Archives mensuelles : juin 2016

jambesLE CORPS DANS TOUS SES ETATS par Jacqueline Schaeffer

Le corps auquel le psychanalyste est confronté s’exprime par des souffrances physiques ou morales, des sentiments d’impuissance ou de dévalorisation à tendance dépressive, des symptômes psychiques ou psychosomatiques, des angoisses envahissantes, des sentiments d’échec de la vie amoureuse ou sociale. Accompagnés le plus souvent d’un sentiment de mal-être et de perte du goût et du sens de vivre.

Le patient adresse une plainte et une demande à une personne qui n’est ni un médecin, ni un guérisseur, ni un directeur de conscience. Il en arrive là bien souvent après bien des échecs et déceptions de toutes solutions antérieures, médicamenteuses ou autres, qui se sont avérées inefficaces à apaiser son mal-être.

Il sait que cette personne va l’inviter à parler de ses troubles, puis peu à peu du contexte vital familial et existentiel. Au cours de ce discours, des liens seront créés par voie associative jusqu’à la découverte d’un sens qui va progressivement mener à un remaniement des énergies bloquées ou déviées en fonction de conflits mal élaborés ou qui n’ont jamais pu l’être. Là se pose la question des traumatismes précoces, et de ceux qui sont actuellement réactivés par une situation difficile.

Le praticien n’a donc affaire qu’aux représentations qui s’attachent au corps malade, souffrant ou impuissant.

Il convient de distinguer, parmi toutes ces représentations, celles qui concernent

  • le corps biologique et somatique
  • le corps narcissique
  • le corps symbolique
  • le corps érotique

même s’il va de soi que ces représentations sont souvent intriquées, et que les émotions et affects les concernent toutes.

LE CORPS BIOLOGIQUE ET SOMATIQUE

C’est le corps atteint d’une maladie ou de lésions somatiques.

La somatisation peut aller de  la crise, réversible, jusqu’aux maladies graves évolutives, irréversibles et au risque vital.

Pour certaines de ces affections, dites psychosomatiques, le psychanalyste utilise une technique adaptée à la personnalité psychique de ces malades, qui, le plus souvent, n’ont pu organiser des symptômes névrotiques ou psychotiques.

En effet la somatisation peut résulter de traumatismes ou de carences de l’environnement qui n’ont pas permis une élaboration des situations de danger en  conflits psychiques. C’est le corps qui a réagi.

Le corps peut réagir soit par la maladie, soit par des comportements violents.

Le trouble somatique, la plupart du temps, n’a pas de sens. Il est bien souvent pauvre en représentations et en fantasmes. Le monde extérieur est investi de manière hyper-réaliste, les mots n’ont pas de double sens, ni de jeu. Les rêves sont souvent pauvres ou très  crus. La somatisation est figée dans un temps actuel. Le malade n’a pas accès à l’épaisseur et au sens de son histoire.

Le psychanalyste va souvent avoir à le réanimer, à le revitaliser psychiquement.

LE CORPS NARCISSIQUE

C’est celui qui doit incarner la perfection, l’idéal ou l’identité.

La souffrance est causée par toute angoisse d’atteinte de l’intégrité, qu’elle soit de nature esthétique – celle de l’image – ou fonctionnelle – celle d’un  handicap ou d’une impuissance –  ou celle de l’usure du temps.

Les souffrances de nature esthétique sont liées, particulièrement chez les femmes, à l’image de la séduction qu’elles peuvent exercer ou inspirer, et donc à toutes les angoisses de perte d’amour. Elles  peuvent aller jusqu’à des angoisses de dépersonnalisation et conduire à des excès de réparation chirurgicale esthétique de nature délirante.

La crise de la ménopause affecte également le corps narcissique des femmes.

Comment rester femme, lorsque les éclats de la féminité déclinent, et  que la maternité s’éteint ?

Les affections féminines telles que l’anorexie et la boulimie sont des manifestations pathologiques d’un corps narcissique, soumis à un idéal de pureté et de perfection.

Chez les hommes, le corps narcissique tend à survaloriser le sexe masculin, et les angoisses, dites « angoisses de castration », surgissent lors de toute atteinte physique ou fantasmatique de la virilité, lors de toute humiliation ou défaillance sexuelle. Le dit « machisme » s’étaye sur ces angoisses.

Chez les adolescents, la crise d’identité peut se manifester par des conduites qui attaquent le corps :  scarifications, tatouages, piercing, etc..  Ce sont des rites privés, sacrificiels, d’initiation et de passage. Ils ont souvent un caractère secret chez les filles, et une valeur de défi ou de provocation virile chez les garçons.

