Archives mensuelles : mai 2016

DSC_5623De la rage d’exister à la rage de tuer. Dominique Bourdin

Quelques notations partielles

 Je pleure sur ma ville Lumière. Je pleure sur ma banlieue grise. Ainsi que sur toutes les villes, à Bruxelles et ailleurs, touchées par le terrorisme. Non que je pense que tout le déroulement des meurtres de janvier et de novembre 2015 soit réductible à la ghettoïsation de certaines banlieues : il y a aussi des logiques de départ en Syrie dans certaines petites villes de province, et il n’est pas simple de déterminer qui passe à l’acte, ou non, dans ceux qui sont entraînés dans des logiques de radicalisation. Mais Saint Denis ou le Bourget, Aubervilliers et Drancy sont bien mon monde, mon ancrage. Et si dans Paris, mes propres repères, compte tenu de la vie étudiante d’il y a plus de quarante ans, sont plutôt le 5° ou le 6° arrondissement, nombre d’amis, jeunes et moins jeunes se retrouvent dans les abords de la place de la République pour manger ou boire, écouter de la musique, sortir. Et maintenant pour discuter, lutter, et tenter de réinventer le monde. Si je peux comprendre quelque chose aux évolutions récentes, écouter, construire, essayer de penser, c’est bien à partir de ce que je connais depuis longtemps.

Je ne prétends pas mêler ma voix à ceux qui sont des spécialistes ni aux élaborations compétentes, mais simplement suivre un fil que l’on n’entend pas très souvent évoquer : le meurtre de soi à l’œuvre dans le meurtre de l’autre, pas seulement à cause des gestes suicidaires de « kamikazes » (le mot convient-il ?), mais à cause du déni d’une gémellité fondamentale entre les meurtriers et les victimes.

Faire place à la complexité des phénomènes

Une patiente haïtienne, au lendemain des attentats de novembre, me disait que dans les conversations, elle se taisait au lieu de dire ce qu’elle pense, car les Français ne comprenaient pas sa pensée et étaient choqués quand elle rappelait que partout où les occidentaux sont passés, depuis 100 ans, ça a été la guerre ou la désolation. Sans sous-estimer la gravité des attentats, elle supportait mal que ce qui atteint les Français soit grave, tandis que l’indifférence – ou presque –, accueillait les autres nouvelles de guerre ou de détresse. L’idée que la radicalisation des tensions ne peut être dissociée de l’héritage des colonisations et des guerres de décolonisation est présente chez beaucoup. D’autre part, le modèle des luttes palestiniennes a sûrement accompagné les logiques de radicalisation : même si la situation est bien différente, ce qui rend le modèle en partie fallacieux, ce fait n’empêche pas les mouvements identificatoires ; or les combats palestiniens n’avaient pas le caractère actuel de rupture avec la génération précédente, et visaient des résultats comme celui d’un état palestinien, pour vivre au pays sans persécution. En tout cas, la situation insupportable de misère passive et d’horizon bouché s’est trouvé dialectisée par l’attention portée à ceux qui, par les armes, faisaient quelque chose. Enfin, la situation de cités où parfois plus de 35% de la population est au chômage, et qui vivent beaucoup de l’économie parallèle de la délinquance, contribue à donner à la vie sociale un caractère de lutte de classe, plus liée à ce que l’on appelait naguère un sous-prolétariat. Il a été très frappant ces dernières années de voir se replier sur la cité des jeunes qui ne parlent que d’en partir, mais qui sont mal partout ailleurs et ont peur de s’éloigner (cf. L’étude de Joëlle Bordet, Les jeunes de la cité, Paris, PUF, 1998). Bien sûr, ces déterminations d’exclusion « n’expliquent » pas grand chose, et tous ceux qui sont touchés n’évoluent pas vers un islamisme radical et vers le djihadisme.

Les explications culturalistes ou sociopolitiques, ou encore l’idée que les jeux virtuels violents déréalisent les actes et leurs effets ne peuvent suffire rendre compte des ressorts internes qui sont mobilisés dans de telles dérives.

