Archives mensuelles : juin 2017

Comment la France  accueille les enfants ou seuls les morts ne migrent pas
par Delphine Schilton

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Au lendemain de l’assassinat de ses deux parents, Mohammed a fui Conakry, la capitale de la Guinée. Il est mineur, il a seize ans et demi. Il prend la route de la Libye, via le Mali. Rapidement, avec ses compagnons d’infortune, il se fait kidnapper par les Touaregs qui les enferment dans un bunker et tentent de les rançonner. Il s’échappe, rejoint les côtes, se fait maltraiter par les passeurs, prend la mer, est secouru par les Italiens, passe de la Sicile à Marseille, puis enfin Paris !

Arrivé au DEMIE (Dispositif d’évaluation des mineurs isolés étrangers, géré par la Croix-Rouge française), au métro Couronnes, où en tant que mineur, il doit se présenter pour bénéficier de la protection de l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE), on lui récuse sa minorité. Au prétexte qu’il fait preuve de « grande autonomie » et qu’il ne peut produire de papiers d’identité. Je loue ici la sagacité des services de la Croix-Rouge et leur sens de l’observation, si ce n’est leur aptitude clinique : effectivement Mohammed est autonome, et la raison en est simple. Ne faut-il pas faire preuve d’autonomie pour survivre à ces terribles épreuves ?  Les  mineurs non-autonomes sont morts et leurs cadavres gisent quelque part entre le Mali et la Libye, ou dans la Méditerranée.

Survivre, c’est être autonome. Avoir survécu, est-ce une preuve à charge contre la minorité des sujets ? Je viens d’apprendre que oui : lorsque les  évaluateurs du DEMIE (Dispositif d’évaluation des mineurs isolés étrangers, géré par la Croix-Rouge française), rencontrent les jeunes, ils ne leur fournissent pas toujours d’interprètes, encore moins de psychologues comme le dispositif le prévoit (mais à quoi bon s’arrêter à des détails), ils adressent un rapport à la DASES (Direction de l’Action Sociale, de l’Enfance et la Santé) avec des recommandations. Celles-ci peuvent être favorables, mais même dans ce cas, elles ne sont pas toujours suivies. Dès qu’un gamin est décrit comme « autonome », cette autonomie fonde souvent une décision négative de la DASES. On marche sur la tête. Il ne reste plus au mineur qu’à se doter d’un avocat qui fera en son nom appel de cette décision. Le jeune se trouvera alors convoqué au tribunal et le juge des enfants pourra avoir recours aux tests osseux pour apprécier sa minorité, tests qui, on le sait, sont peu fiables, avec des marges d’erreur connues, de l’ordre de 18 mois. Il pourra ordonner un placement provisoire (OPP) le temps des expertises, documents ou test osseux.

Bien entendu, ni Paris, ni la France ne peuvent accueillir, selon le poncif consacré, « toute la misère du monde », et il faut bien définir des critères. Pour ses pairs africains, Mohammed sera considéré mineur encore longtemps : tant qu’il n’aura pas pris femme. Il s’agit donc d’y réfléchir à deux fois avant de choisir des critères. Quels sont les critères qui définissent la minorité et donc la majorité si on ne dispose pas de documents ? Quels sont les faits qui prouvent ou infirment la minorité des sujets ? Sont-ils d’ordre psychologique, social, anthropologique, biologique, génétique ? Et quelles sont les directives politiques de la DASES qui lui font récuser un rapport sur des enfants de douze ou quatorze ans ?

