Archives mensuelles : mars 2014

Aspasia7Nous sommes ici devant une situation quelque peu paradoxale, car le retentissement public de notre discipline déborde très largement son importance clinique alors même que la plupart d’entre nous sont restés longtemps à l’écart ces modalités d’expression. Pour ma part, quels qu’en soient les risques et les difficultés occasionnellement rencontrés dans cette conjoncture, l’intervention médiatique, entre autres actions, est préférable au silence pour assurer la défense de la psychanalyse. Car, dans l’espace médiatique « psychanalyse » concerne non seulement la pratique individuelle mais aussi sa place dans les institutions, en particulier celles prenant en charge des enfants. Or, il est établi depuis longtemps que la reconnaissance accordée à une profession, y compris sur le plan financier, est corrélée pour les autorités administratives à son image publique.

L’opinion la plus commune parmi nous repose sur deux points : d’une part, l’intervention médiatique est un piège dont il convient de se garder ; d’autre part, position corollaire du point précédent, il faut éviter d’entrer dans le tapage médiatique. À l’exposé public, il est préférable de mettre en place un travail de réseau. Enfin, il arrive que des collègues s’estiment personnellement affectés quand un psychanalyste exprime une opinion différente de la leur ou bien encore lorsqu’il s’est fait piéger, bien malgré lui.

Pourtant, fondamentalement nos positions éthiques s’appuient sur les principes du fonctionnement démocratique, hors desquels notre pratique est passablement compromise. Voici plus de deux siècles, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen a prévu que nul ne pouvait être inquiété pour l’expression de son opinion, ce qui concerne également les psychanalystes français. Plus récemment, le principe de la liberté d’expression a été nettement réaffirmé dans la Déclaration universelle des droits de l’homme. L’Association psychanalytique internationale se référant explicitement aux principes démocratiques, il n’y a pas lieu de débattre de la légitimité de nos interventions médiatiques.

À l’inverse, si un psychanalyste était amené à déraper dans une intervention publique (par exemple en trahissant le secret professionnel), il pourrait relever de sanctions prévues par le code éthique de la Société psychanalytique de Paris sans que cela remette en cause le principe de la liberté d’intervention, de la même manière qu’aucune censure préalable n’est exercée sur nos membres lorsqu’ils publient des ouvrages et des articles scientifiques ou qu’ils donnent des conférences. Dans tous les cas, nous devons veiller à ne pas blesser nos patients en ne disant ou n’écrivant rien qui puisse porter atteinte à leur narcissisme.

S’il est vrai qu’une discrétion est de mise dans nos actes, le problème aujourd’hui se pose dans des conditions nouvelles. Nous sommes tous malgré nous embarqués dans la médiatisation depuis le développement d’Internet. Lorsque j’ai donné ma première interview pour un quotidien, voici une vingtaine d’années, la journaliste m’a dit : « De toutes façons, quoi vous disiez le lendemain ce sera oublié ! » et c’était d’ailleurs le cas. En revanche, aujourd’hui le moindre fait est repassé en boucle sur les écrans d’Internet. Toute parole prise hors de son contexte peut se voir attribuée une importance démesurée pour s’en trouver négativée. Mais ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. Pour chacun d’entre nous, plusieurs pages rapportent nos diverses activités, dans le champ professionnel comme dans la sphère privée. Si en ce qui nous concerne, nous pouvons maintenir une position de réserve, il paraît difficile que nous l’imposions à nos proches. Ainsi, quand bien même notre notoriété médiatique ne serait-elle pas très grande, elle est toujours suffisante au regard de nos patients les plus curieux pour que nous cessions en apparence de représenter pour eux la seule surface d’un miroir sur laquelle ils projetteraient leur monde interne. Ainsi, pour la grande majorité d’entre nous, Google renvoie à des centaines sinon des milliers de pages. L’accès facilité à nos publications scientifiques les rend aisément accessibles au grand public alors que, voici quelques années à peine, le néophyte ressentait le frisson voluptueux de la transgression quand il se rendait tête baissée dans un librairie ou une bibliothèque spécialisée dans l’espoir de dérober quelques renseignements sur son psychanalyste.

