserai là les exemples cliniques, forcément insuffisants de toutes façons par rapport à l’ampleur de la question (aussi en raison de la confidentialité nécessaire). Je ne crois pas que le terrorisme soit lié à l’Islam, pas plus que la purification ethnique n’était le mauvais génie des Tutsis et des Hutus, des Serbes et des Croates. Par contre, le terrorisme est certainement lié aux bouleversements brutaux d’une organisation familiale et d’une tradition culturelle désorganisées par l’invasion néocoloniale moderne (économique et médiatique, essentiellement) dont les idéologies principales leur sont défavorables, inassimilables, sur un terrain déjà fragilisé par un conservatisme local qui les rend peu aptes à la transformation. Dans ces conditions, la terreur et le désespoir des masses peut conduire aux pires régressions religieuses ou ethniques, qui prennent la forme d’idéologies caricaturales, comme l’islamisme.

Ceci étant, quelles sont les particularités de la culture islamique qu’on peut retrouver caricaturées dans l’islamisme fanatique, idéologie déviante pathologique qui s’en inspire ? Cela permettrait peut-être de trouver quelques remèdes aux maux dont nous souffrons tous, musulmans comme occidentaux. Et si on considère que les idéologies familiales, ancrées dans l’inconscient comme idéologies du Surmoi ou fantasmes originaires, s’étayent sur la structure familiale anthropologique, on aura alors quelques pistes nouvelles à explorer. N’avons-nous pas vu que les islamistes étaient “hantés par l’originaire”, selon l’expression de Fethi Benslama ? N’est-ce pas une invitation à explorer les fantasmes originaires mis en jeu par la culture en question ? Nous verrons que ces fantasmes, sous l’effet du trauma de la désorganisation culturelle, y sont “désymbolisés”, régressés ou fixés dans leurs formes primaires, proches du comportement ou de l’acte ; incapables de contenir la psyché collective dans un Surmoi post-œdipien suffisamment élaboré, ils vont tout au contraire pousser à la décharge sous des formes autodestructrices ou violentes.

La spécificité de la famille islamique la plus évidente, pour un européen, est l’aspect communautaire de la vie familiale. La première raison tient à l’aspect anthropologique de la famille, de style communautaire endogame. Il s’agit de familles dans lesquelles les mariages traditionnels, souvent pour une large part présélectionnés par le groupe familial, se font préférentiellement entre cousins, renforçant les liens intra-familiaux et favorisant les familles nombreuses avec de multiples degrés de parentés vivant, sinon sous le même toit, du moins très proches les uns des autres. La communauté fraternelle, notamment, y est d’une importance primordiale. Cet aspect “endogame” favorise la solidarité des membres d’une même famille. Il est renforcé par le système d’héritage, fractionné en de multiples parts sur toute la famille élargie (frères et sœurs, cousins) et non sur les seuls enfants. La famille musulmane est ainsi une des moins déchirées qui soient, mais, en contrepartie, produit un certain enfermement des familles sur elles-mêmes, et des femmes dans leur rôle de mères.

En ce qui concerne la religion, il est frappant de constater avec Emmanuel Todd (1994) que l’Islam (des confins de l’Inde au Maroc, et de L’Europe du sud au nord de l’Afrique noire) s’est implanté sur un fond anthropologique préexistant, et non l’inverse. Le texte coranique s’est efforcé de limiter les excès du système en interdisant l’inceste entre frères et sœurs, demi-frères et demi sœurs, oncles et nièces, et en protégeant l’héritage des femmes, mais il en a repris la plupart des thèmes de fond. Ainsi, la communauté des croyants, l’Umma, est la réplique au niveau religieux du système communautaire.

Au niveau des fantasmes originaires, on constate donc la prééminence du fantasme de retour intra-utérin, qui structure jusqu’à l’architecture des villes, centrées sur l’intérieur des médinah, et de la vie quotidienne, centrée sur la cour intérieure des maisons. On a souvent noté que le terme Umma a en arabe la même racine linguistique que le mot “mère” (Um), et pour certains,¢ le père musulman, si prééminent qu’il soit dans la famille, n’est que l’opérateur du passage de l’enfant de la communauté concrète régie par la mère, à la communauté des croyants, régie par la loi islamique. Celle-ci est soumise à un Dieu qui n’est pas “Dieu le père” comme dans les religions judéo-chrétiennes, et possède même certains caractères maternels (“Au nom de Dieu, le Tout-Maternant, le Clément”, a proposé un traducteur récent du Coran, Youssef Sedik (2002), pour l’envoi de chaque sourate).

“C’est à se demander si cet Islam méditerranéen, cette communauté, comptent bien parmi les cultures patriarcales comme on a coutume de le croire et comme le laissent complaisamment observer le comportement masculin. Simple apparence, en effet. Ne serait-ce pas plutôt ruse de mères, envoyant au front leurs fils-soldats pour défendre la Umma ? (Karima Hirt, 1991).

