825a1d_45ae466fa3ef4de8b941517b9afb15e6~mv2A l’occasion de la parution d’ un ouvrage collectif aux éditions Ithaque sur l’œuvre théorique du psychanalyste P. Federn, Investissement du Moi et actes manqués

Florian Houssier, qui a coordonné l’ouvrage détaille pour Aspasia  de larges éléments biographiques de la vie de ce pionner du mouvement psychanalytique.

Paul Federn fait partie des psychanalystes pionniers que le temps a effacé des mémoires. L’étroite collaboration de Federn avec Freud dura pourtant trente-cinq ans, durée inégalée par aucun autre des proches de Freud. Dans une lettre du 16 novembre 1938, Freud témoigne des qualités professionnelles qu’il reconnaissait à ce membre très actif de la Société Psychanalytique de Vienne : il le cite comme « notre membre le plus éminent, remarquable aussi bien par ses travaux scientifiques que par son expérience d’enseignant ou ses succès thérapeutiques » (Federn E., 1989, p. 445).

Ses travaux pionniers, consacrés à la psychothérapie des psychoses et à une métapsychologie phénoménologique du Moi, restent un héritage conséquent dans l’histoire des idées, résonnant avec des préoccupations théorico-cliniques toujours actuelles. Son analyse de l’organisation de la société primitive ou encore son souci d’une prophylaxie à travers des ouvrages de diffusion de la psychanalyse en font un auteur aux orientations diverses et complexes dont la richesse des travaux est loin d’être épuisée. Pour Federn, comme pour bien des psychanalystes de la première génération, vie et psychanalyse étaient intriquées au point de se confondre dans la poursuite d’un idéal, humain comme thérapeutique, partagé avec Freud (Houssier et al., 2016).

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Paul Federn est né le 13 octobre 1871, à Vienne ; troisième enfant de ses parents à la suite de deux garçons, il est l’aîné de deux sœurs et un frère. Son père Salomon, fils de rabbin, est un homme libéral, un humaniste et un penseur libre. Il est l’un des premiers juifs à avoir l’autorisation d’exercer la médecine à Vienne, où il traite les familles riches comme les plus démunies. Sa mère, Ernestine Spitzer, est la fille cadette d’un riche marchand de vêtements ; elle épouse son professeur S. Federn en 1867, avant de se faire connaître pour son activisme dans le mouvement pour l’émancipation des femmes (Urbach, 1972).

Pour Paul, de sensibilité socialiste, comme pour l’ensemble de sa fratrie, la vie n’a de sens qu’en termes d’engagement pour une cause. Malgré son aspect impressionnant – une barbe noire qui devint plus tard grisonnante, des yeux perçants sous des sourcils touffus, une voix tonitruante et une stature imposante – Federn aime se promener dans les rues de Vienne et lier conversation avec les passants par simple curiosité de faire leur connaissance. Il est décrit par E. Weiss (1966), son principal élève, comme ayant un tempérament utopique et romantique ou encore comme un homme mélancolique et extrêmement doux.

Sous l’impulsion d’un père qui prescrit une carrière pour chacun de ses fils, Paul étudie la médecine alors qu’il penche pour la carrière de biologiste. Il obtient son diplôme à l’université de médecine de Vienne en 1895, puis il passe sept ans en internat à l’hôpital général de Vienne. Federn élabore sa propre pratique en tant que spécialiste en médecine interne. En 1902, à trente ans, la lecture de « L’Interprétation des rêves » (Freud, 1900) le fascine et il souhaite dès lors ardemment rencontrer son auteur. Federn travaille alors aux côtés de Nothnagel, un des maîtres de Freud à la faculté de médecine de Vienne (Houssier, 2017), qui le présente à Freud. A partir de ce moment là, Federn fut un ardent et inconditionnel admirateur du créateur de la psychanalyse, son transfert sur Freud prenant le relais de son admiration pour son père. A Federn considérant que « L’Interprétation des rêves » représente « la Bible » (Federn E., 1990, p. 51), Freud répondit en écho en le surnommant « l’apôtre Paul ».

