Archives mensuelles : novembre 2015

repetitionRÉPÉTITION MORTIFÈRE par François Duparc

Sous le choc des évènements meurtriers récents, qui témoignent à nouveau de l’ampleur prise par la barbarie dans notre monde actuel, je me suis senti mû par une impulsion à combattre, en tant que psychanalyste, le mal qui nous atteint tous.

Combattre, mais avec une « bonne combativité », la seule qui soit acceptable, sans haine ni violence, pour contenir l’agressivité engendrée par les méfaits d’une guerre aveugle — une combativité constructive d’un nouveau lien social.
Je pense en effet à tous mes amis parisiens, en ce moment, avec douleur, et en espérant qu’aucun d’entre eux n’ait été touché directement, ou indirectement, à travers ses enfants. Car même si ce n’est pas une atteinte personnelle ou familiale, d’amis ou de patients, c’est une atteinte morale insupportable pour tous.

Paris est la ville où je suis né et j’ai vécu de nombreuses années, et si je n’y réside plus depuis longtemps, cela me touche malgré tout profondément. Nous sommes trop nombreux à travers le monde à éprouver de l’horreur quand le terrorisme frappe la vie de nos proches et lorsqu’il cherche à affecter nos relations en engendrant la haine. C’est plus qu’un acte de haine monstrueux ; ces attaques cherchent à saper les fondements mêmes de nos sociétés. Perversion, ou folie ? elles sont en tous cas une atteinte à notre humanité, à notre tolérance, à notre liberté, à nos valeurs morales et au respect que nous nous devons les uns aux autres.

Pour nous qui sommes psychanalystes, et qui nous efforçons à notre petite échelle de transformer la cyclothymie, la perversion, la paranoïa et la souffrance traumatique de nos patients et de leurs familles, c’est d’autant plus douloureux qu’il s’agit d’une véritable folie collective émergeant sous nos yeux depuis quelques années (en fait, quelques dizaines d’années peut-être), et dont nous avons été à la fois victimes et complices, avec notre mondialisation trop souvent inhumaine, et l’impuissance des états face à la montée des hors normes (réseaux sauvages, défiscalisation et trafics), ce que Bernard Stiegler nomme « la disruption ». Mais face à la barbarie de ce pseudo état, soi-disant islamique, notre action individuelle ne peut hélas que peu de choses, comme en d’autres temps des résistants isolés avaient du mal à lutter contre le nazisme, le stalinisme, l’Amok du Cambodge, ou d’autres génocides.

Une idéologie meurtrière a pris la place de nos croyances affaiblies, d’une créativité et d’un amour insuffisants pour intégrer nos enfants perdus. C’est en ces moments sombres que les liens tissés par notre communauté, basés sur la solidarité et le partage, doivent prendre tout leur sens. Le travail collectif sur la pathologie de nos société a d’autant plus de prix, même si ce n’est qu’une goutte d’eau dans la mer de la folie des peuples, malheureusement. Mais cela reste d’autant plus indispensable que nous nous mobilisions pour la recherche de solutions créatives, comme les chercheurs de la « fondation » prophétique d’Isaac Asimov (1), pour que la « pulsion de mort » ou la compulsion de répétition de l’impensable, ne fasse pas un sinistre retour_.
Je ne reprendrai pas les suggestions que j’avais évoquées dans mon après-coup du 11 janvier contre Charly-hebdo et le supermarché casher, de travailler sur toutes composantes pathologiques de nos idéologies_ (2), pour éviter la dérive vers une folie idéologique de nos jeunes en mal d’intégration sociale, et découragés par le pessimisme ambiant, le manque de croyance en l’avenir de la majorité de nos médias et de nos politiques. Rappelons juste que leur embrigadement par les réseaux sociaux a été facilité par la résonance de deux facteurs ; le premier étant la fragilité de leurs liens familiaux, une histoire familiale traumatique liés à des séparations, des délocalisations, du chômage ou un pessimisme parental chronique, même dans des familles françaises dites « classiques », ou encore des traumatismes migratoires qui ont freiné leur quête identificatoire pour conquérir une identité adulte. La défaillance familiale (parfois peu manifeste) est ensuite renforcée par la défaillance des espaces tiers hors la famille restreinte : école, voisinage, entreprises, administrations sociales et juridiques — tout ce qui a pris la place de la famille élargie d’autrefois, ou de la tribu traditionnelle.

