Archives mensuelles : juin 2014

Aspasia7Pourquoi Aspasia de Milet 

Il fallait la Grèce où naquirent la cité et l’expression du débat démocratique et il fallait une femme et sa puissance d’évocation pour porter aujourd’hui de nouveau le message de la psychanalyse dans la cité.

Aspasia de Milet est la femme la plus célèbre de l’époque classique parce qu’elle fut l’égérie, l’hétaire, le professeur de rhétorique du plus puissant athénien du v siècle avant notre ère : Périclès. Périclès qui l’aimait et la respectait. Nul doute que en 450 av. JC date à laquelle elle débarquait au Pirée venant de Milet sur la côte d’Asie mineure, Aspasia n’imaginait pas la place qu’elle allait prendre dans la vie et l’imaginaire des Athéniens ; nombreux sont les textes qui attestent de son influence auprès de Socrate, de Platon, de Xénophon. Aspasia ne pouvait pas non plus prévoir que des siècles plus tard à la renaissance par exemple elle serait égérie pour les partisans de l’égalité des femmes, que des œuvres littéraires  referaient  à elle comme une figure galante et savante et que des  romans, des opéras lui seraient consacrés et qu’une association d’aide aux prostituées porterait son nom.

 Mais elle est surtout celle dont Nicole Loraux écrit « c’est bel et bien Socrate qui fut le disciple d’Aspasie, sous la houlette de laquelle il étudia la rhétorique et apprit tout ce qui concerne l’amour »(1) et c’est à Socrate que Freud réfère directement, par la médiation de Platon lorsqu’il veut définir ce qu’est la sexualité : « ce que la psychanalyse appelle sexualité n’est aucunement identique à l’impulsion qui rapproche les sexes et tend à produire la volupté dans les parties génitales mais plutôt à ce qu’exprime le terme général et compréhensif d’Eros dans le Banquet de Platon » (2). Une pensée directement héritée d’Aspasia serait présente dans l’œuvre de Freud qui enracine la sexualité dans Eros.

Si Aspasia a survécu au cours des siècles c’est qu’elle est « devenue une figure symbolique reflétant le rapport que chaque génération a entretenu avec l’antiquité, avec le sexe et avec la femme » selon les termes de sa biographe Danielle Jouanna (3). Trois thèmes : l’histoire, le sexe et le féminin également au cœur la thérapie psychanalytique où le patient est invité à renouer avec sa préhistoire personnelle, à se situer dans la succession des générations et la différence des sexes et  à s’éprouver au roc du féminin. Entreprise périlleuse voire vouée à la déception car c’est sur le roc du féminin que viennent en partie se briser les efforts de la thérapie analytique si l’on en croit Freud qui constate : « Dans les analyses thérapeutiques tout comme dans les analyses de caractère (…) deux thèmes donnent singulièrement du mal à l’analyste» (4) et de citer le refus du féminin dans les deux sexes. Freud précise : « Le refus de la féminité ne peut évidemment rien être d’autre qu’un fait biologique, une part de cette grande énigme de la sexualité » (5).  Le refus du féminin est au coeur de la figure d’ Aspasia à plusieurs titres. Elle a été violemment attaquée parce qu’elle ne se contentait pas d’être l’intellectuelle mais surtout  « la seule vraie figure de l’inacceptable pour les Athéniens eux –mêmes » à savoir « l’amour ardent d’un homme pour une femme, où il faut voir la pire des fautes de goût, pour ne pas dire des fautes morales. »(5 bis). Que Périclès fut porté sur l’amour passe encore, mais il était porté sur l’amour des femmes « et l’opinion publique athénienne, qui l’admirait et souhaitait voir en lui un homme un vrai ne s’y retrouvait pas » car aux yeux de la morale populaire grecque « c’est l’amour des Femmes qui caractérise « le véritable efféminé » et Nicole Loraux de conclure « ces mêmes Athéniens qui prenaient tant de plaisir aux rêveries sur le féminin que leur suggéraient tragiques et comiques n’étaient nullement prêts, dans leur vie de citoyens à donner du sens à l’amour d’une femme » (5ter). Le refus du féminin passe par le refus de l’amour du corps érotique en tant que celui-ci constitue le véritable efféminé chez l ‘homme mâle : c est toujours la femme Aspasia qui a été attaqué et à laquelle il fut intenté un procès (dans le cadre des procès fait aux amis de Périclès au motif qu’elle lui fournissait des femmes libres entendez des courtisanes.