Ainsi, le pouvoir des mères est important dans une société communautaire avec de nombreux enfants par couple. Mais il est évident qu’en apparence du moins, le pouvoir patriarcal reste prépondérant, et constitue une des différences avec les systèmes familiaux européens et nord-américains. C’est d’ailleurs un des éléments d’affrontement qui fait rejeter la culture arabe par les occidentaux. Cette autorité paternelle est assise sur plusieurs éléments : le mariage préférentiel entre cousins se fait plutôt entre cousins du côté paternel, favorisant la famille paternelle aux dépends de la maternelle ; le mari est presque toujours nettement plus âgé que sa femme dans la société traditionnelle, cette différence s’atténuant avec la modernisation, et fait de l’épouse une femme-enfant de son mari ; enfin le rôle prééminent des hommes dans la pratique religieuse fait du père un intermédiaire obligé avec la communauté de la foi.

Par contre, le père étant assez lointain de la vie quotidienne de ses enfants, ce sont “plutôt les frères qui constituent l’autorité réelle, le relais de la séduction pour les filles et de la rivalité agressive pour les garçons. Au point qu’on a pu dire que ni la contestation du père, ni le fantasme de meurtre du père n’existaient (ou à peine) dans la culture musulmane . L’insistance du Coran sur les histoires de Joseph et de ses frères, ou sur les deux fils d’Abraham : Isaac et Ismaël (ancêtres des frères ennemis juifs et arabes), est assez significative quant à cette rivalité fraternelle. Ce déplacement du fantasme de meurtre cannibalique fait du père une autorité lointaine mais respectée, sans réelle contestation avant l’occidentalisation de la culture arabe. Mais avec la modernisation rapide de certains pays, on a observé un retournement de la dernière génération contre les pères modernistes, faisant alliance avec les grands-parents conservateurs (par exemple en Iran, après les années d’occidentalisation imposées par le Shah).

Le fantasme de séduction est certainement le plus réprimé en Islam, surtout du côté féminin. Il est puni par un fantasme de castration violent ou par toutes sortes de châtiments visant les femmes infidèles — la mort pour Schéhérazade dans le conte des Mille et une Nuits — ou bien limité par la protection-renfermement communautaire, dont le voile islamique est le plus manifeste. La beauté des femmes est le miroir de Dieu, et doit être protégé de toute souillure. La séduction des filles, dans l’idéal, n’a pas à s’exercer ni à glisser au-delà de l’axe père-frères-cousins. Pour F.Benslama, l’Islam est hanté par le souvenir de “l’autre femme”, la séductrice, introduisant la division dans la famille. Le renfermement des femmes sous le voile vise à aveugler le pouvoir de l’image et de la séduction maléfique, qui risque de détourner l’homme de la foi et de la mère de ses enfants.

Ces particularités du système familial propres à la culture islamique avaient leurs avantages et leurs inconvénients dans le système traditionnel, comme tout système anthropologique ou idéologique, dans les limites de la normale. Mais l’islamisme fanatique a transformé ces aspects idéologiques en caricatures pathologiques, sous l’effet de la transformation brutale et imposée de la culture. Lors des migrations, en particulier, la communauté initiale s’est vue morcelée, disloquée par la tendance à l’assimilation de l’individualisme occidental. Les couples se sont trouvés séparés par le style de famille nucléaire à l’européenne, le libéralisme concernant la sexualité et l’émancipation des femmes. Le tout a aggravé la perception maléfique de la séduction, entraînant des persécutions parfois violentes des jeunes filles voulant être libres dans les cités de l’immigration.

A la première génération née de l’exode rural ou dans l’immigration, rien ne transparaît sauf la solitude et la dépression, cachées sous l’aspect “en faux-self” du migrant. A la seconde génération la séduction facile sans tradition compensatrice produit ses ravages tant en ce qui concerne la consommation (vols, délinquance, toxicomanies), que les mœurs (ruptures familiales, mariages mixtes souvent vite rompus, prostitution). La guerre des couples fait rage, allant parfois jusqu’à des meurtres des femmes qui ne veulent plus être dominées. A la troisième génération, le besoin de communauté et de tradition peut faire retour sous la forme régressive de communautés intégristes, d’idéologie du “retour délirant à l’origine” et à la tradition des ancêtres (les talibans, les ayatollahs ou le FIS algérien qui associent le fétichisme de la tradition et le désir de meurtre des pères révisionnistes modernes), ou d’idéologies de la castration et du sacrifice (attentats-suicides des femmes-palestiniennes “shahidas”; Barbara Victor, 2002).

