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DSC_0241L’interprétation des rêves aujourd’hui

François Duparc

 

 

  1. a) La découverte du rêve comme accomplissement du désir

La découverte de Freud concernant le rêve, élaborée de 1895 à 1899, a été une telle révolution que les analystes ont mis un certain temps avant d’apporter des ajouts conséquents à sa théorie du rêve. Lui-même a déploré, lors de ses derniers écrits (dans ses Nouvelles conférences sur la psychanalyse, en 1933) que sa théorie n’ait pas été augmentée davantage. Il faut dire qu’il était un précurseur, alors que depuis plus de quatre siècles, le rêve était considéré comme suspect de contenir, plus souvent que des messages divins, des messages du démon. Et les premiers à s’intéresser à l’hypnose et au rêve y voyaient un phénomène proche de la possession, de l’hystérie, de la folie. Ainsi pour W.Robert (1892), un des plus intéressants des auteurs dont Freud fait la revue dans son Interprétation des rêves, le rêve est un processus d’élimination de pensées étouffées dans l’œuf, qui pourraient rendre le sujet fou.

Pour Freud, par contre, le rêve est le gardien du sommeil, même s’il est menacé par les préoccupations de la veille, les stimuli extérieurs, et les motions pulsionnelles inassouvies. Le rêve est un enfant de la nuit qui s’avance masqué, il est l’expression d’un désir inacceptable, rejeté par la censure. Chez les enfants, le rêve est souvent plus simple, car ils ne disposent pas du symbolisme culturel et des mécanismes mentaux de l’adulte. Ainsi Freud relate comment sa dernière fille, âgée de dix-neuf mois, mise à la diète pour un trouble digestif, raconte son rêve de la nuit : « Anna Freud, fraises, grosses fraises, flan, bouillie!» (I.R., p.120), un rêve où l’accomplissement du désir oral est transparent. Mais chez les adultes, le rêve nécessite un travail d’interprétation, ce qui peut se faire à l’aide des associations libres du rêveur sur chaque détail du rêve.

Le rêve inaugural de son livre, celui de Freud sur son ancienne patiente Irma, dont le traitement est assimilé dans le rêve à une injection de triméthylamine, lui permet d’exposer sa méthode et d’affirmer que le rêve est l’accomplissement d’un désir soigneusement dissimulé par les mécanismes de figuration et la censure du rêve, qu’on devra démasquer grâce aux associations libres du rêveur.

Les rêves de commodités, comme il les nomme, sont plus rares, et proche des rêves enfantins ; ce sont des rêves de soif, où le sujet rêve qu’il boit une eau délicieuse à grands traits, où qu’il est déjà occupé à la tâche qu’il doit accomplir en se levant tôt dès le matin, ce qui lui permet de continuer à dormir ; ou encore d’une femme qui a peur d’avoir un enfant, et qui rêve qu’elle a ses règles.

Hormis ces exceptions, Freud soutient que la déformation dans le rêve est le cas le plus habituel. Les rêves trop clairs sont une défense contre l’inconscient, résultant le plus souvent d’une censure excessive.La différence normale entre le contenu manifeste et le contenu latent du rêve résulte de la censure du rêve. Les rêves de désirs sont en effet l’objet d’un refoulement, et sont dissimulés par différents mécanismes que Freud va s’employer à décrire, pour faciliter le travail de l’analyste à qui le patient va raconter ses rêves. Ou pour aider le sujet qui aimerait interpréter ses propres rêves dans un travail d’auto-analyse : ce que fit Freud lui-même, et de nombreux artistes.

  1. b) Les sources du rêve et les mécanismes du rêve

La première source vient du fait que le rêve reprend toujours des matériaux, des impressions et des images du jour précédent. La seconde source est plus ancienne et peut remonter à des souvenirs de l’enfance du rêveur, jusqu’à ses premières années. Ces souvenirs reviennent grâce à des points communs avec des éléments de la veille, qui vont ainsi les représenter. Ainsi le rêve de la monographie botanique de Freud, où il voit devant lui un livre de botanique ouvert sur le cyclamen.

En y réfléchissant, il relie cette image : 1) à des fleurs vues la veille en devanture d’un fleuriste et qu’il eu envie d’acheter à sa femme, 2) à son travail sur la coca, des années auparavant, qu’il a beaucoup regretté de ne pas avoir publié ; 3) à l’ami qui lui a écrit qu’il imaginait voir devant lui son livre sur les rêves, publié, et le feuilleter ; et enfin 4) au souvenir d’enfance d’un livre d’images que son père lui avait abandonné pour en effeuiller les pages.

Parmi les modes de figuration qui se manifestent dans le rêve, il va étudier les rêves typiques, et le symbolisme du rêve rencontré chez de nombreux rêveurs, au-delà des variations individuelles. Mais il s’agit là de rêves peu élaborés, de l’ordre du contenu manifeste. Le contenu latent demande un travail d’interprétation qui prenne en compte les mécanismes fondamentaux de la censure, parmi lesquels Freud met au premier plan la condensation et le déplacement. Les rêves qui se réduisent à des rêves typiques ou à des symboles universels sont peut-être, nous le verrons, des rêves résultant d’un travail psychique assez réduit quant à l’expression du sujet du rêve et de son désir.

Freud cite de nombreux exemples de rêves typiques : les rêves de confusion à cause de la nudité, les rêves figurant la mort de parents ou de personnes chères, les rêves de vol ou d’angoisses de chute, les rêves d’examens.

Ce qui me semble intéressant de remarquer, c’est qu’à chaque fois, une émotion assez primaire sous-tend ces rêves, une émotion tantôt étrangement absente, tantôt à la limite du cauchemar, provoquant le réveil, lorsqu’elle déborde la capacité de contenance du rêve en tant que gardien du sommeil.

