A l’écoute du mot Paranoïa par   N.Rigas

yeux3Le mot « paranoïa », vient du grec παράνοια qui signifie « folie » et se compose de deux mots : « para » (« à côté » ou « contre ») et « noûs » (« esprit »), en grec νους. On le trouve pour la première fois en français dans le dictionnaire de médecine en 1822. Il est emprunté de l’allemand « Paranoia », terme introduit en 1772 par M. Vogel venant du latin tardif « paranoïa » qui transcrit à son tour directement le mot grec sans aucun changement. Sous la plume du psychiatre Magnan en 1838, il désigne le « dérèglement de l’esprit », la « maladie mentale » ou le « trouble de l’intelligence ».

Un mot composé : « para » et « noïa »

Le mot « paranoïa » se compose de « para » (παρά) et « noïa », qui donne en français les termes noèse (l’acte par lequel on pense), noème, noétique, noumène. En grec, « para » est un adverbe qui signifie « à côté de ». Il est rencontré aussi sous la forme παραί dans des dialectes autres que l’ionien-attique. Il s’agit d’une déviation[1] qui finit par désigner finalement une autre façon de faire ou une façon de penser autrement. En français, il exprime l’idée d’un « changement de direction » et d’une « protection contre » (par ex : paratonnerre, parapluie, pare-balle, pare-excitation, pare-choc, pare-brise).

Le mot « noïa » – de la même famille avec noos (νόος), noïein (νοειν), noema (νόημα) ,noumène (νοούμενο ) – désigne la « pensée », l’« esprit ». Homère l’emploie pour la première fois  afin de décrire l’esprit. L’étymologie du mot en grec reste assez obscure. Nom d’action à vocalisme, νόος vient de la racine νοF- qui se rapproche du mot gothique snutrs signifiant « sage », « intelligent ». Nous y associons également à νεύω (se lit nevo), qui veut dire « faire un signe de tête plein de sens », à νέω (« nager ») ainsi qu’à νύναμαι (« je peux » en crétois). En grec ancien, cette racine a été d’abord liée à la perception sensorielle (dans le sens de respirer, sentir, flairer) avant d’aboutir à la perception intellectuelle comme par exemple dans la fameuse phrase de la Métaphysique aristotélicienne « Και έστιν η νόησις νοήσεως νόησις » (livre L, 1074B, ligne 36) qui rappelle le « thinking of the thinking » de Bion. Chantraine propose plusieurs pistes, toutes incertaines, dit-il : les mots gothique snutrs (« sage », « intelligent ») et nasjan (« sauver »), le mot grec νεύω (« faire un signe de tête plein de sens ») et le mot sanskrit nàya (« conduite »).[2]

La répétition de oo dans νόος pose un problème parce qu’elle n’existe pas par ailleurs. L’ hébreu nous apporte la racine ãhã, de nãhãs qui est d’abord un verbe dont le sens est « chercher à savoir », « deviner », « prévoir ». Le verbe nãhas en hébreu donne l’arabe nahusa (« être omniscient ») et laisse supposer l’existence d’une racine dans les langues sémitiques sous forme de nohēs, le participe présent de ce verbe, qui désigne « celui qui a l’intuition », le « visionnaire ». Il est fort possible que nohēs était à l’origine des mots noos, noèse, noème et noumène. Cette association d’idées, qui peut être difficile à suivre, porte en germe tout le potentiel conceptuel qui a donné en grec les mots : nôēma (νόημα, « perception »), hyponoia (υπόνοια, « conjecture », « soupçon »), paranoïa (παράνοια, « méprise », « folie »), pronoia (πρόνοια, « prévision », « pressentiment »), anoia (άνοια, « démence »), ennoia (έννοια, « concept »), egnoia (έγνοια, « souci »).

Chez Homère, θυμός (thymos) et νόος (noos) sont les deux instances complémentaires décrivant l’esprit de l’homme. Le thymos est à l’origine des mouvements, des réactions et des émotions, tandis que le noos suscite les représentations et les idées. Les deux notions se recouvrent car « noïein » implique une situation à fort impact émotionnel qui engagé une attitude spécifique de la personne et noos désigne, selon Chartraine, l’intelligence, l’esprit, en ce qu’il perçoit et qu’il pense. Le terme « noïein »  recouvre la notion de voir (ιδειν) et de connaître (γιγνωσκειν) ; dans ce cas, la reconnaissance d’un objet conduit à la compréhension d’une situation compliquée avec une connotation affective importante.

La première signification de « noïein » chez Homère est « observer avec les yeux pour comprendre », comme par exemple dans les citations suivantes : « à le voir, il comprend » (Τόν δέ ιδών ενόησε) (Iliade L,599) et « je cessai de te voir, je cessai de te sentir » (ού σέ γ’έπειτα ίδον, ούδέ νόησα) (Odyssée Ν,318). Une autre récurrence chez Parménide confirme cette convergence : « Le même, lui, est à la fois penser et être » (trad. J.Beaufret).[3]

La « paranoïa » de l’antiquité grecque à la psychiatrie du 19e siècle

La première référence au mot « paranoïa » tel quel vient de la tragédie d’Eschyle Les Sept contre Thèbes. Au vers 756, la phrase « un délire unissait les époux en folie » (παράνοια σύναγε νυμφίους φρενώλεις) parle du couple Œdipe et Jocaste ou du couple Laïos et Jocaste.

Chez Platon (Phèdre, 266, a, 3), Socrate utilise la « paranoïa » comme l’équivalent de la manie en citant les deux termes : « ..aussi le fait du dérèglement d’esprit, après avoir été en nous » (ουτω και το της παράνοιας ως έν έν υμιν…). Le dialogue est daté aux alentours de 370 av J.-C.

