Aspasia ce mois-ci donne la parole à Gérard Noir, membre adhérent de la Société Psychanalytique de Paris et Patrice Bidou, ethnologue américaniste :  Directeur de recherche honoraire au CNRS, à l’occasion de la parution de leur contributions dans l’ouvrage collectif, L’Origine des représentations regards croisés sur l’art préhistorique paru aux éditions Ithaque sous la direction de François Sacco et d’Eric Robert.

Voici à peine quelques dizaines de milliers d’années
 que les hommes vivent d’images, pensent en images, au cœur de leurs sociétés, préhistoriques ou postindustrielles.

Mais l’irrémédiable silence d’un passé lointain paraît creuser un vertigineux abîme d’incompréhension entre ces vieux chasseurs ou éleveurs disséminés dans la nature et nous, naviguant dans l’immensité urbanisée de nos vies…

Or il n’en est rien. Car c’est bien là qu’émerge la richesse originale de ces regards croisés qui, loin de s’adonner à l’iconographie figée d’un culte des ancêtres, propose un retour sur les lieux mêmes de leur visibilité. Un parcours qui ouvre l’espace et le temps au-delà des ancrages historiques, dressant une véritable passerelle entre les sociétés

Du passé et celles du présent.

Gérard NOIR vous avez écrit un article, L’Onyx une évidence ? dans l’ouvrage collectif :  L’origine des représentations, regards croisés sur l’art préhistorique sous la direction de François Sacco et Eric Robert, magnifique ouvrage paru aux Editions Ithaque.

Delphine Schilton : D’où vous vient cet intérêt pour l’art préhistorique ?

Gérard NOIR : Au tout début de mon adolescence, on m’a offert un magnifique roman initiatique «La guerre du feu » de J.H. ROSNY AINE, qui me laissera une impression durable et éveillera mon intérêt pour ses temps préhistoriques. Plus tard, j’ai eu la chance de rencontrer le Docteur François Sacco, psychiatre et psychanalyste, cofondateur dans les années 1980, avec d’autres psychanalystes et des préhistoriens du : G.R.E.T.O.R.E.P (Groupe Français d’étude et de recherche sur les origines des représentations graphiques et symboliques), qui m’a proposé de rejoindre le groupe.

Actuellement le GRETOREP est constitué de psychanalystes, de préhistoriens, d’ethnologues, d’un iconologue et d’une helléniste. D’où cet ouvrage collectif « L’origine des représentations, regards croisés sur l’art préhistorique », fruit de deux ans de travail en commun.

Votre travail part d’un ensemble de gravures sur parois, qui se trouve dans l’abri de la SEGOGNOLE À NOISY-SUR-ECOLE en Seine et Marne et qui représente : une vulve gravée et un cheval. Pouvez-vous nous présenter ce lieu ?

La Ségognole, située en foret de Fontainebleau, se présente comme un chaos rocheux d’origine gréseuse, chaos constitué d’un amas de plusieurs gros rochers. Pour accéder à la figuration découverte dans cet abri orné, on doit se hisser jusqu’à une étroite ouverture, laissant juste le passage de la tête et des épaules pour découvrir cette composition.

Ce qui est très intéressant, dans votre article, c’est que vous nous décrivez par le menu l’expérience sensori-motrice que le spectateur-explorateur éprouve et traverse quand il souhaite accéder à ses gravures,  pouvez-vous nous en parler ? Vous évoquez le choc émotionnel qui préside à la saisie perceptive avant que de nouveau pouvoir penser de façon discursive ?

Effectivement, tout a commencé par un choc émotionnel, survenant dans un contexte perceptif bien particulier, celui que l’on éprouve quand on s’extrait du monde environnant habituel, qui nous adresse de très nombreux stimuli sensoriels, stimuli sensoriels nous faisant surinvestir le perceptif, le dehors, au détriment d’une pensée/regard plus tournée vers l’intérieur. Passé ce choc émotionnel, comme ceux qu’on peut éprouver devant une œuvre d’art, et dans un travail d’après-coup, comme ma formation de psychanalyste m’y a habitué, j’ai essayé de retracer, à partir de ma propre psyché, les étapes du mouvement créatif de cet « artiste » dans lequel je reconnais « un frère humain ».

Votre curiosité de psychanalyste a été arrêtée par la contiguïté dans cette grotte de la vulve et du cheval ?

Pour ma part, je ne pense pas qu’on puisse pouvoir extrapoler une signification de cette association vulve/cheval (qui n’est pas à lire comme on le ferait de l’image d’un rébus, mais à la saisir dans une succession temporelle). Elle restera à jamais la sienne. Mais n’est-il déjà pas essentiel de reconnaître dans ce très lointain ancêtre, en quête de représentation, un humain si proche de nous ?

Cette vulve est selon vous un « signifiant originaire » est-ce valable pour les  paléontologues et autres spécialistes ?

J’ai été amené à proposer cette idée de « signifiant matriciel » pour ces représentations de vulves, tant elles me paraissaient être souvent, de par leur positionnement, comme un « point de départ » pour des suites figuratives. Cette une conjecture, indémontrable comme telle, a sa  cohérence, quand on envisage que nombres de suites figuratives peuvent être  considérées à l’heure actuelle, comme de possibles « récits » groupaux.