Dans mon travail, j’ai été davantage gêné par les informations que les patients ont pu recueillir sur ma famille que par les interventions médiatiques où je reste dans un rôle professionnel. Malgré les apparences, écrire un article pour le grand public, participer à un débat ou répondre à une interview n’est pas se dévoiler publiquement, le média faisant toujours écran, ce qui autorise toutes les projections, entre autres celles des patients qui interprètent les propos de leur analyste à partir de leurs positions transférentielles. Mais, ils ne sont pas les seuls concernés et je vais vous confier un secret. Quand des amis me disent : « Tu as été très bien hier soir à la télé » ou « On voit bien que tu as été débordé par la situation » ou encore, « Tu as été gêné », j’ai fini par prendre conscience que personne ne se souvenant exactement du contenu de mes propos, le « passage à la télé » fonctionne comme un test projectif. J’ai donc le rare privilège de savoir ce qu’amis et de collègues pensent vraiment de moi.

Sur un plan général, les fantasmes des patients sont bien des « sang mêlés » non seulement de conscient et d’inconscient mais aussi de fragments de réalité extérieure et d’éléments issus de leur monde interne. Ainsi pour donner un exemple personnel non médiatique, Michèle et moi exerçons à la même adresse. Nous nous questionnés pour savoir si la mise en évidence d’un couple ne sélectionnait pas un certain type de patients. C’est bien possible. Il n’empêche cependant qu’une même réalité : nos deux noms inscrits à deux reprises sur deux interphones (celui de commandant la porte d’entrée puis celui donnant accès à l’escalier) a conduit à une série de représentations toujours surprenantes. Ainsi, près de cinq ans après le début de sa cure, un patient me dit pour la première fois avoir croisé dans l’escalier une femme extraordinaire dont il pensait qu’elle était mon épouse et il s’est demandé comment il se faisait qu’elle se trouvait accouplée à un homme aussi défectueux que moi. Tel autre m’a avoué à la fin de la cure que pendant plusieurs années elle avait pensé que j’étais un vieux garçon exerçant avec mon père car, au lieu de lire sur l’interphone Dr Combes-Lepastier, il avait lu Dr Côme Lepastie, prénom qui lui avait aussitôt fait évoquer un très vieil homme. Un troisième patient enfin après avoir longtemps reconnu notre couple se demande à présent si nous ne sommes pas frères et sœurs. Enfin, je ne compte pas tous ceux qui n’ont jamais évoqué que « votre collègue qui exerce avec vous » sans oublier ceux qui pensent qu’il s’agit d’un cabinet de groupe en association avec une gynécologue exerçant pourtant visiblement au rez-de-chaussée. La perception de l’intervention médiatique par les patients, et plus encore par les collègues, obéit également aux mêmes projections ce qui nous fait oublier que l’accès aux médias est au minimum le signe d’une reconnaissance sociale comme l’ont compris depuis longtemps les hommes politiques et, plus récemment les comportementalistes et certaines associations de parents d’autistes qui ont fait de la maitrise de l’outil médiatique, l’axe privilégié de diffusion de leurs idées. Dans ma pratique clinique, j’ai constaté à plusieurs reprises que des patients, jusque-là réticents, m’accordaient une plus grande confiance après avoir repéré une intervention médiatique. C’est une manière comme une autre de mêler le cuivre de la suggestion à l’or pur de la psychanalyse.

Cependant pour celui qui s’y soumet, contrairement à ce qui est souvent supposé, l’intervention médiatique ne procure pas nécessairement des satisfactions narcissiques. Celles-ci sont plus facilement obtenues par un article dans une revue dont l’objet déborde notre discipline, quand bien même cette dernière tirerait à quelques centaines d’exemplaires seulement. La même préoccupation narcissique nous fait préférer France Culture à RTL et Arte à TF1. La question reste posée toutefois de savoir qui nous voulons toucher. Si nous intervenons médiatiquement n’est-ce pas justement pour parler à ces personnes qui n’accèdent pas spontanément à une connaissance culturelle de haut niveau ? Mais, comme la clinique quotidienne le montre, le haut fonctionnaire cultivé aussi bien que l’enseignant- chercheur n’ont pas moins de résistances dans leurs cures que des personnes plus ordinaires. Pour ma part, cela fait bien longtemps que j’ai cessé de tirer vanité du statut culturel de mes patients et il est ainsi de tous les analystes. Ce qui est valable sur le plan clinique ne l’est pas moins dans tout ce qui engage notre responsabilité sociale.