Ainsi, le rêve de confusion à cause de la nudité s’accompagne d’un sentiment de honte, qui a remplacé le sentiment de fierté de l’enfant qui s’exhibe, une exhibition que l’on retrouve fixée chez le pervers, ou projetée dans un délire d’observation chez le paranoïaque, nous dit Freud.

Dans les rêves qui évoquent la mort de peSTLSrsonnes chères (parents, frères, enfants), on attendrait une douleur, dont l’absence étonne parfois le rêveur au réveil, nous dit Freud. Les plus typiques sont les rêves qui traduisent le désir de mort d’un parent, comme dans la jalousie fraternelle, ou le mythe d’Œdipe et la rivalité avec le parent du même sexe. Ces rêves peuvent tourner au cauchemar, lorsque l’affect n’est pas effacé par la censure.

Une troisième série de rêves typiques : les rêves de vol, rappellent le souvenir d’enfance d’être porté dans les bras, et tous les rêves de course, d’excitation ou de poursuites. Mais ces moments d’excitation, nous dit Freud, sont souvent suivis de pleurs, de larmes et d’angoisses de chute.

Il y a enfin le rêve d’examen, dont Freud dit qu’au-delà de la sensation de ne pas avoir été à la hauteur et l’angoisse d’échouer, qui reviennent du passé infantile, le rêve d’examen (comme tous les rêves typiques) ne donne pas lieu à des associations du rêveur qui permettraient de l’interpréter.

Cette pauvreté des associations du rêveur se retrouve dans le cas des symboles. Nos rêves sont remplis de symboles, mais ces symboles compliquent plutôt l’interprétation, nous dit Freud, car le rêveur en refuse souvent l’interprétation. Ils s’appuient sur des significations linguistiques, mythologiques et sociales que fournit l’imagerie populaire (ce qu’a développé Jung). Ils seraient donc proches d’un matériel préconscient : « Ce qui est aujourd’hui lié symboliquement fut lié vraisemblablement autrefois par une identité conceptuelle et linguistique » dit-il (I.R, p.302). Les symboles servent à la représentation des organes génitaux de l’homme et de la femme par des outils familiers, des escaliers ou des maisons, des paysages et des rivières, etc. Les rêves d’incendies ou de chute, de plongées dans des rivières, des tunnels, sont des rêves à symbolique sexuelle ou prégénitale ; ce sont des rêves urinaires, de retour au ventre maternel, ou encore de naissance difficile.

Nous avons donc deux cas extrêmes qui rendent difficiles l’interprétation du désir inconscient du rêveur : a) les contenus trop élaborés, qui peuvent être même des calculs, des raisonnements logiques, et qui reproduisent souvent des discours ou des phrases prononcées la veille du rêve, alors que le rêve procède plutôt en général par des figurations en images ; et b) les rêves typiques lorsque le contenu émotionnel a du mal à être contenu et transformé dans le rêve en affects liés à des représentations anodines. Mais tout ceci sera développé dans le chapitre sur les cauchemars, et dans les réflexions plus tardives de Freud à propos des rêves traumatiques.

À part ces cas limites, sur lesquels nous reviendrons, Freud consacre tout un chapitre aux mécanismes de censure et de travail normal du rêve, qui permettent de contenir et de masquer la réalisation du désir inconscient du rêve, de façon à préserver le sommeil. Ces mécanisme que l’analyste va devoir déjouer pour comprendre le désir du rêve. Et en premier, la condensation et le déplacement.

La condensation procède par assimilation de plusieurs éléments, par compression, comme dans le rêve de la Monographie botanique à propos des fleurs (où les rêves sont assimilés à des fleurs, et le livre sur les rêves à la monographie sur le cyclamen). Ou dans le rêve de l’injection à Irma, où Freud découvre qu’Irma condense plusieurs images de femmes, comme lui-même se trouve confondu, identifié à son père à la barbe grise.

Le déplacement traduit un décentrement du rêve de ses objets de désir principaux, pour des objets voisins ou de moindre importance, ce qui sert la censure. Au-delà de l’association libre, dans la rêverie, le rêve sur le divan, le déplacement est aussi à l’origine du transfert.

Mais il faut souligner que ces deux mécanismes — assimilés par Lacan aux mécanismes rhétoriques de la métaphore et de la métonymie, ce qui les range un peu vite dans l’ordre du langage — ne sont pas les seuls, même si Freud les met au premier plan. C’est le travail que j’ai entrepris depuis quelque années pour comprendre les mécanismes de figuration du rêve. On peut noter en effet d’autres mécanismes :

Le retournement en son contraire, ou l’absurdité qui résulte d’une inversion, qu’on retrouve aussi dans l’humour. « L’absurde dans le rêve, écrit Freud, est là pour restituer la disposition des pensées du rêve à railler ou à rire dans le même temps, par la contradiction. C’est dans cette intention que le rêve livre quelque chose de ridicule. » Et il cite son rêve de Goethe (p.281), où Goethe le grand homme attaque un jeune homme, en le traitant de fou, ce qui permet de voir l’inversion, car dans la réalité, c’est Goethe qui a été attaqué. Ce qui cache, nous le savons, l’attaque par Freud lui-même de son ami et confident Fliess, et de sa théorie des périodes.

Mais ce conflit ne peut être représenté que par un sentiment d’absurdité, d’inversion, qui traduit l’ambivalence des sentiments et un désir de mort, comme dans cet autre rêve, celui du fils qui a veillé son père mourant, et qui le voit lui parler « car il ne savait pas qu’il était mort » (I.R. p.366). La dramatisation, la mise en image, font le jeu de la régression de la pensée vers des formes peu élaborées, d’où également des images inversées, de bas en haut par exemple.