Aristote, dans son livre Constitution des Athéniens (LVI, 6, 8), dit : « paranoïa, si quelqu’un accuse une personne parce qu’il dépense sa fortune d’une façon excessive à cause d’un dérèglement mentale » (παράνοιας, εάν τις αιτιάται τινα παρανοούντα τα υπάρχοντα απολλύνναι).

Dans les Nuées d’Aristophane au vers 1476, on trouve le mot « paranoïa » dans la phrase suivante : « Ah quelle aberration ! que j’étais  fou, lorsque j’ai rejetais les dieux à cause de Socrate! »(Οιμοι παράνοιας·ως εμαινομην άρα, ότε εξεβαλλον θεούς δια Σωκράτη).

Hippocrate utilise le terme pour signaler la « paranoïa du poumon », comme un dérèglement physiologique dans le corps. Chez Hippocrate (Maladie Sacrée I,II,12), on trouve la citation suivante : « dans le cas où la nuit, surviennent des craintes, des frayeurs, des troubles de l’esprit, des bonds hors du lit et des fuites vers le dehors, ils disent que se sont des assauts d’Hécate et des irruptions de héros » (οίσι δε νυχτός δείγματα παρίσταται και φόβοι και παράνοιαι και αναπηδήσιες εκ της κλίνης και φεύξιες έξω, Εκάτης φάσιν επιβολάς και ηρώων εφόδους). Nous pouvons clairement voir qu’il s’agit des troubles psychiques selon le traducteur Jacques Jouanna.

Le mot « paranoïa », emprunté directement de la langue grecque, est écrit exactement de la même façon en allemand, en français et en anglais. Il importe ici de souligner qu’il n’y a curieusement aucune trace du mot en latin jusqu’au latin médiéval et qu’en grec le verbe « pananoō » ne renvoie pas au délire paranoïaque mais à la mauvaise compréhension. Le terme « paranoïa » entre dans les trois langues par le biais du vocabulaire médical et psychiatrique.

La première occurrence dans la langue allemande date de 1772 mais le mot trouve sa place en 1818 dans le livre de J. Ch. A. Heinroth intitulé Manuel des perturbations des âmes (Lehrbuch der Störungen des Seelens). Avec le temps, son aire sémantique devient beaucoup plus précis. A l’époque il est traduit comme « folie » ou « délire ». A partir de 1879 le psychiatre Krafft-Ebing limite son usage à des troubles de l’intelligence.

Le Dr Mendel en 1883 sépare la paranoïa en paranoïa hallucinatoire et paranoïa combinatoire pour souligner la différence entre les troubles délirants et les troubles hallucinatoires, les deux appartenant aux troubles d’intelligence et de raisonnement. La paranoïa combinatoire (sans phénomènes hallucinatoires) reste encore une description clinique actuelle. Le rétrécissement et la meilleure définition de la paranoïa vont permettre à Bleuler de passer de la démence précoce au groupe de la « schizophrénie ». Le délire paranoïaque est par excellence interprétatif et le sujet garde toutes ses capacités intellectuelles.

A partir de 1899 Kraepelin a donné au terme sa description classique en proposant la nosographie des psychoses d’après son système de classification et en les séparant en trois catégories : la paranoïa, la démence précoce et la psychose maniaco-dépressive.

Dans la même époque, Freud aborde pour la première fois le problème de la paranoïa dans la lettre du 24.01.1895, le manuscrit H, adressé à son ami Fliess. Dans ce texte, Freud range les idées paranoïaques à côté des idées obsessionnelles de la folie de contrainte. Par la suite en 1909, le mécanisme de la projection en tant que défense et l’homosexualité latente sont associées à la problématique de la paranoïa. Le délire de@ Schreber reste le cas emblématique de paranoïa dans la littérature psychanalytique.

Nous retrouvons ainsi dans le parcours étymologique du mot « paranoïa » certaines des qualités qui caractérisent cette entité nosographique, sa dynamique et son évolution de l’antiquité jusqu’à nos jours.

DSC_5239                                    N.RIGAS

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[1] En tant que préposition, rédigé avec le génitif il marque l’origine ou l’auteur d’un acte ; avec le datif il prend le sens de « le longue de, auprès de » ; avec l’accusatif il signifie d’une part « auprès de » exprimant l’extension, le mouvement ou la durée et d’autre part  « en dehors de » dans le sens d’un excès ou d’un défaut qui touche de manière oblique la limite d’une entité (comme dans les mots : paraphilie, parapharmacie, paraphrase, paraphonie, paraphrénie, paraplégie, paraphasie, parapsychologie).

[2] K. von Fritz publie en 1948 une série d’articles portant sur le mot νόος (noos) dans les textes de Homère et des Présocratiques et, bien qu’il reste loin de toute spéculation étymologique et linguistique, il se prononce pour une racine qui signifie « sniffer, renifler » (en anglais, « to sniff »). Cette hypothèse, acceptée par la majorité des hellénistes, reste valable jusqu’à 1978, quand D. G. Frame indique que νόος (noos) et νέομαι (néomai) ont le même rapport entre eux comme « logos » et « légō ». Il rapproche νόος à la racine nes-, un rapprochement accepté par plusieurs chercheurs. Cette hypothèse élargit encore plus le sens d’un « retour à la vie et à la lumière » ou d’un « retour à une prise de conscience ».

[3] Pour autant, afin de montrer la richesse d’une telle réflexion, devenue objet des querelles philosophiques depuis longtemps, nous citons trois autres traductions classiques qui en changent le sens : « Seulement ce qui peut être pensé, peut exister » d’après Zeller, « Le même peut être penser et être » selon Burnet et finalement la traduction de Vlastos « L’être est esprit, tout l’être doit être pensée », réflexion qui amena Hegel à écrire que « l’Être n’est que la négation du Néant ».

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