Si nous intervenons dans les médias – et j’ajouterais si nous devons intervenir dans les médias – c’est bien parce que, avec ou sans nous, il s’y tient un discours concernant la vie psychique. Faut-il que des psychanalystes interviennent ? Faut-il que des membres de la SPP interviennent parce que les analystes se réclamant d’autres mouvements de pensée s’y manifestent régulièrement ? Faut-il intervenir pour ne pas laisser le champ libre aux propagandistes du comportementalisme qui sont bien souvent dans le même temps des propagandistes d’une psychiatrie médicamenteuse car, dans leur principe, les thérapies comportementales reproduisent d’assez près les protocoles d’expérimentation des médicaments psychotropes.

Il a été soutenu, sans avoir que j’aie pu vérifier cette information, que la place de la psychanalyse aux Etats-Unis avait commencé à décliner après que, dans un premier mouvement, nos collègues n’aient pas pris alors suffisamment au sérieux les premières attaques médiatiques dont ils faisaient l’objet. Toujours est-il qu’aujourd’hui l’Association psychanalytique américaine non seulement recommande à ses membres de se manifester autant que possible dans les médias mais également qu’elle organise systématiquement des ateliers dans ses congrès pour les préparer à ces interventions. De son côté, l’Association psychanalytique internationale a mis en place depuis plusieurs années des groupes de réflexion sur les modalités d’information du public et, plus récemment une task force sur la communication.

C’est qu’il existe dans le monde aujourd’hui un vif intérêt dans le public pour les questions de psychologie. Ainsi en France Psychologie magazine a eu un tel succès qu’un nombre croissant de médias ont ouvert des rubriques de psychologie. Il est remarquable également, ce qui ne manque pas de susciter réactions d’envie et critiques, que progressivement les « psychanalystes » prennent le dessus sur les psychologues et les psychiatres se fondant sur d’autres paradigmes. Ainsi, à ses débuts, Femme actuelle voulait promouvoir une « psychologie moderne », en d’autres termes comportementaliste mais progressivement, ce magazine a été conduit à nous privilégier. Il est vrai que faire le répertoire des phobies est vite lassant et que nous sommes les seuls à pouvoir apporter un éclairage en profondeur à des expériences de vie somme toute banales. Dès lors qu’ils se trouvent écartés des médias, les propagandistes de la « psychologie scientifique », expliquent que la psychologie ne se trouve pas dans des magazines alors même qu’ils ont été les premiers à s’y répandre.

La présence médiatique de la psychanalyse est aussi la contrepartie de l’effacement, au moins relatif, de celle-ci dans la culture de nombre de médecins, spécialistes ou pas. Le public cherche à la télévision, sur Internet ou dans la presse écrite ce qui n’a pas obtenu lors d’une consultation de quelques minutes qui s’est terminée par une prescription médicamenteuse standard. Il nous faut donc tenter d’analyser les conséquences de cette situation.

Sans remettre en cause le principe de la liberté d’expression médiatique, les modes les plus appropriés d’intervention publique des psychanalystes peuvent et doivent faire l’objet d’un débat scientifique. Au moins implicitement, la conduite d’un analyste hors divan peut relever d’une appréciation de notre société. Quelques principes ici doivent être rappelés.