Enfin c’est se tenir au plus près de Freud que de donner à ce site un nom hellénique puisqu’il n’a cessé lui même de puiser dans le logos (histoire, théâtre, philosophie) de la Grèce antique pour transmettre le message la psychanalyse. Le complexe d’Œdipe emprunté au personnage de Sophocle n’est qu’un des exemples les plus célèbres. Sait-on que c’est à Empédocle d’Akragas, né en 495 avant JC date de la naissance de Périclès, que Freud emprunte les deux principes régissant le cours des événements dans la vie de l’univers comme de l’âme à savoir filia -amour- et neikos – lutte, discorde -. Freud quittant le point de vue cosmogonique d’Empédocle parlera de la pulsion de vie et de la pulsion de destruction, Eros et thanatos qu’il inscrira au cœur du fonctionnement psychique humain. D’où l’importance que nous accorderons sur Aspasia aux mots de la psychanalyse et à leurs racines étymologiques. Parler d’angoisse, d’hystérie, de crise, de paranoïa ou encore de catharsis, de thérapie c’est faire du grec sans le savoir. Une attention aux racines et aux étymologies pour mieux dénoncer les clichés et les contre-vérités qui circulent sur internet à propos de la psychanalyse.

Delphine Schilton

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Aspasia7Normes et normalité

Samuel Lepastier

Contrairement à la psychiatrie athéorique contemporaine dont une bonne part de l’activité consiste à rechercher de façon inlassable des critères permettant de différencier le normal et le pathologique et de catégoriser les maladies mentales, dans des classifications toujours incertaines, la psychanalyse dès ses débuts a mis en évidence l’absence de solution de continuité entre le fonctionnement psychique de l’individu le plus ordinaire et celui des plus grands monstres. C’est ce qui fait la force et la faiblesse de notre discipline : sa force parce qu’ainsi, nous avons un point de vue sur l’humanité dans son ensemble et non plus seulement sur quelques malades, sa faiblesse parce que nous renvoyons à des personnes non demandeuses une image déplaisante à bien des égards d’elles-mêmes.

Renonçant à une tradition humaniste qui était la sienne depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, depuis 1980 la psychiatrie athéorique, dans ses développements les plus médiatisés, promeut une normalité, toujours plus restrictive, en réduisant la santé mentale au conformisme social. Ainsi, pour plusieurs des troubles qu’il décrit, le DSM, Manuel diagnostique et statistique de l’Association psychiatrique américaine, considère la non-acceptation d’une conduite au sein de la collectivité comme un signe pathologique. D’une façon plus générale, les essais cliniques de médicaments psychotropes imposent la construction de « groupes homogènes de patients », seul moyen, encore qu’il soit bien approximatif, d’évaluer l’efficacité du produit. D’emblée, cette démarche met entre parenthèses la singularité de l’existence individuelle pour privilégier le repérage des modifications de comportements déjà repérées chez l’animal de laboratoire au cours des premiers essais cliniques. Si les tentatives ne sont pas sans intérêt, elles s’écartent sensiblement des démarches de la médecine interne, malgré le recours à des  méthodes statistiques, la précision apparente des chiffres et le recours à l’ordinateur. Depuis la fin du XVIIIe siècle, la médecine est fondée sur le « modèle lésionnel » dans lequel l’évolution de la maladie est toujours objectivable par la mise en évidence de la modification des lésions anatomiques (techniques d’imagerie médicale) ou biologiques (examens de laboratoires). Que rien de semblable ne puisse être mis en place pour les affections psychiques conduit à des discussions sans fin sur les critères à utiliser pour catégoriser les frontières de la pathologie. Ainsi, l’apparente rigueur utilisée pour discriminer la « dépression majeure » de la « déprime » banale qu’il serait inutile de traiter est un trompe l’œil destinée à masquer qu’ici le recours aux échelles de comportement, telles qu’elles sont conçues actuellement, suggère quasi-inévitablement des réponses pathologiques de la part des patients. En raison de ce biais systématique, les données mises en évidence restent imprécises et il parait vain alors de construire à partir d’elles un corpus scientifique.