Vous citez Bosinski : « les artistes préhistoriques ont sélectionné pour leurs représentations féminines, les entrées étroites ou les grottes (…) Ainsi le plus souvent des espaces reculés, sombres et difficiles d’accès semblent avoir été recherchés » donc plus qu’une gravure, c’est une « installation «  au sens  de l’art moderne ? Voire conceptuelle ?

Je ne ferais pas ce saut conceptuel par dessus quelques 30 000 ans ! Pour ma part, je pense qu’il faut beaucoup plus rechercher au niveau de fantasmes inconscients que très certainement nous partageons avec eux, le sens de cette occupation de l’espace interne des grottes, en résonnance avec l’espace interne psychique des sapiens que nous sommes.

Pour ne pas dévoiler votre travail dans sa totalité,  j’aimerai pour finir que vous nous indiquiez,  si les réflexions des psychanalystes ont trouvé à s’articuler avec celles des scientifiques de votre collectif sans susciter des débats (paradigmes communs, différents) et si oui lesquels ?

Nos regards se sont croisés, sans engager le fer pour autant lors nos débats. Cette approche a traduit, pour nous,  la richesse d’une approche multidisciplinaire, qui j’espère a été restituée dans notre livre collectif.

Delphine Schilton : Gérard Noir, je vous remercie et je vous propose de découvrir sur Aspasia le point de vue d’un de vos co-auteurs Patrice Bidou, Ethnologue américaniste ; directeur de recherche honoraire au CNRS qui participé à L’origine des Représentations avec un article dense et ambitieux : « La génératrice originaire» Scénario dune interprétation de l’art pariétal paléolithique. Le pari de cet ouvrage collectif sous la direction de François Sacco et D’Eric Robert est largement réussi tant les propos de l’ethnologue font échos à ceux du psychanalyste. Démonstration.

Patrice Bidou :   «Les apports de la psychanalyse et de l’ethnologie apparaissent essentiels dans le travail d’interprétation de l’art rupestre. Par l’emphase que la première met sur la sexualité et l’inconscient, et par le fond mythique qu’apporte la seconde, fond en l’absence duquel les peintures et gravures des grottes continueront à faire l’objet de relevés et de descriptions toujours plus fins, mais muets. A cet égard Leroi-Gourhan disait que « l’art paléolithique ne livre aucun thème narratif », bien qu’il ait eu par ailleurs la « conviction que les assemblages de figures et leur situation pouvaient constituer quelque chose comme la charpente d’un mythe » (mon soulignement). En pan-sexualisant l’art pariétal, Leroi-Gourhan avait franchi un pas décisif. Il lui avait seulement manqué de penser dans une autre ère intellectuelle que celle du milieu du siècle dernier dominée par la doctrine structuraliste, qui excluait la sexualité comme  force motrice du narratif. L’idée qui a présidé à l’écriture de mon article est le fruit de la rencontre d’une mythologie amazonienne avec la théorie freudienne de l’évolution, qui l’une et l’autre ont pour moteur le refoulement. Mes recherches sur la mythologie des Tatuyo, société indigène du Nord-Ouest de l’Amazonie, ont abouti à cette idée que les mythes racontent tous fondamentalement la même chose, la naissance de l’humain. Qu’est-ce qu’un être humain ? Comment devient-on un être humain ?

Il n’y a rien qui intéresse davantage les Tatuyo quand ils se mettent à penser vraiment ; et le mythe est le lieu du penser vraiment à partir du surgissement du sexe féminin à l’horizon égoïste de la petite enfance[1]. Et s’il y a quelque chose qui « surgit » sur les parois des grottes, c’est le sexe féminin, découpé, délinéé, géométrisant l’espace, « la première forme », le vocable est de Laurence Kahn [2] ; le reste, l’homme au masculin couvert de sa magnifique vêture animale, s’inscrivant en toile de fond comme le matériau brut à traiter[3]. Et qui, une fois traité, se retourne contre cela même qui fut à l’origine de la première impulsion psychique, cette susdite héroïque première forme, formidable inventivité qui consista pour la première fois à prendre la partie pour le tout, la pensée abstraite à son lieu d’émergence, l’absence, la négation à l’origine de l’aventure sémantique, l’homme debout se retourne contre cela même qui le fit se dresser et qui entre-temps a dévoilée sa nature d’objet mutilé et mutilant. Jusqu’à venir occuper, in fine, la place de cette part qui, écrit Freud, « doit toujours être laissé de côté lors du progrès vers des phases ultérieures du développement, parce qu’elle est inutilisable, incompatible avec la nouveauté et nuisible à celle-ci »[4]. Aussi, à moins de penser que les hommes de Cro-Magnon étaient très différents de nous, habitants des forêts, des grandes villes ou des déserts, j’avance dans mon article l’idée que le diorama peint sur les murs des grottes est une pièce maîtresse, à côté des mythes et des rituels, qui s’effaçaient en même temps qu’ils avaient lieu, une pièce maîtresse d’un processus de refoulement par lequel les Préhistoriques pensaient la nature de l’humain. ».

[1] Cela va sans dire, mais c’est mieux en le disant, que les arrangements de pensée dans la culture émanent d’un ego masculin.

[2] Laurence Kahn, « La première forme », Le primitif. Que devient la régression, APF / Annuel 2007

[3] A cet égard, dans le même ouvrage, l’article de Gérard Noir, « L’onyx. Une évidence ».

[4] Freud, « Un enfant est battu ».