Comment la concomitance de ces facteurs et de bien d’autres a-t-elle révélé les failles de notre société et produit la cristallisation à laquelle nous assistons ? Ce qui me frappe c’est le retournement massif d’une situation d’exclusion et de passivité en un agir radicalement destructeur. Du fait même de cette inversion, nous pouvons penser combien l’humiliation narcissique de la place sociale et de la personne était vécue de façon beaucoup plus profonde que beaucoup ne le pensaient : ce n’est pas rien d’être en permanence qualifié de « racaille de banlieue » et d’avoir le sentiment que votre lieu d’habitation vous disqualifie d’emblée. Et le fait que ce soient parmi les émigrés de deuxième génération, mais aussi chez des Français de souche nouvellement convertis, chez des néophytes, que le phénomène s’est généralisé fait réfléchir : les logiques d’un moi idéal tout puissant qui inverse la négation et l’humiliation sont bien actives aussi.

La position active de défi et de toute puissance

Dans la froide détermination des meurtriers, dans leur façon d’interpeller leurs victimes, notamment au Bataclan, on ne perçoit pas de capacité à prendre en compte ce que vit et ressent l’autre, sinon sous la forme d’une jouissance à faire éprouver la peur. Rien ne doit résister. Ce n’est pas la même logique que l’assassin des dessinateurs de Charlie Hebdo hurlant dans la rue : j’ai vengé le prophète Mohammed. Dans la logique de vengeance, l’ennemi est identifié comme tel, et le triomphe ne va pas sans satisfaction libidinale. La haine est au premier plan. Dans les actes de novembre, au contraire, on a le sentiment qu’il s’agit de faire le plus de dégâts possibles, non pas tant à cause d’une haine ou d’une vengeance envers ceux que l’on extermine, mais dans une affirmation radicale d’être tout puissant, de pouvoir agir sans limites. La destructivité semble régner pour elle-même, rappelant ce que faisait apparaître aussi Hatzfeld, interviewant au Rwanda les exterminateurs hutus.

La violence-symptôme est une explosion désorganisatrice non préméditée ni voulue. La violence-révolte reconnaît un ennemi et l’attaque avec agressivité ou haine. Ici, la révolte est elle-même désubjectivée : si elle peut être mûrement prévue et organisée, elle ne prend pas en compte l’objet de sa haine, mais seulement le fait de balayer l’obstacle. La violence-symptôme existe depuis longtemps dans les conduites individuelles comme dans des réactions collectives : ainsi Sami, 15 ans, tué à Drancy d’un coup de couteau un soir de  Téléthon, il y a 15 ans, par un autre jeune du même âge, de la cité voisine, de même origine algérienne, de même type de famille. Mais aussi les émeutes de banlieue de 2005, que beaucoup de commentateurs voient comme un moment tournant : l’absence de réponse adéquate au mal-être a contribué à susciter les radicalisations.

Sommes-nous passés à une violence-révolte ? Oui et non : s’il y a un ennemi identifié, ce n’est pas pour obtenir de lui quelque chose, mais pour mettre en œuvre une capacité de destruction. Rien de révolutionnaire, ici, même sur un mode régressif, car il ne s’agit pas de construire un nouvel ordre social, ni de restaurer des traditions. Ce sont les logiques de guerre qui sont mises au premier plan, dans une recherche de la destruction pour elle-même.

Sur fond d’une déception fondamentale. Je repense à Richard Durn et à la tuerie de Nanterre en 2002. Dans la nuit du 26 au 27 mars, à 1h15, à l’hôtel de ville de Nanterre, au terme d’une séance du conseil municipal présidée par la maire Jacqueline Fraysse, un homme installé dans le public, Richard Durn, se lève et fait usage d’armes à feu préalablement dissimulées sous sa veste.

Il tire sur les élus, un à un, se déplaçant de pupitre en pupitre. Dans la fusillade, qui dure cinquante secondes, il fait feu à trente-sept reprises, tue huit élus et en blesse dix-neuf autres (dont quatorze grièvement) avant d’être maîtrisé. Ensuite, le tireur demande en hurlant : « Tuez-moi ! »

Cette tuerie intervient six mois après un drame analogue survenu dans le Parlement de Zoug, en Suisse, qui a fait quatorze morts (onze députés et toi membres du gouvernement) et quinze blessés. On pense aussi au commentaire que Pierre Legendre avait fait du crime du caporal Lortie, au parlement su Québec en 1984, évoquant notamment sa phrase : « Le parlement du Québec avait le visage de mon père ».