La répétition est une des formes de figuration évoquées par Freud à plusieurs reprises, mais qui ne fera pas l’objet d’un sous-paragraphe de son livre, comme la condensation et le déplacement. Aux limites de la réalisation du désir, cette répétition ne va pas forcément jusqu’au cauchemar ou au rêve traumatique, sur lesquels il reviendra plus tard. Il cite ainsi plusieurs fois la surdétermination d’un élément du rêve, l’idée du “rêve dans le rêve”, ou que le sujet se rêve en train de dormir, ou encore des répétitions qui partent d’une réalité perceptive qui se répète dans le rêve.

Toutes ces figures sont en fait le résultat d’une régression pour préserver le sommeil, où le narcissisme du rêveur est au premier plan (comme l’évoque B.Chervet, Le rêve dans le rêve, 2006). On pense ici aux “fantasmes concernant la vie intra-utérine, le séjour dans le corps de la mère” évoqués par Freud (I.R. p.343), fantasme de retour au ventre maternel qui fait le lit du sommeil profond, dans ses élaborations plus tardives.

Je terminerai par un dernier mécanisme du rêve, qui résulte de la censure lorsque celle-ci provoque des coupures, des zones opaques ou blanches dans le rêve. Son action ne va pas toujours jusqu’à entraîner le réveil pour éviter la répétition d’un vécu traumatique, mais elle ne se réduit pas à dissimuler le désir du rêve ; elle apparaît dans des zones du rêve qui semblent coupée, floues, ou bien elle se traduit par une sensation d’inhibition, de paralysie. Freud évoque ici l’idée de la castration ou de la mort. Dans ses élaborations ultérieures, lors de la seconde topique, la censure est elle-même la réalisation d’un désir, mais celui d’une punition par le Surmoi pour un désir sexuel interdit.

Du fait de ma pratique avec les cas limites et en psychosomatique, il m’est venu l’idée de développer les mécanismes de figuration de Freud, afin de  dépasser la question du symbolisme du rêve. Une notion que Freud a utilisée, mais dont il est revenu après les excès de Jung, qui voulait les réduire aux symboles culturels, à des archétypes de l’inconscient collectif, pour éliminer leur sens sexuel, enraciné dans l’histoire du développement de l’enfant, et donc, par la même occasion, l’aspect sexuel de l’Œdipe qui nous concerne tous.

En relisant les Minutes de la Société de Vienne, j’ai découvert qu’il avait indiqué dans une discussion avec ses élèves viennois en mars 1915 qu’il avait clairement tranché, et préféré les fantasmes originaires qui constituent l’Œdipe aux symboles de Jung et de Steckel (Freud 1912-1918, p.323). Sans doute pour leur caractère ouvert, ce qui leur permet d’être habités par l’expérience du sujet pour se transformer en fantasmes plus élaborés. Comme les mécanismes de figuration, les pictogrammes d’Aulagnier ou ou les pré-conceptions de Bion, ces fantasmes ne se réduisent pas à une pensée collective, mais ils organisent la pensée depuis ses origines, aux sources du rêve ; et s’ils ne sont pas fixés par des traumas, ils permettent une vision plus dynamique des représentations.

Dans mon livre sur Le travail du psychanalyste (2017), je développe l’idée que les fantasmes originaires sont des opérateurs qui organisent très tôt la pensée, au niveau des émotions et des formes primaires de la représentation, au stade de l’imitation motrice de la perception entre l’enfant et sa mère. Ils permettent de comprendre comment les fantasmes s’élaborent et entrent en résonance, depuis la chanson de gestes mère-bébé jusqu’à leur traduction en images, puis en mots. La trace des fantasmes primitifs véhiculés par la famille, le maternage et l’éducation se retrouve ainsi dans les symboles, les représentations, et les mécanismes de figuration du rêve.

Le rêve, nous l’avons vu, est avant tout une mise en images, mais avec parfois une résonance affective, contenue pour éviter la décharge et le réveil.

La trace des formes primitives ou motrices de la représentation persiste dans les mécanismes de figuration du rêve que nous avons recensés. Ceci me semble cohérent avec ce que Freud dit à Tausk en 1915, toujours dans les Minutes, qu’il n’a jamais prétendu que les fantasmes originaires se transmettaient sous forme de complexes. Il émet l’idée qu’ils sont constitués au départ d’impressions de mouvement à l’occasion d’activités pulsionnelles, comme une “mécanique de la psyché”. Cette mécanique fait penser aux mécanismes de défense que l’on retrouve dans les symptômes névrotiques. Mais Freud les a surtout étudié dans les mécanismes du rêve pour dissimuler, refouler et censurer les contenus venus de l’inconscient, les émotions et les mouvements pulsionnels qui conduiraient sinon à la décharge, au passage à l’acte et au réveil, voire au somnambulisme.

Ainsi, dans le fil de cette formulation, on peut déduire :

1) que le déplacement est dans le fil d’un mouvement de séduction (le mot séduction venant du mot latin seducere qui signifie détournement, attraction),

2) que la condensation traduit l’identification de deux personnes (l’imitation, l’incorporation cannibalique, meurtre du rival œdipien pour s’attribuer ses pouvoirs).

3) que le retournement en son contraire exprime un conflit ou une opposition dramatisée, et représente  l’aspect négatif de la scène primitive entre les parents.

4) que la répétition du rêve dans le rêve peut figurer le retour au ventre maternel ou la naissance,

et 5) que la censure représentée par une zone floue, une coupure, peut évoquer la castration, la perte, ou le manque de pénis.

Nous avons ainsi les cinq fantasmes originaires constitutifs de l’Œdipe, mais dans leurs formes les plus précoces, transmises ni par la génétique ni par l’éducation, mais par le holding, le maternage et la censure de l’amante (selon M.Fain), liée au tiers paternel dès les premiers temps de vie de l’enfant. Leur mise en image est la figuration la plus élaborée de ce qui sinon menacerait le rêveur d’un réveil par une décharge émotionnelle, motrice ou hallucinatoire, au lieu d’un affect lié à des représentations contenantes grâce au travail du rêve.