Pour un psychanalyste, les critères de la majorité et donc de l’autonomie psychique d’un sujet sont différents des critères légaux. Est adulte qui peut aimer et travailler, aimer s’entend  au sens très large de la formulation africaine : « On devient un homme quand on prend femme », sous-entendu que l’on développe une psycho-sexualité épanouie, et qu’entre autres on en assume les conséquences. Je doute que le DEMIE, la Ville de Paris ou la DASES aient mis ces critères au centre de leur protocole d’évaluation. Au regard de leurs critères, la plupart de nos enfants seraient reconnus majeurs. Il apparaît d’ailleurs que les évaluateurs ont plus à cœur de vérifier la véracité des faits rapportés par les jeunes que l’évaluation réelle de leur minorité. Tu nous mens alors comment te croire quand tu nous dis que tu es mineur est l’implicite d’un tel procédé. De plus, les évaluateurs,  savent-ils seulement que traverser une catastrophe fait vieillir prématurément ? Mohammed a survécu au pire, mais il ne sait pas faire fonctionner une douche, il se trompe dix fois avant de retrouver son chemin et répond oui à toutes les questions, par crainte de contrarier son interlocuteur.

Les évaluateurs doivent le comprendre : tous les migrants sont des menteurs, mais ils ne le savent pas forcément. Ils se mentent à eux-mêmes pour supporter l’insupportable, ils mentent par omission, car nous ne supporterions pas leur histoire. Il n’y a qu’à voir comment on les traite. On récuse leur héroïsme, on le travestit en escroquerie, on falsifie notre écoute et leur récit pour préserver notre confort.

Autre motif de rejet : Mohammed ne peut produire de papiers d’identité. Mais le pourrait-il qu’on en contesterait la validité. A vrai dire, dès que les Touaregs kidnappent leurs otages en vue de les rançonner, ils ont la manie de leur confisquer leurs affaires personnelles. Effectivement, lorsque Mohammed leur a faussé compagnie (en faisant preuve d’autonomie), il n’a pas eu la présence d’esprit de récupérer à la réception son portable et son sac à dos. Lorsque l’on voit les sauvetages en mer, on remarque que les migrants n’ont pas ou presque pas de bagages. Ils sont souvent repêchés en pleine noyade, alors les papiers…En prenant prétexte que tous ces jeunes ne sont pas mineurs l’état et les  pouvoirs publics se défaussent et jettent à la rue des centaines d’enfants.

Cette autonomie qui vaut à Mohammed de se retrouver dans les limbes juridiques, nous la nommons nous, le peuple psy, «l’intelligence de survie». Elle coûte cher au sujet, elle peut lui donner à la fois le visage d’un vieillard et d’un nourrisson. Elle crée un déséquilibre psychologique majeur, mais lui permet d’affronter le traumatique. L’apparente autonomie en est un des stigmates. Si elle est un réflexe chez certains, cette intelligence de survie peut ne jamais se déclencher. Je pense ainsi à ceux qui n’ont pas pu survivre à l’innommable de situations carcérales ou de guerre ou, plus près de nous, à ceux qui expérimentent un attentat. Tous les survivants à des situations traumatiques ont eu à aménager un fonctionnement qui peut sembler trompeur à qui n’y connaît rien. Sourire, être enjoué, acquiescer à toutes les propositions, ne sont pas les signes d’une bonne santé psychique et encore moins d’une autonomie réelle ; ils participent de la panoplie de survie. Ils ne sont la preuve que des catastrophes endurées. La pseudo adaptation d’un sujet est un symptôme de fragilité psychique avant tout, un faux soi qui permet dote le sujet d’une armure éphémère afin de supporter l’effroi. Les associations comme la Timmy, Paris d’exil, l’Adjie, Utopia, ont pris le relais devant les rejets trop nombreux qui laissent orphelins les mineurs en demande d’asile. Elles font un travail remarquable, elles assurent le suivi des dossiers et/ou demandent aux citoyens ordinaires de fournir un hébergement ponctuel afin que les gamins ne dorment pas dans les rues. Là où le DEMIE se fait le bras armé d’une politique du refus. Je demande aux services, à la DASES, d’en finir avec des critères ineptes qui font le lit de la banalité du mal, plus de transparence dans les  critères de sélection, plus de savoir-faire clinique et d’humanité sont nécessaires. C’est d’enfants qu’il s’agit. Ce n’est ni la véracité des faits, ni l’autonomie des sujets qui peut permettre de statuer sur le fait de savoir si tel ou tel individu est encore ou pas un enfant voire un adolescent, mais bien la connaissance de ce qu’affronter une catastrophe veut dire.