Lors de son interrogatoire, en mars 2002, Richard Durn passe aux aveux. Ceux-ci sont confirmés par une lettre-testament envoyée à une amie avant son passage à l’acte et dans laquelle il décrit son projet : « /…/ Puisque j’étais devenu un mort-vivant par ma seule volonté, je décidais d’en finir en tuant une mini-élite locale qui était le symbole, et qui étaient les leaders et décideurs dans une ville que j’ai toujours exécrée… ». Il explique vouloir tuer la maire, puis « le plus de personnes possibles » avant de se tuer ou d’être tué. « Je vais devenir un serial killer, un forcené qui tue. Pourquoi ? Parce que le frustré que je suis ne veut pas mourir seul, alors que j’ai eu une vie de merde, je veux me sentir une fois puissant et libre ». De fait, il se suicide peu après son arrestation, en se défenestrant.

Or cette ville qu’il a « toujours exécrée », Richard Durn avait tenté de s’y insérer, dans la vie associative, et comme animateur ; c’est l’échec de son attente (amplifiée par son repli et sa dépendance à sa mère), l’absence de la reconnaissance qu’il a d’abord activement cherchée, voire mendiée, qui le pousse à sa propre forme de radicalisation. Dans le désespoir, mais sans idéologie compensatrice.

Révolte ou nihilisme ?

Dans les actes meurtriers de janvier et novembre 2016, les cibles ne sont pas des personnalités politiques, mais ce qu’elles symbolisent est tout aussi manifeste. L’attaque de la rédaction de Charlie Hebdo se donne comme une exécution punitive contre des blasphémateurs – ce qui n’explique pas le meurtre inutile du vigile et encore moins l’expédition contre l’hyper Cacher, clairement antisémite. On est apparemment dans une logique de vengeance : à qui m’a fait du tort je fais tout le mal possible, en le traitant en ennemi, sans égard à une évaluation de sa faute. Le dessin satirique ne peut valoir la mort, sinon pour qui refuse la pensée au nom d’un sacré intouchable. La politique d’Israël n’est pas mise en œuvre par les clients du supermarché. On voit comment la condamnation dérive de la vengeance vers une destructivité disproportionnée : de la vengeance (contre des agresseurs) à la guerre (contre tout un groupe ou tout un peuple, sans épargner les innocents), jusqu’à une destructivité généralisée qui relève d’un nihilisme : rien ne doit nous résister, nul n’a le droit de vivre s’il s’oppose à nous ou s’il est différent, rien n’a plus de sens sinon donner la mort.

C’est bien ce qui se déploie en novembre à Paris – les attaques à Bruxelles contre les moyens de transport visent davantage à paralyser le plus de choses possibles et à semer l’effroi ; de plus elles semblent avoir été une ligne de repli par rapport à des projets visant à nouveau Paris. En novembre, le fait de viser des lieux de détente et de loisir – concert du Bataclan, terrasses de restaurants et de café – fréquentés par des jeunes, témoigne de la volonté d’atteindre des forces vives au cœur de leur plaisir de vivre. Il ne s’agit pas seulement de frapper l’opinion, mais de frapper des gens, notamment des gens de l’âge des meurtriers, dans leur insouciance. Et de frapper en défiant, en interpellant, en regardant dans les yeux ceux que l’on assassine. On sait que les terroristes sont le plus souvent des convertis récents à l’islam radical. Ce qui signifie, comme leurs biographies le montrent, que deux ou trois ans auparavant, nombre d’entre eux pouvaient aussi fréquenter à l’occasion les terrasses de café (sans hésiter à boire de la bière ou d’autres alcools) ou les lieux de concert. C’est en cela qu’ils rappellent Richard Durn : ils tuent ceux qu’ils n’ont pas voulu demeurer ou ceux qu’ils n’ont pas pu être, des jeunes capables de s’insérer socialement et de s’amuser, des gens qui acceptent et réussissent à faire leur vie dans ce système libéral. Ils attaquent l’insouciance dans un monde de tensions, et voulant du sens là où règne l’argent, ils détruisent tout sens en arrachant aveuglément la vie.