  1. c) Pour illustrer cette question des mécanismes de figuration et de censure du rêve, je vais donner le bref exemple d’une femme (très éloignée de toute culture analytique) venue me consulter car elle souffrait de son couple avec un ami qui n’assurait pas sa sécurité, et avec qui elle avait du mal à avoir des relations sexuelles satisfaisantes. Elle avait une enfance difficile, des parents séparés très tôt, et un oncle gentil mais qui devait abuser d’elle, sa mère ne l’ayant pas protégée.

Dans son analyse, elle commença par me dire qu’elle ne rêvait pas depuis longtemps, mais qu’elle avait le souvenir de rêves répétitifs, enfant, où elle rêvait qu’elle s’envolait dans l’escalier en planant, ou encore qu’elle tombait dans un trou sans fond, avec des bruits de coups. C’étaient des rêves qui la poursuivaient la journée, et qui lui donnaient des angoisses lorsque était seule chez elle, ou dans l’obscurité. En analyse, après un certain temps à me dire qu’elle ne rêvait pas, elle se souvint un jour d’un rêve sur lequel elle ne pouvait pas beaucoup associer, et qui me semblait ainsi proche des rêves typiques peu élaborés du début (son rêve de vol et de chute). C’est un rêve de vol où elle était ballotée de droite et de gauche ; « Ça cognait, me dit-elle, mais ce n’était pas trop grave, c’était plutôt amusant ».

On voit ici le retour d’un rêve typique de vol, de séduction, comme un enfant porté dans les bras rêve qu’il vole, mais avec la menace de chute qui figure la castration du désir lorsque celui-ci dépasse le limites du contenant maternel  : la  mère, la maison qui ne protège pas, où l’on voit un symbole freudien, peu élaboré, l’escalier figurant le sexe féminin. Et un thème de scène primitive, probablement.

La différence avec ses rêves d’enfant, me dit-elle, c’est qu’elle se sent portée, ici, sur le divan, par ma présence, alors que sa mère ne la portait jamais et qu’elle a le souvenir d’avoir été laissée souvent seule, par exemple pour revenir de l’école à alors qu’elle n’avait que six/sept ans (et le souvenir d’un exhibitionniste). Son compagnon actuel la laisse aussi trop souvent seule pour aller travailler dans son bureau, la nuit.

Rêver à deux, me dit elle alors, c’est mieux que rêver toute seule. Je suis séduit (dans mon contre-transfert). J’ai l’impression d’entendre une citation d’Ogden, l’analyste américain inspiré par Bion. Mais je me souviens de la figure composite du séducteur, depuis son père parti tôt pour une mairesse, jusqu’à l’oncle incestueux et son premier mari qui l’a trompée très vite. Je me retiens d’être “gentil” et je l’interroge sur les coups contre les murs, qui me paraissent la partie sur laquelle elle associe le moins. Elle me dit alors qu’elle ne voit pas. Ce n’est qu’après plusieurs mois d’analyse qu’elle me dira qu’après leurs disputes ses parents se retrouvaient la nuit, et que sa mère lui a demandé une fois si elle ne les entendait pas. La scène primitive, vous dis-je, et le rêve absurde qui fait qu’elle n’avait pas peur de tomber dans son dernier rêve, soit l’inverse de son rêve répétitif d’autrefois. L’aspect hystéro-phobique du rêve s’est donc déployé dans un second temps, au bout d’un certain travail analytique qui lui a permis de consolider ses mécanismes de défense et de faire des rêves moins pauvres, moins proches de cauchemars débordant au réveil, avec sa peur de l’obscurité dans laquelle elle allait jusqu’à voir des personnages monstrueux.

  1. d) La question des affects est l’objet d’un long passage de L’interprétation des rêves, car leur liaison est un enjeu majeur du travail du rêve en tant que gardien du sommeil, dans la réalisation hallucinatoire du désir que produit le rêve. Pour Freud, les affects dans le rêve sont l’objet principal du travail de la censure, pour qu’ils soient réprimés, déplacés sur des objets insignifiants ou symboliques (un lion, pour un personnage à barbe de lion, par exemple) ou retournés en leurs contraires (le rire qui remplace les larmes). Si l’émotion déborde (c’est ainsi que je me représente l’affect mal lié), le rêveur n’a plus d’autre solution que le réveil, et son désir de dormir est alors sacrifié.

Les émotions en cause, comme les mécanismes de figuration, sont en nombre assez limité. La plus évidente est l’angoisse, qui traduit un débordement de l’excitation, et se retrouve dans la phobie ou ce que Freud nommait la névrose d’angoisse. Les rêves de conflit ou d’agression, qui expriment des colères ou des émotions violentes, ne sont pas rares non plus. Certains rêveurs peuvent se réveiller en larmes, avec l’impression d’avoir perdu un objet précieux, ou de se retrouver perdus, abandonnés. Ce peut être aussi un rire ou un moment d’émerveillement devant la beauté, une image qui suscite l’admiration.

Les émotions qui débordent, dépassant les affects bien liés à des représentations qui les contiennent, reste une question pour moi, comme j’ai tenté de l’aborder dans mon livre (2017).

Cela interroge la traduction du terme allemand Affekt, le mot émotion me semblant parfois plus approprié que le mot français affect, si on lit Freud attentivement. Ainsi, Freud dit par exemple : « Je suis amené à me représenter le déclenchement d’un affect comme un processus centrifuge, mais orienté vers l’intérieur du corps, analogue aux processus d’innervation motrice et sécrétoire… La répression des affects ne serait pas un effet du travail du rêve, mais une conséquence du sommeil…» (I.R. p. 399). Dans ses premiers textes écrits en français, il emploiera d’ailleurs le terme d’émotion, au lieu d’affect.