Quelles solutions pour lutter contre le désespoir qui anime ces adeptes d’un nouveau millénarisme (le discours des prophètes d’une apocalypse programmée pour la venue de Dieu, depuis les époques troubles, le Moyen-Âge du Judaïsme, de la chrétienté et de l’Islam) ? Quelle sagesse, quel espoir d’intégration apporter à nos jeunes en révolte contre notre monde trop pauvre en humanité, en croyances et en morale — ce qu’on nomme l’anomie, mais qui pour nous psychanalystes, se rattache à la difficulté pour le sujet de se construire un couple parental interne, vecteur d’amour et de limites, le Surmoi-Idéal ?
La solidarité humaine, la restauration de groupes, d’associations familiales à vocations sociale, morale, créatives — au sens d’une famille élargie — luttant contre la pauvreté morale de notre temps et la solitude de l’individu face aux réseaux sociaux, où l’individu se sent perdu dans la masse de milliers d’ « amis » peu fiables, est une première solution, sans doute. Avec le but de réfléchir ensemble à des solutions, d’activer la solidarité pour tous ceux qui se sentent laissés pour compte ou écrasés par une bureaucratie inhumaine. L’aspect créatif de ces groupes (qui peuvent inclure des analystes) pourrait venir atténuer le manque d’amour dont souffrent ces sujets, pour créer des projets, des réseaux à taille et à vocation humaines, formant des familles symboliques sans haine les unes vis-à-vis de autres… Il nous faut enfin, last but not least, poursuivre notre travail individuel de venir en aide aux sujets jeunes, en souffrance psychique au moment de leur sortie programmée de la famille, et de leur premières confrontations avec les malaises de notre société.
François Duparc, membre formateur de la Société Psychanalytique de Paris, Annecy.

1) Rappelons que dans les premiers tomes de ce célèbre roman de Science-fiction paru dans les années 60, Asimov développe une vision prophétique d’une chute du monde global dans la barbarie, face à laquelle une fondation de spécialistes des sciences humaines et un « psychohistorien » (Hari Seldon) féru de mathématiques qui s’associent pour raccourcir la durée de la barbarie à venir. La suite montrera le risque qui s’en suit d’un nouvel empire tyrannique.
2) Pour cela, se reporter à mon livre déjà ancien ; F.Duparc, « Le mal des idéologies » P.U.F 2004 (Le fil rouge).

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DSC_8758Le sexe aurait-il mauvais genre ? par Jacqueline Schaeffer

Qu’est-ce que « le genre » ? D’abord un mot. Un mot qui à la place du masculin et du féminin introduit en français un troisième genre, qui n’existe pas dans notre langue, le neutre. Ne-uter, en latin, ce qui veut dire ni l’un ni l’autre. On le sait depuis Orwell, toute manipulation des esprits passe par une falsification du langage. Ce mot veut dire, selon Judith Butler, que la différence des sexes n’est qu’une norme sociale imposée par l’hégémonie hétérosexuelle et la femme une invention de l’homme machiste. Plus rien de biologique ou d’anatomique, plus de sexes opposés, des genres multiples. Mais suffit-il d’effacer le mot qui désigne le sexe pour que la chose disparaisse ?

Cette énigme de la différence des sexes n’a cessé et ne cessera jamais d’interroger les psychanalystes comme le commun des mortels.

Si des extraterrestres nous honoraient d’une visite du troisième type, leur plus effarante surprise, suggérait Freud, serait cette découverte. Il écrivait, il y a presque cent ans, en mai 1914, à Ernest Jones : « Celui qui permettra à l’humanité de la délivrer de l’embarrassante sujétion sexuelle, quelque sottise qu’il choisisse de dire, sera considéré comme un héros » 

Une différence aussi banale qu’irréductible, mais qui impose une telle exigence de travail psychique que chaque individu, enfant ou adulte, homme ou femme, philosophe ou scientifique, en couple ou en société, s’efforce à déployer toutes les stratégies pour en atténuer ou en effacer les effets.

Quelle que soit notre sexualité, celle-ci s’inscrit en référence à la différence des sexes, même et surtout quand elle vise à la transgresser. On n’est pas humain sans être homme ou femme. On n’est pas humain avant d’être homme ou femme.

Cette notion de genre est étrangère au domaine de la psychanalyse, son propos n’est pas de l’admettre en tant que tel. L’identité psychosexuelle est la résultante d’un développement libidinal lié aux investissements de la différence des sexes et aux identifications à des parents, du moins à des géniteurs, des deux sexes. Elle nécessite au préalable une identité sexuée, basée sur la certitude biologique d’appartenir à un sexe anatomique déterminé, coïncidant avec une attribution de genre, masculin ou féminin, de la part de l’entourage parental.

J’ai proposé que l’identité psychosexuelle, sur le trajet qui va du couple phallique-châtré jusqu’au couple masculin-féminin, ne s’acquiert pas de manière définitive, mais qu’elle est à construire et à maintenir de manière permanente, en raison de la poussée libidinale constante, et du conflit de la différence des sexes.

LES THEORIES SEXUELLES

Aujourd’hui, qu’est devenue cette « belle différence » dont parlait Freud ?