Sans doute ne faut-il pas minimiser ce qu’ils obtiennent ainsi en semant la terreur et la désolation : détenir la toute-puissance, le pouvoir de vie et de mort sur autrui ; au seuil de la mort quand ils se font exploser eux-mêmes, s’être senti tout puissant, revanche suprême sur « une vie de merde »…

Habillage religieux ou messianisme ?

C’est pourquoi l’on peut se demander sérieusement quelle est la part de l’inféodation religieuse dans leurs actes. Il est incontestable que l’attirance de certains jeunes vers l’islam radical, en particulier de certains jeunes délinquants vers la pratique religieuse est une découverte de sens et de cohérence : remplacer par la rigueur d’une pratique l’absence de sens et de perspectives, c’est trouver un étayage qui remplace une solidité interne.

Mais le débat entre l’interprétation nihiliste (Olivier Roy) et l’interprétation messianiste (Fehti Benslama sous une forme nuancée, d’autres de façon plus massive) mérite toute notre attention. Parmi les psychanalystes qui ont réfléchi sur ces passages à l’acte meurtriers, Julia Kristeva juxtapose pour ainsi dire les deux hypothèses : elle se réfère au mal radical selon Kant, soutenant la position d’une destructivité systématique, nihiliste. Mais elle souligne en même temps la force de l’idéalisation adolescente d’un absolu qui refuse tout compromis. Ce serait moins l’attrait d’un paradis après la mort promis aux martyrs du Djihad qui déterminerait la puissance de l’engagement de sa propre existence que la possibilité d’accéder à une stature de Héros de la religion.

Image héroïque de soi ou toute-puissance du pouvoir de mort sur autrui ? Il est probable que d’un terroriste à l’autre, les accentuations ne soient pas les mêmes. Mais on est bien, tant dans la version de l’idéal héroïque négatif légitimé par la puissance divine que dans la version de la domination destructrice, dans la sphère d’un narcissisme perdu qui cherche à tout prix – et au prix de la vie d’autrui et du massacre – à retrouver une image de soi supportable, qui ne peut plus être, du fait de l’accumulation des traumatismes, qu’une toute-puissance incontestée.

Interrogations sur la notion de mal radical

C’est ici que la référence au mal radical tel que le pensait Kant peut éclairer. L’homme est faillible parce qu’il y a un écart entre ce qui attire sa sensibilité et ce qui rationnellement fonde la loi morale qui lui dicte son devoir. La culpabilité naît de cet écart entre ses actes et ce que l’on juge moral. Mais de la tension entre culpabilité et morale naît aussi le sentiment d’une limite à ce que l’être humain, même coupable et immoral, peut supporter d’accomplir sans cesser de se sentir humain : il y a de l’inacceptable, il y a de l’inhumain.

Lorsque le sentiment que l’on peut faire tout le mal qu’il est physiquement et matériellement possible de faire ne connaît plus cette limite (fluctuante certes, notamment en temps de guerre), lorsqu’il n’est plus de référence ni à l’exigence morale ni même à l’inhumain, alors le mal est sans limite, sans remède et sans recours : il est radical, en ce qu’il relève d’une liberté capable de pervertir les maximes de la loi morale. Non que l’homme recherche le mal pour le mal, ce qui est habituellement le fait du Diable (figure absolue du mal radical) plus que de l’humanité : les hommes peuvent toujours regretter leurs actes, revenir à des sentiments d’humanité. Mais ils peuvent aussi se leurrer eux-mêmes par le mensonge, en déniant l’exigence morale et sa logique (impératif catégorique universel, respect de soi et de l’autre). Déterminer ce qu’il est humain de faire ou de ne pas faire, mettre quelque part une limite à la violence possible, conserver un critère du respect de soi sinon de celui d’autrui, voilà ce qui nous garde du mal radical.

En revanche, le mal radical s’origine là où l’on entre dans des logiques inversées : juger légitime ce qui ne l’est pas, considérer que faire du mal est un bien, justifier l’injustifiable. Si l’on entre dans une perversion du sens où c’est la destruction de l’autre (et notamment du semblable) qui fait le héros, il n’est plus de barrage à son déferlement.