En 1903, il est le quatrième adhérent de la Société du mercredi (Houssier, 2014), précédé seulement par Adler, Stekel, et Reitler. Il devient un participant régulier de ce rendez-vous original instauré chaque semaine chez Freud. Son absence lors de ces rencontres est tellement rare que Freud lui écrit un jour : « C’est inouï que vous ayez manqué la réunion hier ! » (Weiss, 1966, p.145).

Bien que rien ne prouve que Federn ait été analysé, il semble avoir été formé par Freud et mené une autoanalyse sous sa guidance. Freud aida notamment Federn à résoudre des difficultés conjugales au début de son mariage (Federn E., 1990). En décembre 1905 sa fille, Annie, naît de alors que Federn traite une femme peintre schizophrène chez lui avec l’aide de sa femme. Le traitement réussit et la patiente devint une amie de la famille. En juillet 1910, naît son fils Walter à propos duquel Federn écrit : « En observant mon fils Walter, je suis convaincu que la névrose infantile est une chose qui existe » (Ibid, p. 314). Finalement, chez Walter, les symptômes obsessionnels graves relèvent d’intenses mouvements défensifs contre une schizophrénie latente. Ernst, le cadet, naît en août 1914 et participera largement à restituer la trace laissée par son père dans l’histoire de la psychanalyse.

Sans qu’on puisse toujours savoir si c’était pour une cure ou une supervision, il reçoit à son cabinet Reich, Aichhorn, Bibring, Meng, Weiss, parmi bien d’autres collègues de la première ou seconde génération de psychanalystes. Il appartint aussi à « la gauche freudienne » (Jacoby, 1986).

Après sa rencontre avec Freud, les phases mélancoliques de Federn, qui inquiétèrent ses amis dans sa jeunesse, s’estompent de façon significative ; les seules traces manifestes qui persistent furent incarnées par ses changements aiguisés d’humeur et l’idée tenace qu’il finirait sa vie en se suicidant si jamais il estimait qu’il ne pouvait plus surmonter ces moments dépressifs.

En 1914, Federn est invité à prononcer des conférences et à exercer aux États-Unis où il laisse une certaine influence sur le mouvement psychanalytique naissant. A Vienne, entre 1914 et 1924, Federn s’implique activement dans des analyses à visée de formation des jeunes psychanalystes. En plus de ce rôle de formation, il devient un des principaux enseignants de l’institut de formation de la Société Psychanalytique de Vienne créé à partir de 1922 au sein du premier dispensaire psychanalytique viennois appelé « Ambulatorium », création à laquelle Federn contribue activement avec H. Deutsch et E. Hitschmann. Pendant cette période, Federn développe des idées sur la psychologie sociale étroitement liées à celles de Freud, notamment dans son ouvrage sur la société sans père (Federn, 1919) qui résonne comme un complément à « Totem et tabou » (Freud, 1913).

Son implication dans la défense de la cause, ses attentions, sa fiabilité, ainsi sa présence auprès de Freud poussent ce dernier, alors touché par son cancer de la mâchoire, à nommer Federn vice-président de la Société psychanalytique de Vienne pour succéder à Rank en octobre 1924, et ce jusqu’à la dissolution de la société en 1938. Cette année là, Freud le désigne également comme son représentant attitré pour tout ce qui concerne sa pratique clinique (Houssier et al., 2015).

Les patients faisant appel à Freud sont alors automatiquement adressés à Federn qui présente à Freud les seuls cas ayant un intérêt clinique particulier. Federn le représente aussi fréquemment aux cérémonies publiques. Federn est resté loyal envers Freud et a accepté ses concepts sans douter, apparemment inconscient que ses propres découvertes étaient parfois en désaccord avec celles de Freud. Lorsque Freud (1925) compare ceux qui l’ont quitté (Jung, Adler, Stekel) à ceux qui sont restés à ses côtés (Abraham, Eitingon, Jones), il ne cite pas Federn. À propos de ses fidèles collaborateurs depuis quinze ans, il indique que ceux-ci lui sont même attachés par une amitié sans nuages. L’amitié avec Federn était faite de nuages, comme le montre par exemple la différence de point de vue à propos du suicide de V. Tausk (Roazen, 1971). Federn, sous le choc provoqué par le suicide de cet ami proche, écrit une lettre à sa femme dans laquelle il exprime le sentiment que Freud n’a pas sauvé Tausk. Leurs quelques désaccords, y compris théoriques ou techniques, ne furent pas pour autant vécus par Freud comme autant de « déviations » persécutrices (Gay, 1991).