Ces déviations sont aidées par une assimilation trop rapide, l’immigration dans des systèmes occidentaux ayant des caractéristiques anthropologiques familiales très différentes. D’où l’effet déstructurant de toute assimilation forte, notamment à des systèmes qui se veulent universels et ignorent ceux de l’autre, de l’étranger. Ainsi, le système français de type nucléaire (peu communautaire, égalitaire et libertaire) ayant vocation à se croire universel, ne pouvait facilement comprendre le système familial maghrébin. En quelques décennies, nous dit Todd (1994), ce système anthropologique français a désintégré le système ¯maghrébin qui avait pourtant bien résisté sur son territoire d’origine, malgré la colonisation. Mais les autres systèmes européens ou américain, plus inégalitaires, ne valent pas mieux, car même s’ils acceptent les différences, c’est pour mieux les mettre à part, les “ethniciser”. Ainsi, nous pouvons comprendre la férocité des purifications ethniques, des violences racistes, des attentats-suicides, des meurtres religieux ou du terrorisme, comme autant de réactions à la violence invisible et aveugle que constitue non seulement le déracinement de son pays et de sa culture d’origine, mais surtout de l’arrachement à sa famille et à la structure familiale de son enfance, ancrées dans l’inconscient par le Surmoi.•

Francois Duparc

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Notes

1) La menace peut être sur la survie biologique, par la pauvreté — l’influence de la mondialisation sur la pauvreté dans le monde est de plus en plus souvent dénoncée (cf. Ignacio Ramonet, 2002) — ou la survie psychique de la collectivité quand tout espoir disparaît d’être compris, entendu, respecté, en cas de danger et/ou de

2) Cf. supra : “tu ne dois pas faire tout comme le père, certaines choses lui sont réservées”, dans Le Moi et le Ça (Freud, 1921)

3) Cf. supra : Nouvelles conférences, p.94.DSETT>G`Ä

4) Cf. Courrier international n°559-juillet 2001; Kalle Lasn, Adbusters, Vancouver.

5) Expression empruntée à la Sourate 56 du Coran, v.75-80. On en a des équivalents dans la sourate 4 dite de Joseph, consacrée à l’interprétation au-delà du visible. Cf. à ce sujet Jean-Michel Hirt, Le miroir du prophète, 1993.

5) Cf. Jean-Michel Hirt, Le miroir du prophète, 1993, citant un mystique iranien (p.100).

IMG_1005Le Dr. Abdallah Bendjabri est prié de venir exposer sa thèse à l’assemblée nationale. Dehors, une petite pluie, caprice du ciel, pour un 20 mars.

En Algérie, la crise a largement dépassé les prévisions les plus sombres, 10.000 DA pour 1 euro , la baguette est à 50 balles, la viande à 850 , le Dr. Bendjabri est … la dernière solution.

L’éminence de sa science est absolument indiscutable, illustre maître conférencier, un des fondateurs de l’anthropologie ergonomique.

Malgré la pluie, il y a un monde fou dans l’hémicycle, les députés, le gouvernement, le chef de l’Etat, la presse au grand complet.

L’air hagard, le Dr. Bendjabri monte à la tribune, on lui règle le micro. Il a cet air si grave qui sied aux gens de sciences, cheveux blancs très longs, doit avoir 73 ou 75 ans (polémique à ce sujet dans la presse). Il commence à parler d’une voix ténue et chevrotante, ses mains fouillant des dossiers.

Son champ de pensée exact est la social-ergocracie. En traversant Aristote, Avicenne, Bergson, Rabelais, Swift, Walt Disney, il articule puissamment les arguments de sa thèse. Sa méthodologie est de type déglobalisante et tagmématique à structurance anodalisante, c’est à dire Hawkinsienne (de J.W.H. Hawkins, inventeur de ce type d’analyse, 51 sunset drive, Houston Texas.).

Les statistiques les plus poussées (500 h de temps machine sur IBM 2001) retraçant l’histoire de l’économie dans l’humanité, sont projetées sur un écran géant, derrière lui. Tout en commentant, le Dr Bendjabri fume beaucoup, des sans filtre, l’air absent.

Ah oui, le titre de sa thèse : ‘Du rire dans l’ergocracie ou topologie pour une nouvelle Ethique de l’Ethique’.

Au bout d’une demi heure, il ouvre le col de sa vieille chemise ‘Redman’, cependant que sur l’écran, défilent des courbes, des histogrammes simplifiants.

L’assistance commence à saisir de mieux en mieux le filigrane de sa thèse: si l’Algérie patauge dans la crise, c’est parce que tout le monde rit trop. Dans les usines, dans les champs, les bureaux, les rues, tout le monde rigole et ne fout rien. Sur 8h par jour, un algérien travaille 7mn (sources: BIT, bull. n° F206, p. 27, Fév.1990, N.Y. USA).

Le reste du temps? Se fend la pastèque, se bronze les gencives, s’aère les viscères, s’huître les yeux de rire, à rrrirrre tout le temps. Plié en deux, peut plus donc, travailler, d’où justement, la crise.

Allègrement, le Dr. Bendjabri traverse en sueur Marx, le Saint Coran, la biomatique, l’économie matriciante, la Stratégie de la Valeur. Son savoir, tout antique et contemporain est total, une véritable Somme. L’assistance est subjuguée, il a tout prévu, un plan gouvernemental extrêmement détaillé. Sur des planches illustrées, on peut voir les structures tramées de tous les niveaux du monde du travail algérien (jusqu’à la sécurité sociale, les retraites, les colonies de vacances). Par secteur, industrie, commerce, par ministères, par directions, sous directions, tout, tout, tout.

Le Dr. Bendjabri tient à remercier publiquement ses collaborateurs, Nefissa Lakmi, Boudjemaa Lakhdar, Hamid Ouezza, et pour le côté informatique, le célèbre M. Chaouchi.