Par rapport à d’autres disciplines, nous sommes organisés sous la forme associative. Il est remarquable que les groupes se réclamant de Lacan aient continué à fonctionner avec ce modèle. Jusqu’à ces toutes dernières années, toutes les associations psychanalytiques françaises se définissaient par rapport à notre société. Cependant depuis peu, en relation avec la mise en place progressive du statut du psychothérapeute, des psychothérapeutes dont la formation insuffisante ne leur permettait pas de bénéficier de ce statut se sont proclamés coaches tandis que d’autres ont préféré se regrouper en associations de « psychanalystes ». Il n’empêche que ce que nous adoptons à la SPP peut avoir valeur de modèle pour d’autres groupements psychanalytiques. Nous sommes à la fois un organe de formation à la psychanalyse, une institution garantissant la pratique de nos membres à partir de notre code d’éthique et une société scientifique faisant progresser les connaissances et assurant leur diffusion dans le public. En raison même de la façon dont nous sommes organisés, contrairement à d’autres professions, personne ne peut parler à notre place. Ce qui implique une responsabilité particulière quant aux décisions d’intervenir ou de refuser d’intervenir dans l’espace médiatique.

Ce qui me gêne dans les positions « classiques » de réticence, c’est qu’en réalité elles n’expriment pas un point de vue psychanalytique mais se conforment aux préjugés les plus fréquents des milieux intellectuels à l’égard des moyens de communication. Depuis longtemps, la tradition intellectuelle française est réservée vis-à-vis des médias. Honoré de Balzac en a fourni une bonne illustration dans ses deux romans Illusions perdues et Splendeurs et misères des courtisanes où l’on voit le héros, Lucien de Rubempré, faible et lâche, renoncer à une carrière littéraire prometteuse en s’abaissant à devenir journaliste. Ce métier n’est pas loin d’être présenté comme une forme de prostitution intellectuelle. Par ailleurs, la déontologie médicale et le monde académique français ont longtemps prescrit d’ignorer les médias. Ainsi, selon Ellenberger, Pierre Janet n’aurait accordé aucune interview de toute sa vie (Ellenberger, 1970, p. 371). Il faut garder ce fait présent à l’esprit car il n’est pas rare que dans ce domaine nous soyons à l’occasion tentés d’attribuer certaines réticences aux contraintes de la pratique psychanalytique alors qu’elles résultent de préventions bien antérieures. Même si, à bien des égards nous appartenons au monde des clercs, une meilleure perception de l’inconscient, en réélaboration permanente grâce à l’autoanalyse, nous empêche d’adhérer sans nuances aux valeurs mises en avant par nombre de coteries intellectuelles dont la notoriété, plus encore aujourd’hui qu’hier, repose pour une bonne part sur la capacité à refouler sinon à dénier la sexualité infantile avec élégance.

Selon Ernst Jones, Freud aurait refusé la proposition faite par Samuel Goldwyn-de réaliser une série de films « psychanalytiques » sur les amours célèbres, décision qui aurait fait davantage sensation à New York que l’Interprétation des rêves. Dans le même temps il n’avait pas découragé Karl Abraham de collaborer au film Le mystère de l’âme, produit par la UFA, dont la sortie provoqua une vive tempête médiatique car il mettait en scène la cure d’une patiente déjà publiée dans une revue scientifique (Jones, 1957, pp. 130-131). D’une manière générale, Freud a toujours eu le souci de faire connaitre la psychanalyse au-delà d’un cercle réduit de professionnels. Devant les réticences des médecins de Vienne, et pour rompre sa solitude, il a prononcé des conférences à la loge franc-maçonne B’naï B’rith dont il était membre (Freud, 1926 j). Certains de ses ouvrages, qu’il s’agisse de travaux de psychanalyse appliquée ou de grandes synthèses ont visé délibérément le grand public cultivé. C’est à juste titre que l’ensemble de son œuvre est devenue au fil du temps l’un des plus grands succès d’édition du XXe siècle.