Delphine Schilton, Psychanalyste, membre de la Société Psychanalytique de Paris (SPP)

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logos-petitUn Plaidoyer pour l’écoute étymologique  des mots N. Rigas

Une première définition de l’étymologie pourrait se formuler ainsi : il s’agit des rapports qu’un mot entretient avec une racine plus ancienne ainsi que du parcours phonologique et sémantique d’un mot à travers le temps. Elle correspond à ce qu’en France est appelé aujourd’hui « histoire des mots ». Il est intéressant de souligner au préalable que dans un dictionnaire récent de l’argumentation, l’entrée « étymologie » nous renvoie simplement à une autre entrée, celle du « sens vrai du mot ». Pour autant, cette suggestion reste extrêmement réductrice pour un terme qui apparaît déjà chez Héraclite (Α 10, I,386,14) sous forme de l’infinitif « étymologein » (ετυμολογείν) dans la citation suivante : « D’autres, Hippon et Heraclite, qui posent comme principe soit l’un soit l’autre des deux contraires, comme le chaud et le froid, ou quelque autre (qualité) analogue, réduisent de la même manière l’âme à n’être que l’un ou l’autre de ses contraires, et, par la suite, ils se laissent conduire par les étymologies : en effet, pour les uns, l’âme est le chaud, car ζήν (vivre) dérive de ζείν (bouillonner), pour les autres, l’âme est le froid » (la traduction est de Jean-Paul Dumont, Les Presocratiques, Pléiade, p.463) [1]

L’étymologie fait partie de la grammaire et elle y est déjà répertoriée par Denys de Thrace (170-90 av. J.-C.) qui lui consacre le quatrième chapitre de son livre L’art de la grammaire (Τέχνη Γραμματική). Denys le Grammairien propose d’étudier l’histoire des mots afin de découvrir leur richesse sémantique ouvrant ainsi des nouvelles voies de réflexion sur l’origine des mots. En ce sens, l’étymologie jette de la lumière là où il y a l’obscurité et rend audible l’inaudible, l’inouï (sans ouïe), le non-entendu, le malentendu. L’étymologie devient alors une sorte d’autobiographie des mots, pour rappeler ici le titre « otobiographie » que Derrida a donné à un de ses livres. Dans cette démarche, on va à l’écoute des mots pour explorer une multitude de sens, d’où l’idée d’une écoute étymologique en psychanalyse.

La question de savoir si l’étymologie est une science, ou pas, est pour nous un faux problème. Est-ce que la « philologie » du 19e siècle était moins scientifique que les « Sciences des Lettres » de nos jours ? Depuis la fin du 18e siècle, le travail de traduction et les commentaires des textes anciens, qui ont été découvert et sont retournés à l’époque au devant de la scène européenne, ont transformé la philologie en science incontestable. Nietzsche, un philologue brillant devenu brillant philosophe, est venu brouiller les frontières entre la philosophie et la philologie. D’ailleurs, c’est lui qui a réintroduit l’étymologie dans la philosophie en avançant le terme d’« étymologie généalogique ». D’après Nietzsche, l’étymologie et l’histoire des mots nous apprennent à considérer tous les concepts comme « devenus » où « à devenir » (Généalogie de la Morale, avant-propos 3). Heidegger, quant à lui, a suivi le même chemin et son travail sur l’étymologie du mot « Einai » (Είναι, « Être ») reste remarquable.

Homère est le premier encore à se lancer spontanément, de par sa sensibilité poétique, dans l’étymologie des noms propres, en expliquant par exemple comment Ulysse a eu son prénom par son père (Odyssée, T 405-407). Sophocle dans l’Œdipe Roi propose par la bouche du berger une première étymologie du prénom Œdipe (voir http://www.aspasia.fr/?p=717), tandis que Platon fait de l’étymologie le sujet d’un dialogue entier mais souvent sous-estimé (Cratyle). Néanmoins, la seule lecture de Cratyle ne donne qu’un aperçu de la réflexion de Platon sur la langue, qui s’étend par ailleurs dans plusieurs de ses dialogues, allant de Phèdre jusqu’aux Lois.