Logiques du double persécuteur

Dans sa Lettre ouverte au monde musulman, le philosophe Abdennour Bidar interroge ce qui dans l’Islam a enfanté le monstre destructeur Daesh (nom d’un démon). Les musulmans « tiennent à leur religion historique parce qu’elle leur donne un lien puissant à l’infini ». Mais l’islam radical en réduisant ce lien à une vision binaire (bien/mal) agressive empêche de conserver un « rapport intelligent et libre à la religion de Mohammed ». L’influence de cette pratique religieuse « bornée et intolérante » qu’est le salafisme est aujourd’hui telle que l’islam se retrouve « trop souvent dans l’extrême inverse de celui où s’est égaré l’occident » : l’occident a tranché le lien sacré entre l’homme et l’infini, l’Islam salafiste « étrangle l’homme avec ce même lien de l’infini » (p. 48).

  1. Bidar poursuit, s’adressant à l’Islam : « Tu laisses des ignorants et des fous pendre tes peuples avec la corde du lien sacré qui devait les faire grimper jusqu’au ciel ! L’occident a coupé le lien de la transcendance, toi tu t’en sers pour ligoter tes consciences et tes corps ».

Ni les uns ni les autres ne savent plus réguler ce qu’Abdennour Bibar considère comme le lien sacré à l’infini et que je préférerais désacraliser et élargir à tout ce qui relève de la capacité de symbolisation vitale pour l’humanité – laquelle n’est pas nécessairement religieuse. La symbolisation religieuse a pour elle la force affective de ses traditions, et le décentrement normalement libérateur d’une référence à l’Unique qui mérite d’être adoré – donc aucun homme et aucune autorité ne sont  absolus ; mais elle a contre elle cette tendance si forte à se pervertir pour assujettir, et comme le soulignait Freud, à poser un interdit de penser au nom du sacré…

Reste qu’Abdennour Bidar saisit très bien la logique gémellaire qui est à l’œuvre actuellement : « Voilà pourquoi vous vous détestez à ce point. Vos deux crises sont en miroir, vous êtes des jumeaux de détresse qui s’accusent mutuellement pour éviter d’avoir à regarder en face leur propre responsabilité : toi, l’Islam, tu accuses l’Occident d’avoir basculé dans le matérialisme pour oublier que tu as fait du lien sacré un système de soumission, et en retour l’Occident t’accuse pour s’oublier tout autant… ». Il s’agirait donc d’une déresponsabilisation partagée, provoquant des réactions en chaîne indéfinies.

Ce n’est sans doute pas par hasard si les fratries sont nombreuses dans les groupes terroristes qui ont été identifiés. A bien des égards, ces fonctionnements de groupe régressifs montrent des logiques de double : frères d’armes, admiration dans les yeux du semblable, cibles choisies parmi les frères ennemis,  qui sont des doubles persécutés et persécuteurs dont on se démarque.

Mais alors en tuant l’autre on détruit aussi ce que l’on refuse en soi-même, de même que le raciste ordinaire rejette l’autre parce qu’il refuse de reconnaître l’altérité en lui-même. C’est à ce conflit interne-externe que la propagande de Daesh vient donner une forme ravageuse, utilisant pour ses propres objectifs de puissance ceux qui, persuadés d’être trompés en permanence par le mensonge d’état (théories du complot), cherchent une boussole pour leur rage de vivre qui a été détournée, retournée, dévoyée en rage de tuer – tant par le poids des violences externes dont ils sont l’otage que par l’absence d’issue à leur conflit interne.

Penser à la hauteur des enjeux historiques actuels

Dans ses Cahiers de prison, Gramsci invitait à faire l’inventaire de son temps, et soulignait l’importance de penser « large », à la hauteur des enjeux de son époque. Tout homme est philosophe, puisqu’il parle, mais selon une philosophie spontanée, qui mêle des héritages différents ; reste à rendre cette pensée cohérente et critique.