  1. e) L’interprétation des rêves dans la cure

Ce que nous avons vu à propos de l’angoisse ouvre deux questions :

1) existe-t-il une nosologie psychanalytique des rêves, qui permette de faire le diagnostic d’une orientation névrotique probable, ce qu’on tente d’évaluer lors des premiers entretiens avec un patient : phobie, hystérie, névrose obsessionnelle ou dépression névrotique ? Ou peut-on repérer, au-delà de la névrose, un état-limite ou une affection psychosomatique ?

2) La question de l’interprétation des rêves ; comment interprète-t-on les rêves selon les différentes pathologies dont ils témoignent ? Y a-t-il une stratégie pour cela ? Sans aller jusqu’à fétichiser les rêves, ces objets transitionnels de la psyché, nous met en garde J.B.Pontalis (Entre le rêve et la douleur, 1977).

Ces deux questions sont assez liées, mais restent encore assez peu abordées par les différents collègues qui ont écrit sur le rêve. Freud a surtout écrit sur la surdétermination du rêve, et la difficulté d’interpréter les rêves qui dissimulent, sous le couvert de l’élaboration secondaire, leurs contenus les plus inconscients. Il prescrit au patient de raconter plusieurs fois le même rêve, afin de repérer les variantes des passages qui focalisent la résistance.

Il est ainsi clair qu’on ne peut donner un sens d’emblée et faire un diagnostic immédiat à partir du rêve, comme le feraient les onirologues qui foisonnent à nouveau de nos jours, comme à l’époque des chamans et des diseurs de bonne aventure. On doit faire appel aux associations libres du rêveur, et prendre le temps de chercher le sens latent, ce qui nécessite souvent au minimum plusieurs séances, parfois beaucoup plus, comme Freud le raconte dans l’Interprétation des rêves. L’analyste devra faire attention à ne pas centrer son analyse sur le sens manifeste ou symbolique des rêves, qui constitue souvent une façade défensive au service de la censure.

On peut juste ébaucher de dégager un style névrotique, à partir du rêve et des associations qu’il engendre. Ainsi, un rêve très élaboré, qui donne naissance à des ruminations et de la culpabilité, peut évoquer un style obsessionnel.

— Un rêve théâtral mêlant le désir et l’amour en conflit peut être l’indice d’une structure hystérique (M.Fain, C.David ; Aspect fonctionnels de la vie onirique, 1962). Les coups contre les murs du rêve de ma patiente en sont un exemple.

— Des rêves avec des personnages ou des animaux inquiétants, un risque de chute ou des vertiges, peuvent faire penser à une structure phobique. Jusqu’à la dépression névrotique qui peut se traduire par des pertes, des voyages ou des absences dans le rêve. Je renvoie ici à mes livres sur Le travail du psychanalyste et sa clinique (2017).

— Mais autant avec une structure névrotique, on doit attendre que la trame du rêve se dénoue, et que les rêves successifs dévoilent les résistances en se répétant, autant, avec une structure limite, psychotique ou psychosomatique, le rêve échoue à préserver le sommeil de la pression des désirs insatisfaits, par un accomplissement hallucinatoire du désir, masqué et contenu par la censure.

Chez ces patients, les rêves sont tantôt des cauchemars qui restent longtemps en mémoire, tantôt systématiquement oubliés, et le sujet dit alors qu’il ne rêve jamais. Cela diffère de l’oubli partiel des rêves qui est le signe d’un refoulement réussi des désirs qui pourront réapparaître dans des rêveries diurnes ou des projets liés au désir ; le sujet dans ce cas se souvient vaguement avoir rêvé et de quelques bribes de rêve qu’il est capable retrouver occasionnellement. Ici, les cauchemars ou l’oubli systématique traduisent l’échec d’un travail interprétatif personnel de ses propres rêves, du style : « Ça m’a touché, j’en ai rêvé ! »

L’interprétation de Freud est que le récit d’un rêve est la traduction par la parole d’une série de représentations ou d’images produites sur “l’autre scène” de l’Inconscient, au cœur du sommeil.

Depuis Michel Jouvet dans les années 60 (Le sommeil et le rêve, 1992), les découvertes des neuro-physiologistes ont confirmé que le rêve, nommé par Jouvet “sommeil paradoxal”, doit être transformé au réveil pour être soumis à l’élaboration par la pensée verbale — en processus secondaire, selon Freud.

Mais comme le dit justement G.Szwec (1986), ce processus de traduction du sommeil paradoxal, qui va de la sensorimotricité au langage en passant par l’image, sert aussi le refoulement. Le rêve serait autant un processus de décharge au service du plaisir, qu’un agent de la censure. Pour lui la narcolepsie (syndrome de Gelineau) ou certaines crises d’épilepsie sont ainsi la manifestation psychosomatique d’un échec de la fonction onirique, en deçà de l’hystérie.

Les personnages et les objets qui figurent dans les rêves sont la reprise de vécus ou d’événements récents par le sujet, réorganisés pour les soumettre aux contraintes du programme génétique, selon Jouvet — au désir inconscient plongeant jusqu’aux confins du Ça somatique, selon Freud. Le sujet y figure souvent lui-même, plus ou moins dissimulé derrière d’autres personnages.

De fait, des auteurs post-freudiens ont parlé de la valeur prospective du rêve, soit la capacité d’anticipation de l’avenir, et de préparation aux épreuves de la réalité apparues la veille, ou dans l’histoire du sujet. C’est l’idée déjà évoquée par Jose Rallo Romero en 1974, dans son Rapport au Congrès des analystes de langue française à Madrid et par J.Bergeret dans sa discussion de ce rapport.