La psychanalyse se situe dans une perspective diamétralement opposée à cette démarche. Pour nous, toute production psychique est le résultat d’un compromis entre l’expression d’une pulsion et une défense contre celle-ci. En ce sens, le rêve, le lapsus et l’oubli inopiné constituent autant de symptômes. Si nous ne rangeons pas tous nos patients dans une classe unique, il est moins question ici de construire des catégories quelque peu artificielles que de disposer de perspectives quant à l’évolution attendue. Au contraire des psychiatres athéoriques, nous cherchons à saisir l’originalité d’une personne singulière et davantage que le diagnostic, temps parmi d’autres, nous tentons de préciser la place du sujet dans la dynamique de sa constellation familiale, le poids de son histoire et ses possibilités d’échapper à une destinée répétitive. Nous souhaitons en effet que les forces de vie l’emportent sur celles qui conduisent à la répétition et à l’identique.

En ce sens, il n’y a pour nous ni normes restrictives, ni solutions établies d’avance qui seraient applicables à tous. Plus encore, la psychanalyse décrit des « maladies de la normalité ». Les personnes en « faux-self » masquent leur détresse profonde par un conformisme appliqué dans l’espoir d’être mieux acceptées. Les personnes qui présentent une « pensée opératoire » (en d’autres termes, semblable à celle du chirurgien au cours d’une opération), sont souvent bien adaptées socialement en l’absence du parasitage provoqué par une vie psychique interne. En contrepartie, elles sont plus volontiers exposées au risque psychosomatique. À l’issue de leur cure, les personnes présentant un « faux-self » ou une « pensée opératoire » ayant acquis la capacité de mieux exprimer un monde interne longtemps demeuré masqué, apparaissent parfois moins normales après le traitement qu’avant celui-ci.

D’une façon générale, un même comportement peut obéir à des motivations diverses comme il peut traduire des représentations différentes. En ce sens, nous nous refusons à proposer un modèle unique pour rendre compte, à titre d’exemples, de l’anorexie mentale, de la délinquance, de l’échec scolaire ou de l’hyperactivité pour des diagnostics souvent évoqués aujourd’hui. Parallèlement, la résolution des conflits ne peut être qu’individuelle. Au décours de la cure, il appartient à chacun de mettre en place les compromis le plus harmonieux au regard des pulsions qui le traversent, afin de se dégager de la stérilité de la répétition et de favoriser ses capacités de création Si le rôle de l’analyste est de dévoiler à son patient les processus inconscients et pulsionnels qui le déterminent, il revient au patient de choisir les solutions qui lui semblent les meilleurs et nous nous interdisons de lui dicter sa conduite.

Dernier point, enfin. Le fait que, dans la cure, nous ne posons pas de normes ne signifie pas que nous tenions toutes les conduites pour équivalentes. À l’instar du chirurgien qui ne reproche pas à la personne qu’il opère l’imprudence qui a provoqué la blessure, la suspension du jugement moral de l’analyste – le temps de la cure – est nécessaire pour permettre le plein développement des capacités d’élaboration psychiques du patient. Un éminent psychanalyste rappelle volontiers, qu’au contraire de ce qui clôt souvent les films policiers américains, le début d’une psychanalyse pourrait être introduite par la formule : « Désormais, rien de ce que vous direz ne sera retenu contre vous. »