LE CORPS SYMBOLIQUE

C’est celui des affections hystériques.

L’affection hystérique, qu’elle soit crise, attaque ou symptôme, est un phénomène psychique, auquel le corps prête ses fonctions pour  exprimer symboliquement des conflits pulsionnels inconscients.

La conversion hystérique est sans danger pour la santé physique, car  elle               n’est ni causée par des lésions, ni source de lésions, et ses symptômes sont réversibles. Les hystériques traitent souvent leurs troubles avec une « belle indifférence ». Et il leur arrive de jouer avec leur angoisse et leurs symptômes.

Du fait de l’absence de substrat de  lésion organique des symptômes, et de leur aptitude à disparaître sans laisser de trace et aussi mystérieusement qu’ils sont advenus,  les phénomènes de conversion hystérique représentent une provocation, un défi à la science médicale. Les hystériques déclenchent facilement l’irritation, l’accusation de dissimulation, donc  le rejet et la répression.

Le symptôme, comme la crise hystérique, racontent une histoire inconsciente, et  sont chargés de sens symbolique. Le trouble hystérique est un appel à l’interprétation. Il s’adresse toujours à une personne investie affectivement.

L’hystérique surinvestit le monde des représentations et des fantasmes. Son activité onirique déborde sa vie vigile, celle du jour, et ses  symptômes sont, comme le dit Freud, des « rêves incarnés ». La richesse fantasmatique est exacerbée.

Le corps symbolique rejoint le corps érotique .

En effet, l’affection hystérique est déclenchée par un conflit de  représentations inconciliables, touchant au sexuel. Le corps de l’hystérique est un corps érotique souffrant et jouissant.

Ses manifestations,  à expression dramatique, corporelle et  affective tentent  d’exprimer et de symboliser un conflit, qui a trait à la psychosexualité,  et en même temps la défense contre ce conflit.

Un conflit sexuel qui, ne pouvant être élaboré par la voie mentale, effectue un saut, tout à fait énigmatique, du psychique au corporel. Mais, contrairement aux affections dites psychosomatiques, on peut en  retrouver,  par la méthode associative psychanalytique,  le trajet fantasmatique et symbolique.

Par ailleurs, l’hystérie a de tous temps défié la médecine et l’ordre social, parce qu’elle touche au sexuel,  et à ce qui est le plus difficile à admettre, à reconnaître :  le sexuel féminin et son voeu de jouissance sexuelle.

La crise hystérique est à la fois  quête de féminin et « refus du féminin » [1]

Mais elle est aussi la manifestation d’une souffrance du « féminin », d’un féminin réprimé.

LE CORPS EROTIQUE

Ce corps érotique peut également être en souffrance. En souffrance de désir, en souffrance de plaisir, en souffrance de jouissance.

La relation amoureuse est, parmi les aventures humaines, une des plus excitantes, mais des plus risquées ; la relation de couple, une des plus difficiles. Les ruptures sont douloureuses, parfois dramatiques ou catastrophiques.

La sexualité et l’amour peuvent être en conflit, en déchirement. Le corps non désiré, abandonné, peut aller jusqu’à se dégrader, se détruire ou détruire l’autre. Le corps impuissant peut sombrer dans la dépression ou dans l’agitation frénétique.

Le corps de la puberté peut être vécu comme un corps étranger et ennemi.

Le corps d’un partenaire sexuel peut être utilisé, instrumentalisé par des conduites perverses de maltraitance, d’actes sadiques physiques et psychiques.

POUR TENTER DE CONCLURE

Il paraît évident que je suis loin d’avoir déployé tous les états du corps, à travers ses représentations et ses souffrances.

Le corps a ses raisons que la raison ne connaît pas. Il est à la fois conscient et inconscient. A la fois caisse de résonance, ambassadeur,  amortisseur, lieu de régression. Son enveloppe corporelle est surface d’inscription de sens, sismographe des émotions.

Selon les capacités qu’aura une personne, face aux événements et aux rencontres de sa vie, d’élaborer ses conflits, de se sentir sujet de son histoire, il adviendra que son corps puisse être vécu comme un jardin, comme une prison ou comme un tombeau.

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[1] J. Schaeffer (2013), Le refus du féminin  (La sphinge et son âme en peine), Coll. Quadrige, 6° ed.

Postface de R. Roussillon. (1° ed. 1997, coll. Epîtres), Paris, Presses Universitaires de France

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