Un photographe de ‘Révolution Africaine’ cherche de la pellicule, la conclusion de la thèse est magistrale:

‘Il faut abolir le rire pour sortir de la Crise’.

Débat national pendant plusieurs semaines, puis vote à l’assemblée, le FIS vote tout de suite pour. Suivi du FLN, et du PRA. Le FFS et le RCD demandent à voir, puis rejoignent vite les autres. C’est tellement évident: on rigole tout le temps et on fout rien.

Le vote est unanime, la presse tapage, le gouvernement, les partis, tout le monde passe à l’action. On se met à traquer le rire, ses circuits. Bien sûr, il y a de la résistance, mais le consensus fait bloc contre les rebelles.

La silencieuse bonne conscience appuie le plan Bendjabri, c’est clair: au boulot! Y en a marre de rigoler!

Nos déjà si rares grands comiques prennent le maquis, Slim*, Fellag, Khalti Ouardia, R’Mimez. Mais la lutte est inégale, ils sont tous capturés, envoyés en rééducation à Baraki.

Dans les vitrines, les journaux, à la radio, la télé, dénonciations, délation, partout on traque le rire.

Toujours d’après le plan Bendjabri, les pouvoirs publics s’attèlent à démanteler le système physique du rire social. Plus de raison physique publique, la loi est claire, la volonté du peuple. Tant et si bien qu’au bout de cinq ans, l’effet devient tangible, l’indice de croissance remonte.

L’image-média de l’algérien moyen est de tirer la tronche. Dans les salons mondains, faire la gueule, froncer les sourcils participent du plus grand chic, signe suprême de savoir vivre.

Grands autodafés publics, très prisés par les foules, on y brûle des livres de blagues, des illustrés, des films comiques, etc.

Un jour, Slim et Fellag s’évadent du camp de rééducation, mais ils sont vite capturés.

– A mort, scande la bonne conscience, mort au rire!

Fellag est fusillé, il éclate de rire au son de la salve, son dernier gag. Slim, considéré comme un des chefs historiques des rebelles, est condamné au bûcher, en public. Au lieu du bois, on allume ses livres, Bouzid et Zina brûlent en un grand feu lumineux. Quand le feu l’atteint, Slim pousse un immense éclat de rire. Un préposé au bûcher prend un bocal, l’ouvre, et le porte à la bouche de Slim. Sa mission consiste à enfermer le dernier rire de Slim dans ce bocal, puis de le transmettre plus haut, l’état major, les brumes du pouvoir.

Les mois suivants, l’indice de croissance monte toujours, doucement mais sûrement.

Après un siècle d’usage, le plan Bendjabri s’est avéré efficace, le rire est complètement aboli de l’inconscient collectif algérien, tout est vraiment pour le mieux dans le meilleur des mondes vraiment possible.

Sauf que, eh ouais, sauf que comme toujours … l’homme.

Clandestinement, mais alors très clandestinement, au fur des ans, des décades, s’est formée une secte, très secrète. Ses adeptes vivent dans les bois, leur culte est justement fondé sur… le rire. Comme vertu cosmique, métaphysique, comme surconnivence avec le ça des choses.

Leur temple se trouve du côté de Tala Guilef, dans une grotte, à plus de 1000 m d’altitude. Dans la grotte, sur les parois, des signes secrets, des objets de culte, de l’encens. Au fond, une grande malle pleine de vieux livres maudits, Boccace, Nietzsche, Erasme, Molière, Rabelais, etc, de vieux textes manuscrits, des tracts, des BD, deux pages de Charlie Hebdo.

Au centre de la grotte, un totem en bronze, figurant un homme en train de rire, les bras tendus vers le ciel. Solidement charpenté par des rituels leur culte est officié d’après Le Livre, dépôt des paroles des grands maîtres de la secte, que Dieu ait leurs âmes. Dans le Livre, on y trouve tous les préceptes de leur Ordre, prières, lectures, méditations, herméneutique, médecine ésotérique.

A chaque pleine lune, comme stipulé dans le Livre, les membres de la secte effectuent une danse zodiacale autour du Totem.

En dansant, ils entonnent leur hymne:

« Par le rire et par le coeur

Un pour un et tous pour tous

Rions, m’en croyez, rions

ris à la vie, ris à la vie … »

Entre chaque ‘ris à la vie’, chaque membre doit frapper le sol 3 fois du pied gauche. Ceci 7 fois, puis, après 72 séquences, s’entrelacent les clappements de main, 3 séquences de 7.

C’est plus compliqué, mais maître Bekkaã, l’actuel vénérable maître de la secte, veille sur tout. Il regarde, indulgent, les novices se tromper de séquence.

Maître Hamid Bekkaâ, longue barbe et cheveux blancs, 77 ans, rameaux de figuier, ses membres. L’air absent, il dirige la cérémonie de loin, l’esprit oeuvrant à de bien plus vastes interrogations.

Lui seul sait. D’ailleurs ça va se vérifier tout de suite.