En somme si, contrairement à la psychiatrie athéorique, la psychanalyse relativise la question du diagnostic, elle n’évacue pas pour autant celle de la normalité. Celle-ci ne se confond ni avec le bonheur permanent, ni même avec l’absence de symptômes et moins encore avec le conformisme social. Au-delà (comme parfois en dehors) de l’expérience de la cure, le sujet est en mesure de maintenir seul ses capacités d’élaboration psychiques en évitant ainsi les contraintes de répétition. Sur le plan narcissique, il est en accord avec lui-même, sur le plan pulsionnel, il peut tolérer sans angoisse ce qu’il ressent et trouver des compromis harmonieux entre ses désirs et les possibilités, nécessairement plus limitées de les satisfaire. Sur le plan objectal, il lui est possible de s’enrichir au contact d’autrui dans des relations affectives, amoureuses aussi bien qu’amicales. Sur le plan culturel, enfin, il dispose de capacités croissantes de création comme il peut, débarrassé d’entraves internes, cesser de se fixer à des positions infantiles volontiers égoïstes pour s’investir davantage dans la Cité.

Samuel Lepastier

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nuagesLe langage du FN

L’inflexion totalitaire de la langue du Front National ou l’appel du vide

par Laurence Aubry

S’ils n’entendent pas, je continuerai… Ce cri d’un électeur donnant au bulletin glissé dans l’urne dimanche dernier le sens d’un vote de désespoir résonne étrangement avec la protestation que je me suis entendue répéter ce même soir du 25 mai 2014 : Comment ? et personne pour réagir ? dénoncer la perte de mémoire et l’infamie, pour la France, d’un tel score de Le Pen ? Aucun rassemblement spontané n’a eu lieu cette fois, comme si le rassemblement bleu marine avait épongé à l’avance nos possibilités de réaction, à nous, français, européens, chez qui la montée de l’extrême droite suscite encore l’indignation et la crainte irrépressible que cela recommence : la collaboration à la persécution d’un groupe humain, à l’extermination d’un peuple, au nom d’une idéologie totalitaire, telle que l’a décrite Hannah Arendt. La nouveauté de l’angoisse qui nous saisit pourrait tenir à un vide. Certains y répondent par un geste dont la destructivité est à la mesure de son paradoxe (élire au parlement européen des députés europhobes), d’autres par l’expression d’une protestation symptôme d’une culpabilité désormais indissoluble dans la résignation passive. Ce vide entre en résonance avec le narcissisme et la dépressivité qui sont, certes, les maux de nos sociétés, mais vide aussi dont le discours creuse la représentation, venant là où l’usage ordinaire de la parole fonde l’attente légitime d’un contenu de vérité, émanant d’une source fiable. A ce vide dont il accentue les contours, le langage du Front National répond en plein, et fait de plus en plus le plein de ses voix. Or les mots ont un sens, et leur profération une origine vérifiable : c’est dire que ce vide du message politique comme cette inconsistance de ses locuteurs demandent à être questionnés, au lieu d’être invoqués pour clore le débat sur les racines de la séduction d’un discours dont les inflexions totalitaires devraient nous alerter.