En Suède, un programme de 12 millions d’euros a été mis en œuvre, en 2008, pour éliminer les stéréotypes sexués dans les écoles. Au nom de l’égalité, plusieurs écoles primaires, certifiées LGBT (Lesbiennes, gays, bi et trans), selon la Gender theory, ont décidé de bannir toute référence masculine ou féminine. Les pronoms « lui » et « elle » disparaissent au profit d’un pronom neutre, Hen en suédois, les expressions « les filles » ou « les garçons » sont supprimées.

« Même si on te voit nu, dit un instituteur, on ne saura pas si tu es un masculin ou féminin. Ton sexe intérieur ne correspond pas forcément à ton sexe extérieur »

Les parents d’un enfant suédois, auquel ils ont refusé de révéler son sexe, ont déclaré : « Nous voulons que Pop grandisse librement, et non dans le moule d’un genre spécifique ».

J’espère vivement, pour ma part, que Pop a pu rencontrer le choc de la perception de la différence anatomique des sexes, qualifiée par Freud de traumatique, objet d’un tel refoulement qu’il tombe dans les oubliettes de l’amnésie infantile. J’espère surtout que Pop aura pu, pour s’en défendre, construire ses propres théories sexuelles infantiles.

Car on peut interroger le destin de ces théories sexuelles, quand elles perdurent chez des adultes jusqu’à vouloir nier la différence anatomique des sexes. Quelle force traumatique a pu nécessiter une défense aussi massive que celle de la construction d’une « Théorie du genre » telle que la Queer theory ? Celle qui réduit le sexe à n’être rien d’autre qu’une construction sociale et culturelle, voire politique, estimant qu’on est en droit de se proclamer homme si on est née femme, femme si on est né homme, de se déclarer appartenir à l’un et l’autre genre ou de n’être ni l’un ni l’autre.

Les théories sexuelles infantiles interrogent les grandes questions de l’humanité : qui sommes nous, d’où venons nous, où allons nous ? A ces énigmes que sont le sexe, la reproduction et la mort, l’homme éprouve le besoin d’inventer des systèmes théoriques et des solutions techniques, avec le recours à la science, à la religion, à la philosophie, entre autres. Jusqu’aux plus aberrantes : celles du savant fou, du philosophe fou, du religieux fanatique fou de dieu, ou du dictateur fou de sa toute puissance de destructivité.

Le déni et les théories sexuelles infantiles sont normales et même souhaitables chez un enfant, car elles font le terreau de la sexualité infantile.

« Tu sais ce que j’étais avant ? – dit un petit garçon de 4 ans – J’étais un spermatozoïde ». Il était déjà là. C’est lui qui, en fantasme, a fécondé sa mère, et s’est auto-engendré.

Mais chez les adultes, déni et théories sexuelles infantiles peuvent revêtir une tournure plus pathologique, jusqu’à des comportements tels que le fétichisme, ou des constructions délirantes. Irons-nous jusqu’à inclure la Gender theory parmi ces théories sexuelles adultes ?

A l’appui de ces thèses, toutes configurations sont idéologiquement mêlées, alors que certaines ne dépendent pas d’un choix : depuis le sexe indéterminé ou hermaphrodisme, jusqu’au transsexualisme, qui repose sur la conviction d’avoir subi une erreur biologique ou d’assignation sexuelle, en passant par les homosexualités. Beaucoup de débats sociaux et politiques animent ces positions, tendant à les situer hors du conflit intrapsychique. Ce qui confirme l’idée que ce qui fait violence au moi, individuel et social, c’est, à tout âge, le conflit de la différence des sexes.

LA DIFFERENCE DES SEXES

L’humanité n’est pas divisée entre homo et hétérosexuels mais entre hommes et femmes. On touche là à des questions qui agitent la société actuelle.

Tout ce qui milite en faveur de l’égalité des droits est un combat à poursuivre avec pugnacité. Mais il y a dérive à confondre égalité et non-différence. La pratique sexuelle des humains peut, fort heureusement, épouser tous les fantasmes, toutes les identifications, toutes les positions et tous les partenaires, si elle ne conduit pas à l’emprise ou la manipulation d’un autre, qui seule signe la perversion. L’Etat n’a pas à se mêler de la sexualité des humains, mais quand il s’agit de fabriquer des citoyens, on sait qu’il souhaite avoir son mot à dire. Deux hommes ne peuvent faire un enfant sans le recours à une mère porteuse, deux femmes non plus sans le recours à un spermatozoïde. L’autre sexe et sa différence s’imposent là.

L’étrange paradoxe c’est lorsque le combat porte sur la revendication d’une différence, alors qu’une autre différence est refusée, celle des sexes. On peut penser, de manière plus générale, que toute différence est ce qui violente le moi de tout un chacun. Car le moi a un idéal narcissique d’unicité, et celle-ci est menacée par la différence, par l’altérité. Je cite Freud, « L’extérieur, l’objet, le haï seraient, tout au début, identiques ». C’est la racine de la xénophobie, du racisme, de la misogynie.

La première différence c’est l’autre, et l’autre, dès les origines, c’est l’autre sexe. Le paradigme de toute différence.

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