C’est aussi ce que suggère J.Guillaumin dans Le rêve et le Moi (1979), à propos des rêves récapitulatifs, des rêves prospectifs, voire prophétiques. Cet aspect rejoint le désir d’intégrer les cauchemars, les rêves répétitifs ou traumatiques dans une réalité réparatrice, par un appel à l’autre (à un tiers protecteur, pour J.Guillaumin) et à sa fonction interprétative, lorsque le moi peut compter sur l’objet. Récemment Tobie Nathan en a fait le sujet d’un livre (2011), qui dénonce les insuffisances de L’interprétation des rêves freudienne quant à cette fonction prospective du rêve.

En fin de compte, le rêve tente de transformer les traces mnésiques pour aboutir au plaisir qui a été insuffisant ou absent durant la veille, et obéir au principe de plaisir (Freud). Lorsqu’il n’y parvient pas, il se limite à reproduire les traces mnésiques de ces expériences insatisfaisantes dans la compulsion de répétition : le caractère traumatique domine et c’est le cauchemar qui l’emporte. Ces traces seront reprises dans le récit du rêve à un tiers (parent, confident, ou le psychanalyste), ou dans une rêverie diurne, qui vont leur donner une seconde chance de s’organiser.

C’est le but de la mise en mots, même si elle échoue toujours en partie ; pour que les rêves, les fantasmes, puissent aboutir à des mises en scène du désir permettant d’en prendre conscience et de fournir des buts à atteindre, tout en différant suffisamment leur réalisation pour pouvoir les accorder avec la réalité comme avec la morale (l’instance du Surmoi-Idéal).

4) Échecs du rêves : absence de rêves, rêves fleuves, rêves crus, cauchemars

Voici donc venu le moment de parler des rêves qui semblent contredire la réalisation du désir, ce que Freud a tenté de contester au début. Il y est revenu par la suite, à propos des rêves traumatiques et avec sa seconde topique, comme il l’évoque dans son Abrégé de psychanalyse, en 1938.

Lorsque les désirs de l’inconscient sont trop puissants, le désir de dormir et de revenir dans le sein maternel est interrompu, nous dit Freud, et le dormeur doit s’éveiller. Cela pose la question de la qualité de l’appareil représentatif dont l’appareil psychique dispose pour “traduire” (contenir) les émotions, les mouvements du corps et ses éprouvés sensoriels malgré leur réactualisation traumatique (dans les vécus traumatiques récents) et pour transformer l’excitation inconsciente en pulsion, représentée dans le rêve par des images. Lorsque la pulsion est débordée par la violence fondamentale (J.Bergeret), l’excitation ou l’émotion primaire, le Moi est contraint de se mobiliser pour le réveil.

Il s’agit d’un échec du travail du rêve, dont il existe de nombreuses formes cliniques. Ce sont soit des rêves ratés, qui ne font que reprendre des pensées de la veille sans aucune fantaisie ni images, soit des rêves oubliés si bien que le sujet pense qu’il ne rêve jamais, soit des rêves fleuves, multiples et interminables, ou encore des rêves crus réduits à une image vive ou à une sensation, jusqu’au cauchemar, au somnambulisme.

Les rêves pauvres, les rêves crus se limitent à une image, à une sensation ou à une émotion (de l’angoisse à l’orgasme), voire à un geste ébauché. De même les rêves quasi somnambuliques n’empêchent pas la décharge motrice (un sursaut, un mouvement qui réveille, un geste agressif, un coup sur l’oreiller ou contre soi-même). Ces rêves sont plus fréquents chez les patients atteints de névroses actuelles, de troubles limites, ou psychosomatiques. Ce sont des embryons de rêves qu’on peut retrouver, nous le verrons, par un travail analytique actif et ciblé.

Les rêves fleuves, à l’inverse, sont souvent l’émanation d’un clivage, avec une élaboration poussée vers la pensée et les processus secondaires. Cette élaboration se fait sur un mode hyperactif, scindé de l’inconscient primaire qui ne s’exprime que par une hypermentalisation, ou une sorte de manie banche, comme on en voit chez les sujets allergiques par exemple (F.Duparc, 2001).

Les cauchemars surviennent lorsque la charge émotionnelle déborde la contenance du Moi du rêveur, ses capacités de refoulement et la censure du Surmoi. Ils représentent l’échec de la traduction représentative des émotions en affects modérés, des sensations et des mouvements en images, avant la dernière traduction en mots pour le récit du rêve.

Pour J. Guillaumin, un des premiers à avoir insisté sur cet aspect en 1979 (dans Le rêve et le Moi), l’image est en effet le lieu de passage privilégié par lequel le moi vigile et le moi onirique se rencontrent : d’un côté la vie pulsionnelle qui prend sa source dans l’éprouvé corporel le plus intime, soit les racines, l’ombilic du rêve ; et de l’autre les restes diurnes, la relation avec les objets. L’image est ainsi le produit de la traduction ou du transfert, disait Guillaumin en corrigeant la traduction réductrice du terme de Freud Uberträgung dans L’interprétation des rêves.

Ces échecs du rêve viennent d’un excès d’excitation traumatique, d’un affect trop intense, ou d’un vécu récent source d’insatisfaction, qui fait résonance avec un vécu traumatique du passé. Le sujet est incapable de produire un rêve assez protecteur pour son sommeil, qui puisse anticiper la réalisation de ses désirs en attente.

Ce matériel sensoriel ou émotionnel de l’inconscient primaire, dit Fain (dans Aspects fonctionnels de la vie onirique en 1963) est en manque de représentations visuelles suffisantes pour une élaboration hallucinatoire.