 

Hésiode, le grand poète qui suit Homère de quelques décennies, se lance dans l’étymologie de son propre nom dès la 26e strophe de la Théogonie. Hésiode juge nécessaire de se présenter lui-même et d’expliquer son art et ses qualités au début du poème : il est « celui qui lancera la voix », qui « charmera par la voix ». En lisant attentivement le texte original, nous constatons que Hésiode joue avec des rimes et des sonorités pleines des pirouettes étymologiques. Il ne faut pas oublier que son texte est truffé d’énigmes et d’allégories, ce qui constitue une étape vers le langage philosophique. On dirait que chez les Grecs l’exercice de l’étymologie est d’abord un art poétique spontané avant de devenir, avec Platon et Aristote, une activité philosophique et faire ensuite partie intégrante de la grammaire avec les stoïciens à partir du 3e siècle av. J.-C.

 

Si on supprime la notion de l’étymologie, on supprime déjà la « différance », en termes déridéennees, d’un mot avec lui-même. « Étymon » et « logos » sont deux mots d’une extrême richesse qui illuminent nôtre sujet sur toutes ses facettes.

« Étymon » (ετυμον) en grec désigne le vrai, le réel, le véritable, le juste, d’où la définition courante de l’étymologie en tant que « vraie signification d’un mot ». « Logos » est par définition intraduisible dans une autre langue. Comme disait M. Foucault dans le préface de la première édition de l’Histoire de la folie, « Le Logos grec n’a pas de contraire », phrase qui a supprimé par la suite à cause des vives réactions qu’elle avait déclenchées.  Foucault semble par sa formule nous dire qu’en grec il n’y a pas de contradiction entre la raison et la déraison car Logos inclut déjà les deux. Déraisonner en grec c’est raisonner autrement (par exemple, le verbe grec « pananoō » ne renvoie pas au délire paranoïaque mais à la mauvaise compréhension). La traduction alors du mot Logos en Raison finit par trahir la spécificité du terme grec et limiter son sens car Logos est à la fois Raison et non-Raison dans un mouvement dialectique permanent.

Or, le Logos grec est là pour accueillir l’autre, entrer en dia-logue avec lui, lui parler avec « parrêsia » (franc-parler) et le convaincre de la vérité (αλήθεια) de ses pensées ! C’est la liberté que ce Logos procure, de par sa nature dans des conditions démocratiques, qui permet justement la liberté par la parole, voire l’effet de la parole libérée. L’invention du Logos chez les Grecs constitue toute la force que cette pensée a apporté à la fondation de la philosophie occidentale.

La « parole étymologique » n’est pas « la parole vraie » (ο αληθής λόγος) de Platon. Le mot « étymon » ne désigne pas la vérité mais la véritable origine du mot, à savoir « l’arché » de l’archéologie, la signification originale du mot, l’authenticité. Le verbe qui vient de l’étymologie est le ετάζω, εξετάζω, c’est-à-dire « examiner », « examiner pour trouver le vrai sens », selon P. Chantrainne.

Les psychanalystes, à la recherche des origines et de l’originaire dans son après-coup, pourraient se sentir enrichie par une approche étymologique en psychanalyse, loin de l’écoute figée du signifiant où le jeu de mot vient jouer comme un slogan. Ecouter l’étymologie consiste alors à mettre du jeu dans les mots afin de pouvoir les entendre différemment et s’ouvrir en soi-même  à une liberté associative par le biais de leur potentiel polysémique.