Par rapport à celle de Janet, la pensée de Freud présente deux caractéristiques originales : d’une part, elle reconnaît l’existence de la sexualité infantile ; d’autre part, elle accorde un sens symbolique aux symptômes. La reconnaissance de la sexualité infantile implique l’hypothèse de l’inconscient, niée par Janet. Pour ce dernier en effet, la mise en évidence de processus « subconscients », repérables par la dissociation du psychisme, est l’indice de traumatismes antérieurs non élaborés (Janet, 1889). La découverte de la psychanalyse, blessure narcissique majeure pour le commun des mortels, ouvre la voie à une compréhension, spécifique même s’il n’est que partielle, de l’ensemble des productions psychiques. Cette dimension a été à l’origine du retentissement public de la psychanalyse. Freud y a contribué pour une bonne part, ses travaux pouvant se répartir en trois catégories : les publications destinées à un public professionnel (psychanalystes et autres spécialistes du psychisme) d’abord ; les ouvrages de synthèse (destinées à un public universitaire, fut-il imaginaire) ensuite ; les analyses de productions culturelles à destination du grand public enfin. Si Freud n’a pas été particulièrement présent dans la presse quotidienne, ses ouvrages comme Psychopathologique vie quotidienne, Le mot d’esprit, Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci proposent des réponses à des questions qui constituent le tout-venant des demandes contemporaines faites aux psychanalystes par les médias. D’une façon générale, en travaillant sur des données ignorées jusque-là par la psychologie académique (le rêve, l’acte manqué), Freud a fondé la psychopathologie et la métapsychologie sur un matériel clinique humble qui ouvrait la voie à la possibilité d’interprétations inspirées par la psychanalyse de phénomènes les plus divers. Il en a lui-même donné un exemple dans son article « Le bloc magique ». Enfin, la satisfaction ressentie au moment où le prix Goethe lui a été attribué résume à elle seule le souci permanent de toucher le plus grand nombre.

Pour ces raisons aussi, il ne semble pas certain que l’attitude traditionnellement réservée à l’égard des médias soit liée aux exigences de notre discipline. Elle apparait aussi bien comme l’héritage d’une tradition culturelle médicale s’opposant à tout ce qui pourrait ressembler à une publicité personnelle et d’une conception de la psychologie clinique à la française voulant réserver la teneur de ses travaux aux membres du monde académique jugés seuls dignes de les recevoir. Or, il n’est pas rare que ceux-là mêmes qui ne cessent en paroles de vitupérer les médias ne sont pas les derniers à s’y produire ou même à les solliciter dans cet espoir chaque fois qu’une opportunité s’ouvre à eux de se valoriser narcissiquement. Il n’est jamais très facile de faire la part, dans ces conditions, de ce qui relève d’une position de principe et de ce qui reviendrait à une réaction d’envie.

En réalité, l’histoire de la psychanalyse en France est bien davantage redevable aux médias que ce qui est généralement reconnu. Initialement, c’est à partir de cercles intellectuels et de mouvements de mode, plutôt que par diffusion au sein des cercles psychiatriques que notre discipline s’est faite connaître (Mijolla, 2010). En d’autres termes, la psychanalyse française est au moins autant l’enfant du surréalisme (même si cette filiation a reposé sur un contresens) que celui de la psychiatrie rénovée du mouvement L’évolution psychiatrique entre les deux guerres. Dès sa première livraison, la toute jeune Revue française de psychanalyse s’était assigné pour objectif de contribuer à la diffusion de la psychanalyse au sein de la culture. Non signé, l’éditorial énonce : « Il nous semble qu’à l’heure qu’il est, toute une série de disciplines – parmi lesquelles nous citerons seulement la psychiatrie, la pédagogie, la sociologie, la criminologie, voire la critique artistique ont intérêt à se tenir au courant des études psychanalytiques » (Éditorial, 1927). De fait, « une partie non médicale » est prévue dans la revue dont la responsabilité est confiée à Marie Bonaparte qui inaugure cette rubrique par l’exposé du cas de Mme Lefebvre, un fait divers criminel, le cas d’une belle-mère meurtrière de sa bru enceinte, qui avait défrayé la chronique de l’époque, (M. Bonaparte, 1927).

Il n’est pas impossible que, après la deuxième guerre mondiale, les positions en faveur de la collaboration de René Laforgue (qui ont conduit à son exclusion de la SPP en 1947), comme à un moindre degré l’adhésion d’Edouard Pichon à l’Action française et les positions ambiguës de Jacques Lacan (qui avait rencontré Charles Maurras et dont certaines positions théoriques rejoignent les orientations de l’Action française) ou de Françoise Dolto (collaboratrice pendant toute la guerre d’Alexis Carrel) aient contribué à détourner les psychanalystes de tout ce qui pouvait les rapprocher d’une position politique. Ce phénomène a sans doute été d’autant plus marqué que René Laforgue s’était par ailleurs, et d’une façon pas nécessairement inintéressante, beaucoup intéressé à la question du super-ego social.

