Archives mensuelles : novembre 2014

Aspasia7Le transfert est une découverte majeure de la pensée de Freud et son utilisation dans la cure une des spécificité  psychanalyse.

Le transfert en psychanalyse désigne le report sur une autre personne et principalement le psychanalyste de sentiments, de désirs, de modalités relationnelles jadis organisés ou éprouvés par rapport à des personnes très investies de l’histoire du sujet.  C’est une modalité du fonctionnement de l’esprit qui implique la transposition de l’investissement libidinal d’une personne sur une autre personne dans sa forme, son organisation, ses qualités. Freud écrit dans son article de 1912 sur La dynamique du transfert : « N’oublions pas que tout individu, de par l’action concomitante d’une prédisposition naturelle et des faits survenus pendant son enfance, possède une manière d’être personnelle et déterminée, de vivre sa vie amoureuse, c’est à dire que sa façon d’aimer est soumise à certaines conditions, qu’il y satisfait certaines pulsions et qu’il se pose certains buts. On obtient ainsi une sorte de cliché (quelquefois plusieurs), cliché qui, au cours de l’existence, se répète plusieurs fois,  se reproduisent quand les circonstances extérieures et la nature des objets aimés accessibles le permettent et peuvent, dans une certaine mesure être modifiés par des impressions ultérieurs (…). ». Freud remarque alors que lorsque la vie ne donne pas satisfaction entière au besoin d’amour du sujet celui-ci se tourne avec un intérêt libidinal certain vers toutes nouvelles personnes qui entre dans sa vie. Du coup l’investissement libidinal en état d’attente se porte assez naturellement sur la personne du médecin : il se transfère sur lui.

Le transfert est au cœur de la cure analytique car il s’y manifeste sur la personne du thérapeute et devient central  pour la conduite de celle-ci. Et si les phénomènes de transfert sont fréquents dans la vie courante notamment dans la vie amoureuse, la psychanalyse ne crée pas le transfert elle le découvre et « et s’en empare pour diriger les processus psychiques selon le but souhaité ».

Présente très tôt dès ses premiers écrits de 1895, la notion de transfert a nettement évolué et par là même le maniement qui peut en être fait dans la cure, par le psychanalyste,  évolution qui va de l’interprétation des transferts à l’interprétation du transfert.  Après Freud, certains analystes français s’en tiennent à l’interprétation des transferts, alors que pour d’autres le transfert doit être la cible de l’interprétation, comme il est d’usage dans la psychanalyse anglaise.

Le transfert constitue le levier de la cure car il crée ce que l’on appelle la névrose de transfert mais il apparaît aussi comme responsable des résistances les plus fortes :

«En second lieu nous en sommes encore à nous demander pourquoi dans l’analyse c’est le transfert qui oppose au traitement la plus forte des résistances, alors qu’ailleurs il doit être considéré comme l’agent de l’action curative de la réussite». (ibid)

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La névrose de transfert

En 1920, dans « Au delà du principe de plaisir », Freud mesure le chemin parcouru et l’évolution des buts de la technique : « Initialement, la psychanalyse était avant tout un art d’interprétation » (p. 288). Mais l’interprétation des phénomènes inconscients n’entraînant pas nécessairement la remémoration qui reste la visée de Freud, il fallut faire porter l’effort sur les résistances du patient. Il apparut alors que tout ne pouvait pas être remémoré et même que « l’essentiel du refoulé » ne pouvait être que répété comme « expérience vécue présente ». Il ajoutait : « Cette reproduction a toujours pour contenu un morceau de la vie sexuelle infantile, donc du complexe d’Œdipe et de ses prolongements, et elle se joue régulièrement dans le domaine du transfert, c’est-à-dire de la relation au médecin. Quand on a mené le traitement jusqu’à ce point, on peut dire que la névrose antérieure est maintenant remplacée par une névrose de transfert toute fraîche… » (Freud, 1920, p. 289). La névrose de transfert est ce lieu de déploiement des divers aspects de l’Œdipe. Quel que soit son mode d’organisation, tout sujet en analyse est confronté à la manière singulière dont il a abordé et vécu sa problématique œdipienne. L’interprétation de son actualisation transférentielle est le seul moyen,  de se dégager des impasses où elle peut se fourvoyer et où elle se précipite répétitivement. C’est précisément ce que Freud a manqué avec Dora. Certes il ne se prive pas d’interpréter, les rêves, les symptômes, les actes symptomatiques, les transferts… mais ce n’est que trente ans plus tard qu’il reconnaîtra dans la fuite de Dora la conséquence de sa non interprétation du transfert, transfert à double face animé par l’Œdipe féminin. Transfert paternel qui s’est déployé sur Monsieur K. certes, mais aussi sur Freud : le désir d’un baiser qui sente le tabac en est la preuve. Transfert féminin aussi (le plus difficile pour Freud à saisir) dans sa composante homosexuelle.