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[1] (« θατερον των εναντίων τίθεται Ίππων και Ηρακλειτος , ο μεν το θερμον πυρ γαρ την αρχήν είναι· ο δέ το ψυχρον,ύδωρ τιθεμενος την αρχήν, εκατερος ούν τούτων,φησί και ετυμολογειν επιχειρεί το της ψυχής όνομα προς την οικειαν δοξαν,ο μέν λέγων διά τούτο ζήν λεγεσθαι τα έμψυχα παρά το ζειν,τούτο δε του θερμού, ο δέ ψυχήν κεκλήσθαι εκ του ψυχρού »).

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A l’écoute du mot Paranoïa par   N.Rigas

yeux3Le mot « paranoïa », vient du grec παράνοια qui signifie « folie » et se compose de deux mots : « para » (« à côté » ou « contre ») et « noûs » (« esprit »), en grec νους. On le trouve pour la première fois en français dans le dictionnaire de médecine en 1822. Il est emprunté de l’allemand « Paranoia », terme introduit en 1772 par M. Vogel venant du latin tardif « paranoïa » qui transcrit à son tour directement le mot grec sans aucun changement. Sous la plume du psychiatre Magnan en 1838, il désigne le « dérèglement de l’esprit », la « maladie mentale » ou le « trouble de l’intelligence ».

Un mot composé : « para » et « noïa »

Le mot « paranoïa » se compose de « para » (παρά) et « noïa », qui donne en français les termes noèse (l’acte par lequel on pense), noème, noétique, noumène. En grec, « para » est un adverbe qui signifie « à côté de ». Il est rencontré aussi sous la forme παραί dans des dialectes autres que l’ionien-attique. Il s’agit d’une déviation[1] qui finit par désigner finalement une autre façon de faire ou une façon de penser autrement. En français, il exprime l’idée d’un « changement de direction » et d’une « protection contre » (par ex : paratonnerre, parapluie, pare-balle, pare-excitation, pare-choc, pare-brise).

Le mot « noïa » – de la même famille avec noos (νόος), noïein (νοειν), noema (νόημα) ,noumène (νοούμενο ) – désigne la « pensée », l’« esprit ». Homère l’emploie pour la première fois  afin de décrire l’esprit. L’étymologie du mot en grec reste assez obscure. Nom d’action à vocalisme, νόος vient de la racine νοF- qui se rapproche du mot gothique snutrs signifiant « sage », « intelligent ». Nous y associons également à νεύω (se lit nevo), qui veut dire « faire un signe de tête plein de sens », à νέω (« nager ») ainsi qu’à νύναμαι (« je peux » en crétois). En grec ancien, cette racine a été d’abord liée à la perception sensorielle (dans le sens de respirer, sentir, flairer) avant d’aboutir à la perception intellectuelle comme par exemple dans la fameuse phrase de la Métaphysique aristotélicienne « Και έστιν η νόησις νοήσεως νόησις » (livre L, 1074B, ligne 36) qui rappelle le « thinking of the thinking » de Bion. Chantraine propose plusieurs pistes, toutes incertaines, dit-il : les mots gothique snutrs (« sage », « intelligent ») et nasjan (« sauver »), le mot grec νεύω (« faire un signe de tête plein de sens ») et le mot sanskrit nàya (« conduite »).[2]

La répétition de oo dans νόος pose un problème parce qu’elle n’existe pas par ailleurs. L’ hébreu nous apporte la racine ãhã, de nãhãs qui est d’abord un verbe dont le sens est « chercher à savoir », « deviner », « prévoir ». Le verbe nãhas en hébreu donne l’arabe nahusa (« être omniscient ») et laisse supposer l’existence d’une racine dans les langues sémitiques sous forme de nohēs, le participe présent de ce verbe, qui désigne « celui qui a l’intuition », le « visionnaire ». Il est fort possible que nohēs était à l’origine des mots noos, noèse, noème et noumène. Cette association d’idées, qui peut être difficile à suivre, porte en germe tout le potentiel conceptuel qui a donné en grec les mots : nôēma (νόημα, « perception »), hyponoia (υπόνοια, « conjecture », « soupçon »), paranoïa (παράνοια, « méprise », « folie »), pronoia (πρόνοια, « prévision », « pressentiment »), anoia (άνοια, « démence »), ennoia (έννοια, « concept »), egnoia (έγνοια, « souci »).