De plus pendant longtemps, les héritiers légitimes de Freud n’ont guère eu besoin de mieux se faire connaître puisque la large diffusion des œuvres du fondateur de la psychanalyse constituait une promotion permanente de la discipline. Toutefois, il ne faut pas sous-estimer le fait que depuis longtemps certains analystes français n’ont pas négligé les avantages procurés par l’exposition médiatique. Sans en avoir fait un axe prioritaire de leur travail, Serge Lebovici, René Diatkine, René Held, Roger Misès et bien d’autres ont été des invités réguliers et appréciés des plateaux de télévision. La remarquable émission de télévision consacrée à la psychanalyse par Igor Barrère et Etienne Lalou repose sur une longue interview de Sacha Nacht (Barrère, Lalou, 1964). Si, en France, aucun psychanalyste de l’API n’a eu le même degré d’exposition médiatique que Ménie Grégoire, Françoise Dolto (l’une et l’autre analysées par René Laforgue) ou Gérard Miller, il reste cependant que nos liens avec le monde de la communication sont anciens et importants. Depuis longtemps déjà, des psychanalystes se sont montrés en public, et pas seulement à l’occasion de la promotion de leurs livres. Il est vrai que, dans bon nombre de cas, ceux qui se sont exprimés dans le passé l’ont fait au nom de leurs positions institutionnelles.

La situation a beaucoup évolué depuis une vingtaine d’années en raison de multiples facteurs, les uns tenant à l’évolution du champ psychiatrique, les autres liés aux mutations globales de la société. Nous examinerons d’abord ces dernières. L’expansion des moyens de communication contemporains : radio, cinéma, télévision et maintenant Internet ont conduit à limiter la part de l’ouvrage imprimé dans la transmission des connaissances. Ainsi, la nécessité de communiquer par d’autres voies a conduit les sociétés de psychanalyse à créer des sites Internet. L’élément le plus important reste cependant l’évolution de la psychiatrie. Il ne s’agit pas tant de la place médiatique d’analystes extérieurs à l’API (Jacques Lacan se situant naturellement au premier rang d’entre eux) mais bien de l’existence de psychiatres ou de psychologues, comportementalistes ou pharmacothérapeutes, qui se sont donné comme but explicite la disparition de la psychanalyse. Pour ce faire, ils n’ont pas hésité à puiser dans l’arsenal des agences de communication. Dans la mesure où ces cliniciens n’adhèrent plus aux idéaux intellectuels traditionnels mais ont plutôt comme culture de base le monde des séries télévisées et accessoirement la connaissance de quelques reportages et documentaires, il est logique pour eux d’utiliser sans le moindre état d’âme télévision, ordinateur et Internet en confondant en permanence la forme et le fond. Ce qui passe bien la télé, ce qui peut s’inscrire sous forme d’une présentation PowerPoint devient par là-même plus vrai qu’une pensée discursive mettant beaucoup de temps à se déployer. Même s’il est souvent fait état « d’une présence excessive » des psychanalystes dans les médias, celle-ci est sans commune mesure avec la place accordée à ceux qui ont pour objectif avoué la promotion de médications psychotropes ou celle des psychothérapies comportementales. C’est précisément parce que les promoteurs de ces dernières n’ont pas été en mesure de répondre aux attentes qu’ils avaient suscitées que progressivement les journalistes sont revenus vers les psychanalystes. Il est vrai que répéter, d’émission en émission que les thérapies comportementales sont seules à guérir les phobies, ou réciter les critères du DSM de la dépression majeure devient vite lassant alors même que le recul des idéologies et l’émergence d’une psychiatrie moins tournée vers l’écoute des patients conduisent à rechercher davantage une explication psychologique dès lors que des mouvements pulsionnels sont à perceptibles dans un phénomène de société. Contrairement à ce dont nous sommes accusés, les psychanalystes n’ont pas réponse à tout, ils sont seulement en mesure de proposer, toujours à titre d’hypothèse, un contenu latent probable devant un fait de société impliquant au moins partiellement une ou plusieurs motions pulsionnelles.