Pour S.Bottela (2005) comme pour G.Szwec, la formation du rêve n’est possible qu’à travers un processus de traduction, qui part du rêve physiologique, du sommeil paradoxal, soit “l’ombilic du rêve” (comme le désigne Freud), pour parvenir à l’image, et enfin au récit du rêve, lorsque le rêveur s’éveille et que son préconscient le traduit en associations libres par la parole. Le sujet se réveille, et va conserver le souvenir du rêve pour pouvoir le transformer en récit à raconter à un tiers, un interprète, ou pour tenter de l’interpréter lui-même une fois réveillé.

Nous verrons quelle stratégie l’analyste doit tenter lorsque les cauchemars sont répétitifs comme dans les névroses traumatiques, ou réduits à des sensations, des images ou des mouvements, et qu’ils ne peuvent faire l’objet d’une traduction en récit. Les rêves des névroses traumatiques, qui ramènent le sujet à la situation traumatique, ont été un des arguments de Freud pour justifier la compulsion de répétition et la pulsion de mort. On peut aussi y voir un désir d’emprise, de maitriser la situation traumatique pour en éviter la répétition.

Le fait de se réveiller au milieu de son cauchemar est aussi une façon d’en appeler, comme l’enfant qui crie, à un tiers protecteur pour “transférer” l’impossible à satisfaire ou le vécu traumatique, à un sujet qui puisse l’apaiser — une troisième topique qui inclut l’objet tiers comme enveloppe pare-excitante d’appoint (Duparc, 2006). Dans celle-ci, |’appareil psychique du sujet est encore en gérance par un objet d’étayage qui soutient son désir ; par l’identification projective, l’appel à la rêverie maternelle de Bion, dans ce qu’il nomme « la capacité de rêverie la mère » (1967, Réflexion faite).

Récemment G.Civitarese (dans Le rêve nécessaire, en 2016) a repris ces idées de Bion, et celles d’Ogden pour qui le rêve, en analyse, est un rêve à deux qui en appelle à la rêverie de l’analyste. Comme dans le célèbre rêve raconté par Freud : « Père, ne vois-tu pas que je brûle ? », l’analyste est attendu pour achever le travail du rêve, de réalisation du désir, là où la compulsion à la décharge et la pulsion de mort semblent l’emporter. Le cauchemar est un embryon congelé, en souffrance d’un projet parental.

5) La reconstruction du rêve

Et c’est pourquoi le cœur de l’analyse est la mise en parole par le sujet de ses rêves et de ses fantasmes, qui vont se transformer en rêveries diurnes, se traduire en désirs, et se relier à des projets ou des ruminations plus ou moins réalistes.

Tout sujet s’efforce en général de donner sens à ses rêves de la nuit (surtout aux cauchemars), en cherchant leur valeur symbolique, avec l’aide d’un proche, parfois d’un gourou, d’un chaman, d’un onirologue … ou d’un psychanalyste. Ce phénomène est amplifié par la démarche de consultation, mais pour que le sujet puisse les dire, il faut qu’il ait établi une relation de confiance suffisamment bonne (un transfert de base, selon C.Parat) pour pouvoir les livrer au cours de son récit en association libre. La cure de parole peut alors débuter, comme une tentative de représentation de ce qui n’a jamais pu se dire, à partir des fantasmes et des rêves inconscients. C’est un travail de prise de conscience, de retour des souvenirs et des fantasmes refoulés, pour assurer l’élaboration des éléments historiques qui ont eu un effet traumatique. Afin que le désir, cette fois, puisse mener à bien sa tâche, d’indiquer un but et un sens au sujet dans sa vie, sans se heurter aux limites que le passé lui a imposées.

À travers les rêves, la mise en conte ou la reconstruction du fantasme, le but de la mise en parole sera d’assurer cette fonction des fantasmes inconscients, d’élaborer la représentation du désir. La libre association par la parole dans la cure va permettre au patient, grâce à la détente sur le divan et au silence de l’analyste, une régression aux confins de la pensée et des processus primaires. Un rêve sur le divan, sans trame logique, sauf en après-coup, dans le travail d’auto-interprétation en début et en fin de séance. Mais s’il ne peut produire un rêve suffisamment protecteur pour son sommeil et la réalisation de son désir, le patient ne saura tirer bénéfice d’une cure analytique sur le divan.

En effet, si les excitations par les restes diurnes et à la vie pulsionnelle ne trouvent, pour les lier par la censure, que des représentations de mauvaise qualité sans épaisseur symbolique : des “représentations-limites” (Manuscrit K. Freud 1896), ces “formes” sensori-motrices peu élaborées ne peuvent se traduire en images, en représentations de chose se reliant à l’affect et au langage.

Au lieu d’un vrai rêve, elles produisent des rêves de couverture sur lesquels le sujet ne peut associer, des rêves crus, des cauchemars, des rêves sans contenu ou des rêves blancs, proches de l’hallucination négative. Au lieu de fantasmes autoérotiques ou de rêveries, le sujet ne dispose que de ruminations, d’agirs somnambuliques, de comportements stéréotypés, toxicomanes ou autocalmants.

La cure analytique conduira à l’échec du processus, à une lassitude de l’analyste, et du côté du patient, à des agirs, des interruptions ou des somatisations. C’est ici qu’une technique de reconstruction du rêve à partir de ses ébauches avortées sera nécessaire afin de restaurer la libre association et de transformer le discours défensif barrant la résonance de l’Inconscient en une parole proche d’un rêve accomplissant le désir.

Dans les névroses actuelles et les affections psychosomatiques, en particulier, les troubles de la fonction onirique sont fréquents. Si un sujet ne peut produire de rêves protecteurs pour le sommeil et la réalisation du désir, une cure analytique classique lui fait courir des risques de décompensation somatique, à moins de renforcer les paramètres défaillants de son système sommeil-rêve. Car il souffre de rêves avortés, d’embryons de rêves incapables de donner lieu à des souvenirs. Ceux-ci ressemblent tantôt à des pensées conscientes sans émergence de l’inconscient, tantôt débordent et provoquent le réveil, sans qu’il soit capable d’en saisir autre chose qu’une noyau hypercondensé, sans association possible, proche de la perception ou de la motricité.

