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Aspasia7Pourquoi Aspasia de Milet 

Il fallait la Grèce où naquirent la cité et l’expression du débat démocratique et il fallait une femme et sa puissance d’évocation pour porter aujourd’hui de nouveau le message de la psychanalyse dans la cité.

Aspasia de Milet est la femme la plus célèbre de l’époque classique parce qu’elle fut l’égérie, l’hétaire, le professeur de rhétorique du plus puissant athénien du v siècle avant notre ère : Périclès. Périclès qui l’aimait et la respectait. Nul doute que en 450 av. JC date à laquelle elle débarquait au Pirée venant de Milet sur la côte d’Asie mineure, Aspasia n’imaginait pas la place qu’elle allait prendre dans la vie et l’imaginaire des Athéniens ; nombreux sont les textes qui attestent de son influence auprès de Socrate, de Platon, de Xénophon. Aspasia ne pouvait pas non plus prévoir que des siècles plus tard à la renaissance par exemple elle serait égérie pour les partisans de l’égalité des femmes, que des œuvres littéraires  referaient  à elle comme une figure galante et savante et que des  romans, des opéras lui seraient consacrés et qu’une association d’aide aux prostituées porterait son nom.

 Mais elle est surtout celle dont Nicole Loraux écrit « c’est bel et bien Socrate qui fut le disciple d’Aspasie, sous la houlette de laquelle il étudia la rhétorique et apprit tout ce qui concerne l’amour »(1) et c’est à Socrate que Freud réfère directement, par la médiation de Platon lorsqu’il veut définir ce qu’est la sexualité : « ce que la psychanalyse appelle sexualité n’est aucunement identique à l’impulsion qui rapproche les sexes et tend à produire la volupté dans les parties génitales mais plutôt à ce qu’exprime le terme général et compréhensif d’Eros dans le Banquet de Platon » (2). Une pensée directement héritée d’Aspasia serait présente dans l’œuvre de Freud qui enracine la sexualité dans Eros.

Si Aspasia a survécu au cours des siècles c’est qu’elle est « devenue une figure symbolique reflétant le rapport que chaque génération a entretenu avec l’antiquité, avec le sexe et avec la femme » selon les termes de sa biographe Danielle Jouanna (3). Trois thèmes : l’histoire, le sexe et le féminin également au cœur la thérapie psychanalytique où le patient est invité à renouer avec sa préhistoire personnelle, à se situer dans la succession des générations et la différence des sexes et  à s’éprouver au roc du féminin. Entreprise périlleuse voire vouée à la déception car c’est sur le roc du féminin que viennent en partie se briser les efforts de la thérapie analytique si l’on en croit Freud qui constate : « Dans les analyses thérapeutiques tout comme dans les analyses de caractère (…) deux thèmes donnent singulièrement du mal à l’analyste» (4) et de citer le refus du féminin dans les deux sexes. Freud précise : « Le refus de la féminité ne peut évidemment rien être d’autre qu’un fait biologique, une part de cette grande énigme de la sexualité » (5).  Le refus du féminin est au coeur de la figure d’ Aspasia à plusieurs titres. Elle a été violemment attaquée parce qu’elle ne se contentait pas d’être l’intellectuelle mais surtout  « la seule vraie figure de l’inacceptable pour les Athéniens eux –mêmes » à savoir « l’amour ardent d’un homme pour une femme, où il faut voir la pire des fautes de goût, pour ne pas dire des fautes morales. »(5 bis). Que Périclès fut porté sur l’amour passe encore, mais il était porté sur l’amour des femmes « et l’opinion publique athénienne, qui l’admirait et souhaitait voir en lui un homme un vrai ne s’y retrouvait pas » car aux yeux de la morale populaire grecque « c’est l’amour des Femmes qui caractérise « le véritable efféminé » et Nicole Loraux de conclure « ces mêmes Athéniens qui prenaient tant de plaisir aux rêveries sur le féminin que leur suggéraient tragiques et comiques n’étaient nullement prêts, dans leur vie de citoyens à donner du sens à l’amour d’une femme » (5ter). Le refus du féminin passe par le refus de l’amour du corps érotique en tant que celui-ci constitue le véritable efféminé chez l ‘homme mâle : c est toujours la femme Aspasia qui a été attaqué et à laquelle il fut intenté un procès (dans le cadre des procès fait aux amis de Périclès au motif qu’elle lui fournissait des femmes libres entendez des courtisanes.

Enfin c’est se tenir au plus près de Freud que de donner à ce site un nom hellénique puisqu’il n’a cessé lui même de puiser dans le logos (histoire, théâtre, philosophie) de la Grèce antique pour transmettre le message la psychanalyse. Le complexe d’Œdipe emprunté au personnage de Sophocle n’est qu’un des exemples les plus célèbres. Sait-on que c’est à Empédocle d’Akragas, né en 495 avant JC date de la naissance de Périclès, que Freud emprunte les deux principes régissant le cours des événements dans la vie de l’univers comme de l’âme à savoir filia -amour- et neikos – lutte, discorde -. Freud quittant le point de vue cosmogonique d’Empédocle parlera de la pulsion de vie et de la pulsion de destruction, Eros et thanatos qu’il inscrira au cœur du fonctionnement psychique humain. D’où l’importance que nous accorderons sur Aspasia aux mots de la psychanalyse et à leurs racines étymologiques. Parler d’angoisse, d’hystérie, de crise, de paranoïa ou encore de catharsis, de thérapie c’est faire du grec sans le savoir. Une attention aux racines et aux étymologies pour mieux dénoncer les clichés et les contre-vérités qui circulent sur internet à propos de la psychanalyse.

Delphine Schilton

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