Chez Homère, θυμός (thymos) et νόος (noos) sont les deux instances complémentaires décrivant l’esprit de l’homme. Le thymos est à l’origine des mouvements, des réactions et des émotions, tandis que le noos suscite les représentations et les idées. Les deux notions se recouvrent car « noïein » implique une situation à fort impact émotionnel qui engagé une attitude spécifique de la personne et noos désigne, selon Chartraine, l’intelligence, l’esprit, en ce qu’il perçoit et qu’il pense. Le terme « noïein »  recouvre la notion de voir (ιδειν) et de connaître (γιγνωσκειν) ; dans ce cas, la reconnaissance d’un objet conduit à la compréhension d’une situation compliquée avec une connotation affective importante.

La première signification de « noïein » chez Homère est « observer avec les yeux pour comprendre », comme par exemple dans les citations suivantes : « à le voir, il comprend » (Τόν δέ ιδών ενόησε) (Iliade L,599) et « je cessai de te voir, je cessai de te sentir » (ού σέ γ’έπειτα ίδον, ούδέ νόησα) (Odyssée Ν,318). Une autre récurrence chez Parménide confirme cette convergence : « Le même, lui, est à la fois penser et être » (trad. J.Beaufret).[3]

La « paranoïa » de l’antiquité grecque à la psychiatrie du 19e siècle

La première référence au mot « paranoïa » tel quel vient de la tragédie d’Eschyle Les Sept contre Thèbes. Au vers 756, la phrase « un délire unissait les époux en folie » (παράνοια σύναγε νυμφίους φρενώλεις) parle du couple Œdipe et Jocaste ou du couple Laïos et Jocaste.

Chez Platon (Phèdre, 266, a, 3), Socrate utilise la « paranoïa » comme l’équivalent de la manie en citant les deux termes : « ..aussi le fait du dérèglement d’esprit, après avoir été en nous » (ουτω και το της παράνοιας ως έν έν υμιν…). Le dialogue est daté aux alentours de 370 av J.-C.

Aristote, dans son livre Constitution des Athéniens (LVI, 6, 8), dit : « paranoïa, si quelqu’un accuse une personne parce qu’il dépense sa fortune d’une façon excessive à cause d’un dérèglement mentale » (παράνοιας, εάν τις αιτιάται τινα παρανοούντα τα υπάρχοντα απολλύνναι).

Dans les Nuées d’Aristophane au vers 1476, on trouve le mot « paranoïa » dans la phrase suivante : « Ah quelle aberration ! que j’étais  fou, lorsque j’ai rejetais les dieux à cause de Socrate! »(Οιμοι παράνοιας·ως εμαινομην άρα, ότε εξεβαλλον θεούς δια Σωκράτη).

Hippocrate utilise le terme pour signaler la « paranoïa du poumon », comme un dérèglement physiologique dans le corps. Chez Hippocrate (Maladie Sacrée I,II,12), on trouve la citation suivante : « dans le cas où la nuit, surviennent des craintes, des frayeurs, des troubles de l’esprit, des bonds hors du lit et des fuites vers le dehors, ils disent que se sont des assauts d’Hécate et des irruptions de héros » (οίσι δε νυχτός δείγματα παρίσταται και φόβοι και παράνοιαι και αναπηδήσιες εκ της κλίνης και φεύξιες έξω, Εκάτης φάσιν επιβολάς και ηρώων εφόδους). Nous pouvons clairement voir qu’il s’agit des troubles psychiques selon le traducteur Jacques Jouanna.

Le mot « paranoïa », emprunté directement de la langue grecque, est écrit exactement de la même façon en allemand, en français et en anglais. Il importe ici de souligner qu’il n’y a curieusement aucune trace du mot en latin jusqu’au latin médiéval et qu’en grec le verbe « pananoō » ne renvoie pas au délire paranoïaque mais à la mauvaise compréhension. Le terme « paranoïa » entre dans les trois langues par le biais du vocabulaire médical et psychiatrique.

