logos-petitUn Plaidoyer pour l’écoute étymologique  des mots N. Rigas

Une première définition de l’étymologie pourrait se formuler ainsi : il s’agit des rapports qu’un mot entretient avec une racine plus ancienne ainsi que du parcours phonologique et sémantique d’un mot à travers le temps. Elle correspond à ce qu’en France est appelé aujourd’hui « histoire des mots ». Il est intéressant de souligner au préalable que dans un dictionnaire récent de l’argumentation, l’entrée « étymologie » nous renvoie simplement à une autre entrée, celle du « sens vrai du mot ». Pour autant, cette suggestion reste extrêmement réductrice pour un terme qui apparaît déjà chez Héraclite (Α 10, I,386,14) sous forme de l’infinitif « étymologein » (ετυμολογείν) dans la citation suivante : « D’autres, Hippon et Heraclite, qui posent comme principe soit l’un soit l’autre des deux contraires, comme le chaud et le froid, ou quelque autre (qualité) analogue, réduisent de la même manière l’âme à n’être que l’un ou l’autre de ses contraires, et, par la suite, ils se laissent conduire par les étymologies : en effet, pour les uns, l’âme est le chaud, car ζήν (vivre) dérive de ζείν (bouillonner), pour les autres, l’âme est le froid » (la traduction est de Jean-Paul Dumont, Les Presocratiques, Pléiade, p.463) [1]

L’étymologie fait partie de la grammaire et elle y est déjà répertoriée par Denys de Thrace (170-90 av. J.-C.) qui lui consacre le quatrième chapitre de son livre L’art de la grammaire (Τέχνη Γραμματική). Denys le Grammairien propose d’étudier l’histoire des mots afin de découvrir leur richesse sémantique ouvrant ainsi des nouvelles voies de réflexion sur l’origine des mots. En ce sens, l’étymologie jette de la lumière là où il y a l’obscurité et rend audible l’inaudible, l’inouï (sans ouïe), le non-entendu, le malentendu. L’étymologie devient alors une sorte d’autobiographie des mots, pour rappeler ici le titre « otobiographie » que Derrida a donné à un de ses livres. Dans cette démarche, on va à l’écoute des mots pour explorer une multitude de sens, d’où l’idée d’une écoute étymologique en psychanalyse.

La question de savoir si l’étymologie est une science, ou pas, est pour nous un faux problème. Est-ce que la « philologie » du 19e siècle était moins scientifique que les « Sciences des Lettres » de nos jours ? Depuis la fin du 18e siècle, le travail de traduction et les commentaires des textes anciens, qui ont été découvert et sont retournés à l’époque au devant de la scène européenne, ont transformé la philologie en science incontestable. Nietzsche, un philologue brillant devenu brillant philosophe, est venu brouiller les frontières entre la philosophie et la philologie. D’ailleurs, c’est lui qui a réintroduit l’étymologie dans la philosophie en avançant le terme d’« étymologie généalogique ». D’après Nietzsche, l’étymologie et l’histoire des mots nous apprennent à considérer tous les concepts comme « devenus » où « à devenir » (Généalogie de la Morale, avant-propos 3). Heidegger, quant à lui, a suivi le même chemin et son travail sur l’étymologie du mot « Einai » (Είναι, « Être ») reste remarquable.

Homère est le premier encore à se lancer spontanément, de par sa sensibilité poétique, dans l’étymologie des noms propres, en expliquant par exemple comment Ulysse a eu son prénom par son père (Odyssée, T 405-407). Sophocle dans l’Œdipe Roi propose par la bouche du berger une première étymologie du prénom Œdipe (voir http://www.aspasia.fr/?p=717), tandis que Platon fait de l’étymologie le sujet d’un dialogue entier mais souvent sous-estimé (Cratyle). Néanmoins, la seule lecture de Cratyle ne donne qu’un aperçu de la réflexion de Platon sur la langue, qui s’étend par ailleurs dans plusieurs de ses dialogues, allant de Phèdre jusqu’aux Lois.