Il ne s’agit pas d’insulter les électeurs du FN, ni d’abuser d’une rhétorique totalisante qui amalgamerait la montée du Front National en France au début du second millénaire et celle du nazisme dans l’Allemagne des années trente (Alain Finkielkraut, Le Point, n°2176, 29-05-2014), mais de s’alarmer vigoureusement devant un processus de transformation des esprits que les modifications du langage réfractent et qu’elles ont aussi le pouvoir de potentialiser. Victor Klemperer, professeur de philologie romane d’origine juive persécuté par les nazis, tint registre dans son Journal des mutations accélérées de la langue allemande, empoisonnée par la rhétorique de Goebbels. Le ministre de la propagande d’Hitler sut non seulement forger pour la bouche du Führer une langue d’une force de persuasion inédite, mais, parallèlement, exploiter la porosité des discours alliée à la faible résistance de notre propre langue, pourvu qu’elle soit régulièrement attaquée dans ses assises subjectives. Ainsi, défendre la parole et dénoncer son instrumentalisation perverse dans sa forme comme dans ses usages, est-ce, à l’instar du linguiste de Dresde, résister à une forme nouvelle de totalitarisme, telle qu’elle se devine, en germes, dans le discours du Front National. Victor Klemperer distingue plusieurs étapes dans la formation de ce qu’il nomme ironiquement LTI‑Lingua tertii imperii : depuis l’apparition d’un jargon spécifique, jusqu’à l’imprégnation totale de la langue allemande par le style nazi, puis son inflexion en une caricature d’elle-même, annonciatrice de sa chute. Ainsi l’évolution du langage du FN, des vociférations racistes et antisémites du père, au lifting républicain des discours de la fille, se laisse-t-il décrypter comme une stratégie linguistique. Elle reflète les avancées d’une conquête dont le dessein n’est même plus dissimulé, sinon par des journalistes dont il est incertain s’ils sont manipulés, apeurés ou aveuglés, pour sembler croire encore à une fiction. Oui, les medias sont responsables et coupables lorsqu’ils donnent complaisamment audience aux orateurs du Front National aux heures de grande écoute, voire suscitent par leurs questions orientées la même litanie nourrissant la haine et le repli identitaire qui souffle sur les braises de la peur : car cette langue est pauvre après tout, elle veut et ne peut être autrement que pauvre, et elle ne parvient à renforcer qu’en répétant, en matraquant toujours la même chose[1]. Dans l’intervention de Marine Le Pen, dont le même fragment de phrase a été retransmis sur les ondes au soir du 25 et au matin du 26 mai, les français revenait au moins cinq fois. Frappait d’autant, par contraste, la formidable responsabilité dont elle se disait investie. Victor Klemperer nomma malédiction du superlatif toutes les formes de surenchères dans la démesure qui vise sans scrupule l’imposture et l’engourdissement des esprits[2]. Ici la place de l’adjectif déculpe les sens entre lesquels il oscille et dont il joue. Celui, banal d’« extraordinaire », l’autre, sous-jacent et romantique, d’« immense », enfin, le sens étymologique latent, réactivé par le contexte : « inspirant la crainte ». Autre adjectif récurrent dans le discours de Marine Le Pen, souverain est aussi à l’origine un superlatif, qui convoque implicitement les figures mêlées d’un dieu, d’un maître et d’un monarque. Ce discours d’autorité écrase la vérité autant que l’ennemi désigné, dénigré par d’autres forgeries linguistiques où sourd la violence : l’adversaire qualifié d’un néologisme, le dérivé au suffixe péjoratif européiste, les médias invectivés dans des phrases ouvertement violentes, filant la métaphore guerrière, dont un lieutenant de Marine Le Pen ne cache pas qu’elle exploite une presse et une démocratie affaiblies (voir l’article de Anna Cabana, Le Point, n°2176, 29-05-2014). Le discours du FN détourne aussi à son profit la dégradation du langage : relever une contre vérité proférée par le FN ou redouter d’avoir à rendre compte d’un mensonge n’est plus une menace dès lors que se généralise et se normalise l’idée que : tous mentent. Victor Klemperer écrit : A chaque instant, le mensonge imprimé peut me terrasser, s’il m’environne de toutes parts et si, dans mon entourage, de moins en moins de gens lui résistent en lui opposant le doute[3]. Mais est-ce lui opposer le doute que finir une brève interview sur cette interrogation biaisée, impliquant la réponse : Une dernière question, Marine Le Pen sera-t-elle présidente un jour ? (France Info, Lundi 27 mai)

Le summum de la rhétorique nazie, et ce qu’elle a de plus caractéristique, selon Victor Klemperer, consiste à mélanger sans scrupules des éléments stylistiques hétérogènes – non, mélanger n’est pas le mot juste ‑, à sauter brutalement d’un extrême à l’autre, de l’érudit au rustaud, de la sobriété au ton du prédicateur, du froidement rationnel à la sentimentalité des larmes virilement retenues, de la simplicité à la manière de Fontane ou de la muflerie berlinoise au pathos du soldat de Dieu et du prophète. Il pointe l’efficacité de ce discours clivé qu’il compare à une irritation de la peau sous l’effet d’une douche froide et d’une douche brûlante, tout aussi physiquement efficace […] : le sentiment n’est jamais en repos, il est en permanence attiré et repoussé, repoussé et attiré, et l’esprit critique n’a plus le temps de reprendre son souffle[4].