La première occurrence dans la langue allemande date de 1772 mais le mot trouve sa place en 1818 dans le livre de J. Ch. A. Heinroth intitulé Manuel des perturbations des âmes (Lehrbuch der Störungen des Seelens). Avec le temps, son aire sémantique devient beaucoup plus précis. A l’époque il est traduit comme « folie » ou « délire ». A partir de 1879 le psychiatre Krafft-Ebing limite son usage à des troubles de l’intelligence.

Le Dr Mendel en 1883 sépare la paranoïa en paranoïa hallucinatoire et paranoïa combinatoire pour souligner la différence entre les troubles délirants et les troubles hallucinatoires, les deux appartenant aux troubles d’intelligence et de raisonnement. La paranoïa combinatoire (sans phénomènes hallucinatoires) reste encore une description clinique actuelle. Le rétrécissement et la meilleure définition de la paranoïa vont permettre à Bleuler de passer de la démence précoce au groupe de la « schizophrénie ». Le délire paranoïaque est par excellence interprétatif et le sujet garde toutes ses capacités intellectuelles.

A partir de 1899 Kraepelin a donné au terme sa description classique en proposant la nosographie des psychoses d’après son système de classification et en les séparant en trois catégories : la paranoïa, la démence précoce et la psychose maniaco-dépressive.

Dans la même époque, Freud aborde pour la première fois le problème de la paranoïa dans la lettre du 24.01.1895, le manuscrit H, adressé à son ami Fliess. Dans ce texte, Freud range les idées paranoïaques à côté des idées obsessionnelles de la folie de contrainte. Par la suite en 1909, le mécanisme de la projection en tant que défense et l’homosexualité latente sont associées à la problématique de la paranoïa. Le délire de@ Schreber reste le cas emblématique de paranoïa dans la littérature psychanalytique.

Nous retrouvons ainsi dans le parcours étymologique du mot « paranoïa » certaines des qualités qui caractérisent cette entité nosographique, sa dynamique et son évolution de l’antiquité jusqu’à nos jours.

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[1] En tant que préposition, rédigé avec le génitif il marque l’origine ou l’auteur d’un acte ; avec le datif il prend le sens de « le longue de, auprès de » ; avec l’accusatif il signifie d’une part « auprès de » exprimant l’extension, le mouvement ou la durée et d’autre part  « en dehors de » dans le sens d’un excès ou d’un défaut qui touche de manière oblique la limite d’une entité (comme dans les mots : paraphilie, parapharmacie, paraphrase, paraphonie, paraphrénie, paraplégie, paraphasie, parapsychologie).

[2] K. von Fritz publie en 1948 une série d’articles portant sur le mot νόος (noos) dans les textes de Homère et des Présocratiques et, bien qu’il reste loin de toute spéculation étymologique et linguistique, il se prononce pour une racine qui signifie « sniffer, renifler » (en anglais, « to sniff »). Cette hypothèse, acceptée par la majorité des hellénistes, reste valable jusqu’à 1978, quand D. G. Frame indique que νόος (noos) et νέομαι (néomai) ont le même rapport entre eux comme « logos » et « légō ». Il rapproche νόος à la racine nes-, un rapprochement accepté par plusieurs chercheurs. Cette hypothèse élargit encore plus le sens d’un « retour à la vie et à la lumière » ou d’un « retour à une prise de conscience ».

[3] Pour autant, afin de montrer la richesse d’une telle réflexion, devenue objet des querelles philosophiques depuis longtemps, nous citons trois autres traductions classiques qui en changent le sens : « Seulement ce qui peut être pensé, peut exister » d’après Zeller, « Le même peut être penser et être » selon Burnet et finalement la traduction de Vlastos « L’être est esprit, tout l’être doit être pensée », réflexion qui amena Hegel à écrire que « l’Être n’est que la négation du Néant ».

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