Dans le rituel, on est arrivé au moment crucial, l’étape la plus difficile, celle de l’Expérience .

Selon le rite, tout le monde doit se tenir immobile, écouter le maître lire quelque chose et … rire. Ou du moins imiter le Totem. Maître Bekkaâ, choisit un verset des textes sacrés, et se met à psalmodier.

En fait c’est une antique blague d’’Horizons’, journal du soir de la non moins antique époque d’Avant. De l’Ere du rire.

La blague:

Un client dans une agence de voyages:

– Mademoiselle, combien dure le vol Alger-New York, SVP?

– Une seconde, monsieur.

– Merci beaucoup mademoiselle, dit le client en sortant de l’agence.

Tous les membres de la secte s’efforcent de rire, d’imiter l’idole. Mais, comme toujours, ce ne sont que grimaces, contorsions ridicules, sans âme. Même le maître, dont pourtant la connaissance du rire est si étendue.

La preuve, malgré la ferveur dans la perfection de son imitation de l’Idole, il manque …

Le maître le sait. Il sait que manque: le Goût du rire.

Le bocal. Oui, le Graal Bocal.

En effet, en s’instruisant humblement de la science des Anciens, il a découvert un vieux livre Bendjabrien, relatant la fin de Slim, Le Bocal.

Maître Bekkaâ a passé plus de trente ans à rechercher ce bocal, le but absolu de sa Cause. Mais après ces années de quête, et surtout grâce à une information grassement soudoyée, maître Bekkaâ sait: le Bocal se trouve à El Harrach, dans une base militaire secrète.

Ce savoir lui a communiqué une énergie toute nouvelle, armant son bras, sa poitrine, pour une cause, que maintenant il sait juste. Pendant des mois il élabore un plan minutieux avec deux de ses fidèles triés sur le volet. Objectif mystique, récupérer le Bocal, le goût du rire.

C’est ainsi que par une douce matinée d’avril, à l’aube, maître Bekkaâ et ses deux fidèles, armées de mitraillettes oranaises, rampent, lynx, et se faufilent dans la base militaire. Jusqu’au bloc 12, 4¯ étage à gauche, porte entr’ouverte, adjudant Boukarma baillant, sergent-chef Abdelli et caporal Djahdjah, déjà dans sommeil complet.

Rapide, tout se passe très vite, irruption, braquage, où il est le bocal? pas un geste, coffre fort, combinaison! coups de crosse, 176545671, s’ouvre, et … le bocal.

Les yeux plein de larmes, maître Bekkaâ s’empare du Bocal sacré, attacher et baillonner les gardes, puis la retraite en silence. Sans problème, comme prévu, ramper dans la cour, le long du grillage, puis, la liberté, le bocal.

Quand.

– Qui va là?

Les trois et le Bocal, au pas de course vers le grillage.

– Qui va là? Alerte!!

A six mètres du grillage, coups de feu claquent, deux masses tombent, maître Bekkaâ court, sa barbe au vent, le bocal sur son coeur. Ivre de joie, il passe sous le grillage et court vers la colline. Enfin, le Bocal, le rêve mystique des gens de sa race, les fondateurs de la secte, les Grands Blancs.

Essoufflé, maître Bekkaâ gravit la colline, pour la forêt, la liberté, le bocal.

Un tireur d’élite sur une jeep l’a fixé dans sa mire. Le coup de feu claque, réverbéré loin dans l’air, dans la région. Maître Bekkaâ, avant de rendre l’âme, ouvre le bocal. On entend un son ténu, d’abord, puis de plus en plus perceptible. Comme un énorme éclat de rire.

Entendant cela pour la première fois, maître Bekkaâ rit aussi pour la première fois de sa vie, en rendant son dernier soupir, plein de grâce, heureux.

Sortant du bocal à profusion, le rire, Pandore, doucement s’empare des fleurs, des oiseaux, des arbres, des îles. Puis de plus en plus, le rire majestueux et ample, les villes, les maisons, les rues, les enfants, les hommes … les étoiles.

*Slim: le Cabu algérien

Aziz Chouaki

IMG_1005Apprenant que ses publications avaient fait l’objet d’un autodafé, Freud relevait avec humour combien l’humanité avait fait des progrès car, en d’autres temps, il aurait brûlé lui-même et non ses livres.
Trois quart de siècle depuis le déclenchement de la deuxième guerre nous pouvons à bon droit penser que le père de la psychanalyse à péché par excès d’optimisme

Il reste qu’au lendemain du massacre brutal de plusieurs membres de la rédaction de Charlie Hebdo  (dont notre collègue Elsa Cayat) écrire peut , aux yeux de certains, justifier la peine capitale. S’il est vrai que de multiples explications peuvent être proposées, ici les psychanalystes sont à leur affaire puisque non seulement notre discipline est l’étude des passions (pour reprendre une expression classique) mais que nous sommes particulièrement bien placés pour mesurer le pouvoir des mots et des images.
Si la psychanalyse est neutre devant le fait religieux, elle peut rendre compte des dérives qui lui sont rattachées.
Toute religion est une éthique du salut incitant le fidèle à reconnaître ses imperfections pour s’amender tout au long de sa vie. La position des fondamentalistes s’en écarte sensiblement. L’élu voit son salut assuré d’emblée. Cependant, comme nul n’est parfait, l’élu est en décalage perpétuel entre ce qu’il est et ce qu’il affirme être. Dans cette conjoncture le fondamentaliste  est toujours en recherche de coupables accusés de l’entraîner vers le péché alors que le manquement résulte de pulsions internes, présentes chez tous, accessibles à la conscience en partie seulement.