Ces rêves traumatiques sont mus par la compulsion de répétition, et cherchent un contenant pour être représentés, un appareil à rêver (la capacité de rêverie maternelle de Bion), là où ils ont fait défaut face au trauma. Les cauchemars, pour paraphraser Freud dans le Complément métapsychologique à la théorie du rêve (1917), font appel à un veilleur de nuit ou à un interprète, à un destinataire extérieur qui puisse jouer le rôle d’un pare-excitation et achever la transformation du cauchemar en rêve, de l’avorton en enfant de la nuit, sous l’effet du transfert.

Partant de là, pour accompagner ces patients en mal de rêves, on peut élaborer des stratégies pour rétablir le rôle de gardien du sommeil et sa fonction de réalisation hallucinatoire du désir.

— Avec des patients qui ne rêvent pas, souffrent d’insomnie ou de réveils nocturnes sans rêves, on tentera d’attirer leur attention sur des ébauches qui ne leur paraissent pas de vrais rêves, d’autant que cela induit une blessure narcissique chez eux, qui savent que l’analyste s’y intéresse, et qui souffrent de ne pas en avoir à raconter, surtout s’ils ont aussi une pensée pauvre en associations.

On peut leur dire alors, en prenant garde qu’ils ne le prennent pas comme une pression, qu’ils font sûrement des rêves, mais qu’ils les oublient car ils leur paraissent sans intérêt. Or même un rêve réduit à une sensation, une couleur ou une impression de mouvement, lors d’un réveil nocturne, peut avoir un sens. On aura alors la surprise de recueillir des embryons de rêves — des rêves d’incendie, de dédoublement, de vol dans un nuage blanc ou de chute dans un précipice — qui ont souvent une ressemblance avec ce que Freud appelait des “rêves typiques”. À défaut on peut dire au patient qu’il peut faire des équivalents de rêve en séance, sous forme de sensations corporelles.

La relaxation psychanalytique permet de repérer ces équivalents mal mentalisés : ainsi, avec un patient qui a une secousse dans les épaules, on peut attirer son attention sur ce phénomène, et s’entendre dire qu’il a eu l’impression fugace que le divan bougeait, ou qu’il tombait. Le dépouillement des tensions (comme les habits qu’on enlève pour s’abandonner au sommeil) favorise la régression au ventre maternel évoquée par Freud, et l’enveloppe du sommeil figurée par la relaxation rend possibles ces “rêves éveillés”, absents dans la pensée hypervigile du sujet. Bien sûr, il faut du temps pour en arriver à ce degré de confiance, et que l’analyste évite de faire intrusion avec des questions trop insistantes.

— En cas de cauchemars répétitifs, ou de rêves qui réveillent, la stratégie la plus opérante est de chercher à restaurer la fonction du rêve de réalisation du désir, ce qui nécessite que l’analyste, au lieu d’interpréter le rêve en le ramenant à un traumatisme, cherche plutôt à le modifier, à construire le scénario du rêve qui aurait pu figurer un désir. Il fait avec le rêve ce que ferait un bon conteur pour enfant, en transformant l’horrible fait divers en conte de fée dans lequel une issue favorable est entrevue, ce qui permet de retrouver le sommeil.

Ainsi, un rêve de chute peut être envisagé comme un désir du patient de laisser tomber une partie de sa vie, et l’analyste peut imaginer un parachute qui va s’ouvrir pour le patient avant qu’il n’arrive au sol. L’image du parachute, qui semble une suggestion, une liberté littéraire excessive du conteur-analyste, vient pourtant plutôt, en général, comme une sorte de chimère, au sens où l’entend M. de M’Uzan (1996). On peut ainsi montrer au patient qu’il a contribué à cette image en évoquant son intérêt pour le parapente, par exemple, ou sa façon d’attendre des surprises de dernier moment : l’interprétation lui appartient donc aussi, et il est co-créateur du conte ainsi réalisé, afin de mettre le traumatisme à l’écart, ne serait-ce qu’un moment pour calmer le feu de l’excitation. Je dois dire qu’il m’est même arrivé de me référer à un conte appartenant à la culture d’origine de certains patients, ou à leur culture familiale infantile, pour soutenir l’aspect créatif de la construction.

Cet aspect de construction du rêve réalise ainsi l’objectif stratégique de ramener le cauchemar à un vécu traumatique réel, reconstruit à partir du rêve, pour le transformer aussitôt et lui trouver la fin heureuse qu’il aurait dû avoir. L’identification du traumatisme, son élaboration psychique, ne peuvent en effet se faire de façon constructive que si le “mauvais objet” au sens kleinien du terme est neutralisé, évacué, grâce à un “bon objet” qui constitue la fin heureuse, ou l’objet secourable.

Ceci évite le piège de certaines interprétations, qui enfoncent le sujet dans la douleur traumatique du passé, ou dans un transfert négatif. Je pense ici à un travail intéressant de J.M.Quinodoz sur Les rêves qui tournent une page (2001), qui montre que même des rêves angoissants et régressifs qui apparaissent au bout d’un certain temps d’analyse, peuvent avoir un but positif, qui est de se défaire d’un passé traumatique, d’une défaillance du moi appartenant au passé. La construction de l’histoire est ainsi un moyen de dégager l’avenir du désir des pièges de l’enfermement dans la répétition mortifère. Et de restaurer le travail du rêve, qui est de préparer le sujet à un accomplissement possible de ses désirs.

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