Par ce langage éclaté, le discours totalitaire met directement l’auditeur en contact avec un orateur dont la parole peut rendre, sinon fou, du moins hébété, aboulique, et finalement insensible, sans réaction. La distribution des styles entre Marine et sa suite ne relève-t-elle pas d’une version contemporaine d’un tel clivage, agissant une séduction narcissique accordée aux sensibilités et aux failles individuelles et sociétales d’aujourd’hui ? Par la subversion d’une autre frontière linguistique, le prénom de Marine Le Pen coïncide désormais avec celui de son parti, vases communicants où s’échangent les connotations relançant sans frein et sans fin les associations mentales : figure du leader charismatique et, en effet, souverain, couleur bleu marine métonymique du drapeau républicain, mais aussi de la côte bretonne des origines, côte marine, mer où s’entend aussi la mère, rejoignant les images ambiguës de Marine en matriarche, mère primitive alliant protection et volonté de puissance… Ainsi ce discours joue-t-il de l’aspect sensible de la lettre, ramenant le langage à ses origines symboliques, évacuant la pensée critique au profit de l’image et de son impact émotionnel : écriture pictographique, retour à l’aspect sensible des hiéroglyphes[5], dont l’effet redouble celui des mises en scène et mises en image de la puissance clanique[6].

Marine, Fille Mère du Patriarche Fondateur, tend le leurre d’un discours républicain lorsqu’elle déclare par exemple vouloir mettre en place la proportionnelle de façon à ce que chaque français soit représenté, et organiser de nouvelles élections législatives. Voici la réplique dans la langue de Florian Philippot (des hommes ?) lors un même flash d’information : nous sommes en mesure de briser tous les modes de scrutin, même les moins démocratiques. Elle donne à entendre explicitement ce que le langage de la leader couvrait avec le plagiat d’une langue admise, qu’elle agite ironiquement au nez de l’ennemi : le langage non fardé d’une pensée totalitaire, promulguant la violence et la destruction pour encourager la haine et renflouer la peur.

Ainsi la stratégie du Front National accuse-t-elle un dessein totalitaire en maniant un discours propre à emporter à la fois l’adhésion des tièdes et celle des militants convaincus, à flatter la modération des uns, tout en agitant les passions des autres.

« La langue est plus que le sang »[7] est une formule reprise par Victor Klemperer pour exprimer son lien vital et nourricier à la langue et à la culture allemande. Manipuler le langage pour en détourner la force de frappe est une attaque contre l’humain à la mesure d’une agression physique. Si la parole est une arme redoutable, la langue est aussi notre bien commun, où réside notre premier moyen de résister et d’agir. Souvenons-nous-en.

Laurence Aubry, inscrite à l’Institut Psychanalytique de Paris, Co-auteur, avec Béatrice Turpin, de Victor Klemperer. Repenser le langage totalitaire, Paris, CNRS Editions, 2012

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[1] Klemperer, Victor, LTI, la langue du IIIe Reich, Albin Michel, Presses Pocket, 1996 (traduit de LTI‑Notizbuch eines philologen, Reclam Verlag, Leipzig, 1975), p. 334.

[2] Ibid., p. 281.

[3] Ibid., p. 289.

[4] Ibid., p. 326.

[5] Ibid., p. 103.

[6] voir la couverture et les photos du magazine Le Point, n°2176, 29-05-2014.

[7] Klemperer, Victor, op. cit., p. 266 : Victor Klemperer écrit faire sienne par exception cette citation de Franz Rosenzweig, philosophe et théologien juif allemand (Cassel, 1886-1929).