Dans L’Interprétation des rêves, Freud précise que « le rêve est un substitut d’une scène infantile modifiée par le transfert sur quelque chose de récent » (p. 600). Double déplacement donc : d’une représentation à une autre, du passé dans le présent. Dans Dora il ajoute que « la productivité de la névrose se confirme dans la création d’une sorte particulière de formations de pensée le plus souvent inconscientes [Gedankenbildung] auxquelles on peut donner le nom de “transferts” » (Freud, 1905, p. 295). Les transferts, au pluriel, sont donc des formations de l’inconscient au même titre que les lapsus, actes manqués, symptômes ou rêves. L’interprétation de ces transferts peut se situer à deux niveaux différents : soit au niveau du contenu en dégageant le sens du désir inconscient ; soit au niveau du fonctionnement psychique, en décelant les déplacements, substitutions, condensations, effectués par l’appareil psychique soumis aux exigences de travail que lui impose la libido. Interpréter, alors, consiste moins à dégager un sens latent par rapport à un sens manifeste, qu’à saisir les modalités du travail psychique, perpétuel travail de transformation. S’agit-il d’une traduction ? S’interroge Évelyne Séchaud dans son article « Le maniement du transfert dans la psychanalyse française », «  On peut le penser tant qu’on reste dans le domaine de la névrose, c’est-à-dire dans la possibilité d’existence d’une chaîne associative reliant sensorialité-affects-représentations-de -choses –représentations- de-mots, même si ces différents éléments sont séparés par l’effet du refoulement. La question est beaucoup plus problématique lorsque cette possibilité associative n’existe pas, lorsqu’on a affaire à des représentants pulsionnels qui n’ont jamais donné lieu à des représentations par effet de déni ou de forclusion. Il s’agit alors moins d’interpréter que de construire, c’est-à-dire de proposer (et évidemment pas d’imposer !) des représentations qui donnent sens à l’expérience vécue. Bien loin de la remémoration visée par Freud, le but de l’analyse est alors de faire émerger un sens nouveau qui ait un effet de vérité pour le sujet. Mais la question reste ouverte des conditions de symbolisation que peut générer l’interprétation. René Roussillon (1999) est un de ceux qui travaillent aujourd’hui ces questions-là ».

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Une bibliographie rapide

Les citations de Freud sont extraites de :

  • La dynamique du transfert  in  La technique psychanalytique,
  • Au delà du principe de plaisir,
  • L’interprétation des rêves,

Cet article reprend  par ailleurs de larges extraits de l’excellent article d’Évelyne Séchaud

« Le maniement du transfert dans la psychanalyse française », L’Année psychanalytique internationale 1/ 2009 (Volume 2009), p. 161-181URL : www.cairn.info/revue-l-annee-psychanalytique-internationale-2009-1-page-161.htmPsychanalytique, PUF, 1953.)

On consultera avec intérêt sur le sujet Le vocabulaire de la psychanalyse de Laplanche et Pontalis, le Dictionnaire de la Psychanalyse sous la direction de Alain de Mijolla chez ainsi bien entendu que  l’œuvre de Freud.

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