Le fidèle qui se sent menacé par l’incroyant au point de le tuer de sang-froid avoue de façon éclatante non seulement sa fragilité narcissique mais aussi une absence d’adhésion réelle à la confession dont il se réclame bruyamment. Le vrai croyant loin de haïr le sceptique, s’efforce par l’exemplarité de son attitude de lui révéler le bénéfice de la foi. Même, s’il peut ne pas être sensible à toutes les formes humour à contenu religieux, il ne peut manquer d’y voir l’ébauche d’une interrogation métaphysique qu’il ne peut qu’encourager.
Pour la psychanalyse l’humour est toujours porteur de vérité car il est l’un des moyens privilégiés pour accéder à  la connaissance de l’inconscient. Ceux qui ne supportent pas de l’entendre haïssent les autres parce qu’ils ne se supportent pas eux-mêmes.

Samuel Lepastier

soleilDear Friends and Colleagues in APsaA, Paris, and around the world,

It has come our attention that one of the victims murdered in Tuesday’s shooting in Paris was a psychoanalyst and psychiatrist named Elsa Cayat. Dr.Cayat wrote a weekly column for the satirical publication, Charlie Hebdo.

Thinking about these victims, and their families, friends, and colleagues now mourning their loss, is overwhelmingly painful. To hear of a colleague killed, a psychoanalyst who was writing to the public to make psychoanalytic ideas relevant and useful in everyday life, is even more painful.

As reported to the BBC, a patient of Dr. Cayat’s posted on Facebook the following: « I think of her husband, her adolescent daughter, her big padding dog, her patients whom she is leaving without their mirror, her family, her friends. »

Amidst our grief, as psychoanalysts, we must remain committed to contributing psychoanalytic ideas and strategies that might facilitate peaceful solutions to political and social issues that create these kinds of violent acts.

Our thoughts are with Dr. Cayat’s family, the citizens of Paris and our French colleagues.

With great sadness, and on behalf of APsaA’s Executive Committee,

Mark

Mark D. Smaller, President, American Psychoanalytic Association Harriet Wolfe, President-elect Bill Myerson, Ph.D., Treasure Ralph Fishkin, D.O. Lee Ascherman, M.D.; Chair, Board on Professional Standards Betsy Brett, Ph.D.; Secretary, Board on Professional Standards Peter Kotcher, M.D.; Council Guest David Falk, Ph.D.; Council Guest

Traduction Samuel Lepastier:

soleilChers amis et collègues de l’Association psychanalytique américaine (APsaA), de Paris, et du monde entier,

Nous avons été informés qu’une des victimes assassinées dans la fusillade de mardi à Paris était Elsa Cayat, psychanalyste et psychiatre. Le docteur Cayat tenait une chronique bimensuelle dans le journal satirique, Charlie Hebdo.

Penser aux victimes, à leurs familles, à leurs amis, et à leurs collègues qui pleurent à présent leur disparition, est particulièrement douloureux. Apprendre l’assassinat d’une collègue psychanalyste qui écrivait à destination du public afin de diffuser d’utiles idées psychanalytiques appropriées à la vie quotidienne, est plus douloureux encore.

Comme l’a rapporté la BBC, un patient du docteur Cayat a écrit sur Facebook : « Je pense à son mari, à sa fille adolescente, à son gros chien qui allait et venait, à ses patients qu’elle laisse sans miroir, à sa famille, à ses amis. »[1]

Dans notre peine, comme psychanalystes, nous devons nous engager à promouvoir des idées et des stratégies psychanalytiques qui pourraient faciliter les règlements pacifiques des questions politiques et sociales qui engendrent des actes violents de ce type.

Nos pensées vont à la famille du docteur Cayat, aux citoyens de Paris et à nos collègues français.

Avec une grande tristesse, et au nom du Comité de direction de l’APsaA,

Mark

Mark D. Smaller, Président, Association Psychanalytique Américaine ; Harriet Wolfe, Présidente-élue ; Bill Myerson, Ph.D., Trésorier ; Ralph Fishkin, D.O. ; Lee Ascherman, M.D., Président, Bureau des normes professionnelles ; Betsy Brett, Ph.D., Secrétaire, Bureau des normes professionnelles ; Peter Kotcher, M.D., Conseiller ; David Falk, Ph.D., Conseiller.

 

[1] Le témoignage de cette patiente a été intégralement rapporté dans un article du Figaro Madame, accessible en ligne : http://madame.lefigaro.fr/societe/elsa-cayat-la-psy-de-charlie-hebdo-assassinee-080115-93663 (N. d. T.)