Contrairement à la situation qui prévalait voici quelques décennies, psychiatrie et psychanalyse s’éloignent. Au lendemain des événements de mai 1968, il n’était pas rare que des psychiatres se plaignent du discrédit attaché à leur travail alors que, dans le même temps, la psychanalyse était considérée comme une discipline intellectuelle prestigieuse. Cette situation est beaucoup plus rarement vérifiée aujourd’hui. Malgré le fait que, conséquence de la spécificité de la formation française, voie longue, difficile et exigeante, la quasi-totalité des praticiens de la psychanalyse, ont exercé d’abord un autre métier, il n’est plus possible aujourd’hui de se présenter publiquement uniquement comme psychiatre, psychologue ou philosophe lorsqu’on souhaite par son intervention promouvoir ou défendre une meilleure image de la psychanalyse.

Le point de départ de la situation actuelle peut être situé au début des années 1990. A cette époque, le Ministère de la santé a souhaité défendre une meilleure image de la maladie mentale pour faciliter l’accès aux soins. Ce projet a rencontré l’adhésion de plusieurs mouvements psychiatriques car l’idée généreuse qui le sous-tendait était que le retard apporté aux soins pouvait avoir des conséquences graves pour les personnes atteintes de troubles psychiques tandis que les préjugés attachés à la maladie mentale rendaient plus problématique la prise en charge et la réinsertion des patients. C’est à cette époque qu’été fondée la Fédération française de psychiatrie regroupant l’ensemble des associations professionnelles concernées en même temps qu’était instituée la « Semaine d’information sur la santé mentale » (SISM). Il s’agissait selon les termes d’un de ses promoteurs de rendre « la schizophrénie aussi banale qu’une appendicite ». Dès lors, ce mouvement n’était pas dénué d’ambiguïtés. En effet, si pour bon nombre de psychiatres, améliorer l’image de la maladie mentale était un projet humaniste à l’égard des patients, pour d’autres il s’agissait de modifier en profondeur la représentation des troubles psychiques auprès du grand public pour le détourner d’une perception dynamique en relation avec la psychanalyse afin de l’amener à adhérer, au nom prétendu des progrès des neurosciences, à une vision « biologique » avec, concession aux demandes sociales, un accès aux thérapies comportementales. Enfin, une troisième catégorie, représentée principalement par Édouard Zarifian souhaitait adresser une information aux médias et au public dégagée de la pression des producteurs de médicaments annonceurs (Zarifian, 1988). Le public a été particulièrement réceptif à cette offre à un moment où la remise en cause du bonheur par une croissance économique indéfinie l’avait détourné de l’espoir d’un mieux-être par un changement social.

À l’inverse, le refus d’une présence médiatique repose à la fois sur des arguments de principe et sur des considérations pratiques. Examinons les uns et les autres. Un certain nombre de principes empêchent les psychanalystes de participer à ce que d’aucuns appellent « le tapage médiatique ». D’une part, il n’est pas très facile de passer de la discrétion nécessaire au déroulement du processus analytique (en d’autres termes d’aller du fauteuil d’analyste au-devant de l’écran de télévision) et d’autre part de passer de la position où nous recueillons la parole d’autrui pour lui donner sens (et pour ce faire nous réservons le temps de nos interventions) à une posture d’interviewé où nous sommes sommés de répondre aux questions de journalistes dont nombre d’entre eux sont par ailleurs des patients alors que d’autres envisagent de le devenir. Mais, l’essentiel n’est-il pas que parler comme psychanalyste en dehors du cadre habituel et en l’absence de relations de transfert peut apparaître comme une interprétation sauvage susceptible non seulement de desservir celui qui énonce mais de renforcer les résistances culturelles contre l’analyse ? Ainsi, parmi les innombrables « psy médiatiques », je n’en connais aucun qui oserait aller dire à la télévision que l’enfant est un « jouet érotique ». Il s’agit pourtant, comme vous pourrez le vérifier, d’une définition donnée par Freud dans les Trois essais sur la théorie sexuelle. Même si elle est plus connue, celle consistant à le présenter comme un « pervers polymorphe » ne paraît pas non plus d’un usage bien facile. Enfin, nous devons rendre en compte une troisième catégorie d’arguments : en nous dévoilant, ne risquons-nous pas de perturber nos patients en altérant leur transfert d’une part, par ce que nous pourrions révéler de nous-mêmes et d’autre part même dans le cadre d’une stricte neutralité tenir des propos interférant avec leur niveau d’élaboration ? D’une manière générale, il ne nous est pas très facile de mesurer l’impact de nos paroles sur un public non averti. Des propos, même insignifiants en apparence, sont susceptibles d’entraîner des blessures narcissiques pour certaines personnes sans que nous puissions le mesurer ni même le prévoir. Ainsi, pour prendre le plus banal des exemples, le fait d’expliquer pourquoi certaines modalités de traitement, dans le champ de la psychanalyse comme en dehors de lui, nous apparaissent inappropriées peut entraîner des conséquences négatives pour les personnes qui les suivent.