En 1926, Federn devient le co-rédacteur de la « Revue internationale de psychanalyse » avant de s’impliquer, en 1931, dans la « Revue pour une pédagogie psychanalytique ». Il reçoit en cadeau de Freud les « Minutes de la Société du mercredi » en 1938, au moment où tous deux s’apprêtaient à quitter Vienne. Ne parvenant à les publier de son vivant, il charge son ami psychanalyste Nunberg de les publier dans le testament qu’il laissa. En septembre 1938, suite au départ des Freud de Vienne, il émigre aux États-Unis. Bien que la guerre ne soit pas encore déclarée, son plus jeune fils Ernst a déjà été arrêté par la Gestapo puis interné dans un camp de concentration.

Après la seconde guerre mondiale, Federn abandonne la médecine pour se consacrer à la psychanalyse (Melo Carvalho, 1994), rompant définitivement avec le projet que son père avait envisagé pour lui. Pourtant, lui qui fut un fervent défenseur de l’analyse profane sera victime de ce qu’il combattait. Federn obtient en effet une licence à New-York lui permettant d’exercer en tant que médecin en 1946 seulement ; il put enfin entrer dans la Société Psychanalytique de New-York, car seuls les médecins psychiatres pouvaient entrer au sein des sociétés psychanalytiques américaines. Il touche un des sommets de sa vie professionnelle aux États-Unis lorsqu’en juin 1949, il est invité à présenter ses concepts au Winter Veteran’s Hospital de Topeka, dans le Kansas ; ce succès est assombri quelques mois plus tard par la disparition de sa femme, avant que ses proches lui annoncent qu’il est atteint d’un cancer de la vessie. Le premier volet de ce qui devait être une opération en deux temps fut un échec, ce dont il souffrit physiquement et émotionnellement.

A la fin de l’année 1949, Federn confie à son ami Weiss qu’il veut en finir avec la vie. Pour Federn, le monde se trouve considérablement appauvri sans sa femme et sans Freud (Weiss, 1966). De janvier jusqu’à fin avril 1950, Federn continue ses activités professionnelles de façon limitée. Il reçoit cinq patients par jour, le même nombre de patients vus par Freud après que ce dernier, lui aussi, a été frappé par le cancer. Las, le 4 mai 1950, Federn met fin à ses jours en se tirant une balle dans le cœur, assis dans son fauteuil de psychanalyste, notamment pour s’épargner les atroces souffrances consécutives au développement de son cancer et la nouvelle opération chirurgicale qui l’attendait.

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Paul Federn ouvrit la voie de la prise en charge psychothérapique des psychoses en publiant le premier ouvrage psychanalytique de référence sur ce sujet. Cet ouvrage présente, à travers la présentation de trois textes inédits de Paul Federn en français, l’originalité et la fécondité des travaux de ce pionnier. Les articles présentés dans cet ouvrage touchent les thèmes favoris de l’auteur sur les sensations du Moi dans le rêve ou la psychose. Ces deux premiers articles, parus en 1933, ont servi de cours pour la première formation instituée, dispensée aux candidats psychanalystes à Vienne (Federn, 1952). Nous proposons un troisième article qui fait partie d’un de ses ouvrages consacré à la compréhension de base et à la transmission de la psychanalyse ; ce dernier explore la question de la phylogenèse dans un débat souterrain dont P. Cotti (2002) a montré la dimension à la fois heuristique et divergente avec la théorie de Freud. Ce dialogue en creux avec Freud comme interlocuteur interne existait avant tout pour Federn, entre soumission et création progressive d’une pensée propre. Son investigation des variations cliniques du Moi dans les deux autres articles est toujours actuelle pour penser et écouter nos patients d’aujourd’hui, à travers l’exploration des frontières du moi dans la psychose, les rêves ou les actes manqués. Paul Federn, auquel J. Laplanche, M. Bouvet et D. Anzieu notamment ont rendu hommage, a ouvert la voie de la compréhension métapsychologique des éprouvés limites du moi auxquels la clinique d’aujourd’hui nous renvoie régulièrement dans nos pratiques les plus diverses.

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