 

Hésiode, le grand poète qui suit Homère de quelques décennies, se lance dans l’étymologie de son propre nom dès la 26e strophe de la Théogonie. Hésiode juge nécessaire de se présenter lui-même et d’expliquer son art et ses qualités au début du poème : il est « celui qui lancera la voix », qui « charmera par la voix ». En lisant attentivement le texte original, nous constatons que Hésiode joue avec des rimes et des sonorités pleines des pirouettes étymologiques. Il ne faut pas oublier que son texte est truffé d’énigmes et d’allégories, ce qui constitue une étape vers le langage philosophique. On dirait que chez les Grecs l’exercice de l’étymologie est d’abord un art poétique spontané avant de devenir, avec Platon et Aristote, une activité philosophique et faire ensuite partie intégrante de la grammaire avec les stoïciens à partir du 3e siècle av. J.-C.

 

Si on supprime la notion de l’étymologie, on supprime déjà la « différance », en termes déridéennees, d’un mot avec lui-même. « Étymon » et « logos » sont deux mots d’une extrême richesse qui illuminent nôtre sujet sur toutes ses facettes.

« Étymon » (ετυμον) en grec désigne le vrai, le réel, le véritable, le juste, d’où la définition courante de l’étymologie en tant que « vraie signification d’un mot ». « Logos » est par définition intraduisible dans une autre langue. Comme disait M. Foucault dans le préface de la première édition de l’Histoire de la folie, « Le Logos grec n’a pas de contraire », phrase qui a supprimé par la suite à cause des vives réactions qu’elle avait déclenchées.  Foucault semble par sa formule nous dire qu’en grec il n’y a pas de contradiction entre la raison et la déraison car Logos inclut déjà les deux. Déraisonner en grec c’est raisonner autrement (par exemple, le verbe grec « pananoō » ne renvoie pas au délire paranoïaque mais à la mauvaise compréhension). La traduction alors du mot Logos en Raison finit par trahir la spécificité du terme grec et limiter son sens car Logos est à la fois Raison et non-Raison dans un mouvement dialectique permanent.

Or, le Logos grec est là pour accueillir l’autre, entrer en dia-logue avec lui, lui parler avec « parrêsia » (franc-parler) et le convaincre de la vérité (αλήθεια) de ses pensées ! C’est la liberté que ce Logos procure, de par sa nature dans des conditions démocratiques, qui permet justement la liberté par la parole, voire l’effet de la parole libérée. L’invention du Logos chez les Grecs constitue toute la force que cette pensée a apporté à la fondation de la philosophie occidentale.

La « parole étymologique » n’est pas « la parole vraie » (ο αληθής λόγος) de Platon. Le mot « étymon » ne désigne pas la vérité mais la véritable origine du mot, à savoir « l’arché » de l’archéologie, la signification originale du mot, l’authenticité. Le verbe qui vient de l’étymologie est le ετάζω, εξετάζω, c’est-à-dire « examiner », « examiner pour trouver le vrai sens », selon P. Chantrainne.

Les psychanalystes, à la recherche des origines et de l’originaire dans son après-coup, pourraient se sentir enrichie par une approche étymologique en psychanalyse, loin de l’écoute figée du signifiant où le jeu de mot vient jouer comme un slogan. Ecouter l’étymologie consiste alors à mettre du jeu dans les mots afin de pouvoir les entendre différemment et s’ouvrir en soi-même  à une liberté associative par le biais de leur potentiel polysémique.

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[1] (« θατερον των εναντίων τίθεται Ίππων και Ηρακλειτος , ο μεν το θερμον πυρ γαρ την αρχήν είναι· ο δέ το ψυχρον,ύδωρ τιθεμενος την αρχήν, εκατερος ούν τούτων,φησί και ετυμολογειν επιχειρεί το της ψυχής όνομα προς την οικειαν δοξαν,ο μέν λέγων διά τούτο ζήν λεγεσθαι τα έμψυχα παρά το ζειν,τούτο δε του θερμού, ο δέ ψυχήν κεκλήσθαι εκ του ψυχρού »).

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