 

charlieAspasia rend hommage à Bernard Maris qui rendait hommage à Freud:  « Ignorer Freud en économie – et particulièrement dans l’oeuvre de Keynes, grand lecteur et admirateur de Freud – est à peu près équivalent à ignorer Einstein en physique »
Bernard Maris (2007), Keynes ou l’économiste citoyen, Paris

 
IMG_1005Yasmine Chouaki productrice à RFI :

Il y a comme un besoin urgent de ‘Pensées’. Donc je suis (presque) heureuse de confier à Aspasia ces bribes de conversation retrouvées au fond de mes archives radio: c’était en 2005, pour « Extérieur Jour ». Cabu, NOTRE CABU me donnait rendez-vous au Musée Delacroix à Paris, pour parler de son amour de la peinture & de son actu d’alors. Sa silhouette d’éternel grand Duduche cachait -on le sait- un sniper du dessin, visant toujours la bêtise, l’extrémisme, la xénophobie. Mais, dans la caricature, viser n’est pas tuer. La preuve ce 7 janvier 2015. Un hommage lui est rendu (ainsi qu’à Wolinski rencontré également en 2005) dans En Sol Majeur, Emission bi-hebdomadaire que je présente sur Rfi: ce samedi de 15h10 à 16h.

cabu-rencontre-dun-esprit-libre-en-2006-ensolmajeur  RFI
Emission spéciale Charlie Hebdo sur RFI Par Yasmine Chouaki

charlieElsa Cayat, psychanalyste et chroniqueuse

Seule femme tuée dans l’attaque du 7 janvier, Elsa Cayat était psychanalyste. Elle signait une chronique, intitulée « Divan », qui sortait deux fois par mois dans l’hebdomadaire. Elle avait publié plusieurs essais, dont Un homme + une femme = quoi ? (Petite Bibliothèque Payot, 2007), qui abordait le thème des relations amoureuses. Suite de l’article de Paris Match

Hommage  du Président de l’Association psychanalytique américaine, au nom de tous ses collègues à Elsa Cayat (Anglais suivi de la traduction française)

Ivan Sigg lui rend hommage sur Aspasia:

Elsa Cayat était psychiatre et psychanalyste. Cela devient rare. Elle soignait et accompagnait (le travail sur) la souffrance psychique, et elle écrivait à Charlie Hebdo, elle aussi. Deux ignorants l’ont descendue. L’ignorance ce n’est pas l’absence de savoir, c’est la méconnaissance de soi. La colère et la violence, qui se construisent le plus souvent sur des blessures inconscientes, sont aussi l’expression d’une méconnaissance de soi.

Ivansigg

 

 

Blog : ivansigg.over-blog.com
Site : www.ivan-sigg.com

charlieAziz Chouaki, auteur et journaliste, ayant quitté l’Algérie en raison de la menace islamiste, nous écrit et continue un dialogue entamé avec la psychanalyse sur la barbarie et la terreur:

« Chère Delphine Schilton, en écho à la tragédie de Charlie-Hebdo, je t’adresse un extrait de mon texte les Oranges sur ce qui se passait en Algérie dans les années 90. A l’époque les islamistes et leur maniement de la terreur m’ont fait quitter mon pays et j’ai trouvé asile en France. Dans les années 90 nous étions nous les intellectuels de culture musulmane confrontés à une indifférence obscène d’une partie de l’intelligentsia occidentale par rapport au 200 000 Charlie de l’époque.

Si Aspasia est Charlie aujourd’hui, je ne doute pas que tu mettras en ligne ce texte ; toi qui citant Freud nous explique souvent que nous sommes tous des meurtriers en puissance. Je me souviens t’avoir entendu dire qu’il est étonnant que de ce fait la barbarie ne soit pas plus présente dans notre société. Je crains hélas que cet étonnement fortement pour toi depuis ne diminue depuis hier. »

Les Oranges, mille et une nuits. Paris, 1997

www.azizchouaki.com

« Sans parler des quotidiennes douzaines de quinzaines, de vingtaines de trentaines, de cinquantaines, de centaines de victimes. Voitures piégées, mitraillages de bus, de trains, à l’aveugle.

Quotidiennes anonymes petites gens, qui.

En rentrant du boulot, pépère, vient de changer les pneus de sa bagnole, tout content, se voir un bon film à la télé avec Bobonne. Hop rencontre deux jeunes cons, t’abordent, une longue lame froide brille, tu y crois pas, tu hurles, tu vois défiler ta jeunesse, au lycée, premières amours. Son regard de fou, le coup, la rage, et t’es plus là.

Pour absolument rien de rationnel.

Justement nous y voilà, c’est là ou je voulais en venir.