Il est aujourd’hui difficile de penser nos sociétés : comment penser à la fois la mondialisation et ses effets de migration, les actes terroristes, les mouvements sociaux qui renaissent en même temps que les montées de l’extrême droite, etc. ? D’autant plus que la politique spectacle (cf. Guy Debord) perd sa distance et sa part d’autonomie par rapport aux puissances économiques et décide à la petite semaine, sans perspective d’envergure : le discours politique est un discours de flatterie (comme Platon le dénonçait dans le Gorgias) tandis que les décisions resortissent à d’autres logiques.

Et pourtant, il est nécessaire de penser ce que nous vivons pour que la recherche de sens ne soit pas confisquée et dévoyée, pour que le nihilisme et les récupérateurs de tout bord ne l’emportent pas. Les psychanalystes ont plus que d’autres le souci de penser. Mais parfois nous pensons pour survivre, à notre propre usage : nous nous expliquons les choses d’une façon qui nous permet de nous conforter dans nos convictions, malgré tout ce qui se passe et nous ébranle. Au risque que la pensée elle-même ne soit qu’une défense. Cela ne suffit pas : il faut penser pour tous ; penser pour que les autres trouvent la « nourriture spirituelle », dont ils ont besoin, c’est-à-dire pour qu’ils puissent reconnaître, nommer, symboliser, bref élaborer ce qu’ils rencontrent et subissent de non-sens, d’exclusion et de violence (dans une transformation d’éléments bêta en éléments alpha selon la pensée bionienne). Penser pour que la pluralité des visions et des traditions puisse dialoguer. Il importe que la symbolisation reste possible, le plus largement possible, pour le plus grand nombre de gens possible, afin que les logiques de vie l’emportent sur les logiques de mort.

Il est clair que Daesh a de l’influence parce qu’une part des générations montantes n’a pu se reconnaître une place dans le monde que nous leur proposons ; qu’ils aient vécu des formes concrètes d’exclusion ou qu’ils aient perçu l’insuffisance de nos formes de vie et de pensée, ils peuvent être vulnérables aux sirènes intéressées de l’islamisme radical conquérant parce que celui-ci donne une issue apparente à leur détresse. C’est parce qu’ils ont été délaissés et méprisés qu’ils ont « besoin » d’un illusoire moment de toute puissance compensatrice… Par la destruction faute d’avoir trouvé comment construire.

Car les djihadistes mettent au jour un malheur destructeur qui ne concerne pas qu’eux : « entre un terririsme qui mitraille à bas coût et de qui, depuis longtemps déjà, nous éteint à petit feu, aucune illusion n’est plus tenable », écrit par exemple P. Garrone qui poursuit : « L’ombre menaçante du néant infini se déploie comme rarement. Nous souffrons de nihilisme, c’est un fait, non une simple vue de l’esprit ou une pathologie cancéreuse réservée aux massacreurs islamisés ou autres. Rentrant le soir sous le fardeau de l’humiliation et de l’abrutissement quotidien, l’animal laborens de ces jours sordides sent mieux qu’un autre le souffle violent du vide. Lassitude des tempéraments, fatuité dans les têtes, tourbillon de peurs et de haines en découlent… »

La comptine de notre enfance « Savez-vous planter les choux ? » le dit avec naïveté mais profondeur : on plante les choux avec les mains, les pieds, le nez, que sais-je ? mais cela ensemble, en faisant quelque chose ensemble qui permet d’entrer dans une expérience partagée « à la mode de de chez nous »  – qui n’est donc qu’une parmi d’autres possibles, mais qui a sa tradition et sa cohérence. Elle fait vivre et mérite de vivre, et doit pouvoir tolérer que d’autres modalités de vie existent en la laissant vivre. Alors la ronde peut se poursuivre, avec une autre comptine essentielle, où se libidinalise le lien social : Entrez dans la danse, voyez comme on danse, chantez, dansez, embrassez qui vous voudrez… 

Résumé :

Cette réflexion sur les attentats survenus à Paris en janvier et en novembre 2015 tente de clarifier l’enjeu du débat entre l’interprétation nihiliste et l’interprétation religieuse des actes terroristes en insistant sur les logiques de double persécuteur qui sont à l’œuvre.

Mots-clés :

Double. Nihilisme. Religion. Symbolisation. Terrorisme. Violence.

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