Nouvelle étape: ils ont commencé à tuer des étrangers, des moines, des bonnes sœurs, vas y, ouais, égorge, décapite, enlève lui le foie, mais non pas comme ça. Voilà, comme ça c’est mieux, attention, il y en a encore un là bas derrière, oui, il essaie de se tailler, vite, vite. Bravo, tu l’as eu, trop facile, hein, vas y coupe lui la langue, c’est bien. Maintenant coupe lui la tête, mais non pas avec ce canif. Quoi? Mais abruti, regarde dans la malle de la voiture, doit bien y avoir une scie à métaux. Oui, parce que les cervicales c’est coriace, je te signale, avec ton canif tu en as pour facile deux heures. Tu vois comme c’est bien, la scie à métaux, ça glisse tout seul. En avant, en arrière, en avant en arrière, et hop, la tête, tu vois, elle tombe toute seule, propre et net. Comment? Qu’est ce que tu vas en faire? Mets là dans un sac poubelle, voilà, et tu la poses tranquille sur le seuil de chez lui?! Comme ça, demain matin, sa petite fille de treize ans, va trouver ça avant d’aller à l’école. Et puis si elle t’emmerde, tu lui déchiquètes l’anus avec une fourchette, te prends surtout pas la tête, tu fais ça vraiment zen.

Tous les jours, tous les jours.

Oui, l’irrationnel? Mais putain doit bien y avoir moyen de mettre du rationnel dans l’irrationnel? Oui je sais, Descartes, Spinoza, Kant, Hégel. Deux mille ans de soliloques. »

Les Oranges, mille et une nuits. Paris 1997

www.azizchouaki.com

bb oranges

 

Les Oranges par Brigitte Beaudoux

charlieTuer un poète, tuer un enfant

Nicolas Jones-Gorlin, auteur, scénariste, journaliste nous écrit ; au cœur de son propos le même souci anthropologique que celui de la psychanalyse : la capacité qu’a le sujet humain de fabriquer des histoires, des images, des pensées pour figurer ses pulsions fussent-elles violentes. La caricature, le mot d’esprit autant de géniales inventions humaines pour remplacer l’acte meurtrier par de la pensée et faire acte de culture. Le premier moqueur c’est l’enfant en nous, tuer un poète c’est tuer un enfant.

Ce sont les clowns qui tombent…

… Parce que leur crime c’est la pensée moqueuse. Le Crime pensée existe donc bel et bien.

Hier on a exterminé une pensée. Des idées. Des images. Plus précieuses que n’importe quel or. Qu’il soit jaune, noir, ou autre. L’or des idées surpasse tous les autres et c’est pour ça que certains veulent en tarir la source quand d’autres ne la dévalorisent pas avec leurs moyens financiers. L’or de la pensée est notre patrimoine intérieur humain. Inépuisable et pourtant sans cesse menacé. Il est la plus haute valeur d’échange. Et si on y réfléchit bien : l’unique. Le dessin est la forme de cet or qu’on acquière, enfant, avant même de savoir écrire. Hier on a tué l’enfant en chacun de nous. C’est la tristesse qui nous submerge. Notre lutte demain consiste à faire renaître cette enfance assassinée. L’enfance de l’art. De la pensée. Libre. Celle qui nous permet, enfant, de moquer nos parents qui ne sont rien d’autre que nos premiers maîtres et parfois premiers censeurs. Celle qui nous permet, adulte, de nous ramener à ce premier geste d’enfant moqueur, d’enfant clown.

Nicolas Jones-Gorlin

charlieAu regard des événements actuels, il est à redouter que la chasse au sorcière commence et que les vieux débats ressurgissent. A ce titre nous avons à toutes fins utiles mis en ligne le débat du Nouvel-Observateur sur la peine de mort qui mettait en présence Jean Laplanche,  Robert Badinter et Michel Foucault: l’Angoisse de Juger ainsi qu’un numéro de la RFP, Revue Française de Psychanalyse, concernant le MALAISE DANS LA CIVILISATION.

L’angoisse de juger Michel Foucault

«L’angoisse de juger» (entretien avec R. Badinter et J. Laplanche), Le Nouvel Observateur, no 655, 30 mai-6 juin 1977, pp. 92-96, 101, 104, 112, 120, 125-126.

Dits et Ecrits tome III texte n°205

Revue Française de Psychanalyse 1993:

La civilisation mise à mal par les civilisés mêmes Pérel Wilgowitcz

 

museeQu’est ce que la psychanalyse ?

« la psychanalyse, cette étrange discipline à mi-chemin de l’archéologie, de la médecine, de l’analyse littéraire, de l’anthropologie et de la psychologie la plus abyssal, celle d’un au-delà de l’intime, ne fut jamais réduite par son inventeur à une approche clinique de la psyché. D’emblée Freud voulu en faire un système de pensée à part entière, susceptible d’être porté par un mouvement (…)aussi bien inscrivait- il son enseignement dans l’héritage des grandes écoles philosophiques de l’ancienne Grèce, auquel il ajoutait une certaine tradition laïcisée du messianisme judéo-chrétien. A une époque où se développaient le féminisme, le socialisme et le sionisme, Freud rêvait donc, lui aussi, de conquérir une nouvelle terre promise en devenant le Socrate des temps modernes. Et pour réaliser son projet il ne pouvait se contenter d’un enseignement universitaire il fallait fonder un mouvement politique »

E. Roudinesco, Sigmund Freud en son temps et dans le nôtre, Fayard 2014