À ces objections de principe s’ajoutent donc des réserves d’ordre pratique. La première d’entre elles est que nous ne sommes pas des spécialistes de la communication publique et quand bien même aurions-nous des réponses pertinentes aux questions qui nous sont posées, il n’est pas exclu que des maladresses d’expression puissent donner le sentiment à des tiers que nous sommes en peine de répondre. Bon nombre de collègues, parmi lesquels je me range, en ont fait l’expérience à leurs dépens. Il s’y ajoute aussi le fait, bien davantage à la télévision que dans la presse écrite ou à la radio, que les nécessités du spectacle, tout à la fois pour assurer la survie de l’émission et garantir un marché suffisant aux annonceurs, conduisent à valoriser une posture, qui n’est pas sans liens avec ce qu’était autrefois la « fête des fous », où « Monsieur et Madame tout le monde » prennent leur revanche sur un spécialiste nécessairement jugé comme arrogant. Davantage que le spécialiste de physique nucléaire, qui en a lui aussi sa part, le psychanalyste est particulièrement menacé car ses propos, s’adressant à l’inconscient de tout un chacun, sont immédiatement compris même si rapidement des mécanismes de défense sont mis en place pour restaurer le narcissisme un instant ébranlé. Le « témoin » apparaîtra alors assez facilement comme la victime d’un gourou dépourvu de toute compassion. Ce point est d’autant plus intéressant à relever que, dans le même temps, le spécialiste des médecines naturelles, le « naturopathe » ou même l’astrologue apparaîtront plus pertinents que les diplômés de la Faculté de médecine. Nous savons depuis Freud qu’il n’y a rien dans la psychanalyse qui puisse la rendre populaire. Dans la même perspective, et le cas n’est pas rare, le journaliste contrairement à ce que devrait être sa mission peut préférer non pas choisir d’informer le public mais plutôt de se valoriser en mettant à terre son interlocuteur. Si cette démarche est parfois salutaire pour obliger un homme politique à se démarquer d’un discours convenu elle n’a pas sa raison d’être auprès de nous. En dehors des « témoignages » parfois fabriqués, les techniques de manipulation ne manquent pas. J’en citerai deux, parmi les plus couramment employées.

Lors de ma participation à ma première émission de télévision, consacrée à l’interprétation des rêves, j’avais eu comme il est habituel en pareil cas une pré-interview avec une journaliste destinée à construire le cadre des questions qui ensuite seraient posées en direct. J’avais tenu alors des propos particulièrement classiques. Immédiatement avant le début de l’émission la journaliste m’avait un peu chauffé en me disant : « Ne vous laissez pas faire, n’oubliez pas que vous êtes ici le seul scientifique ». Lors du passage à l’antenne, outre des témoins, a été interviewé avant moi une sorte de mage et à ma grande surprise il donnait les réponses que j’avais précédemment fournies à la journaliste, en particulier, exemple qui m’avait paru convenir à des téléspectateurs, le « rêve de Maury » rapporté par Freud. Je ne pouvais pas contester des propos qui étaient les miens, je ne pouvais pas les approuver car j’aurais cautionné un charlatan, enfin, ne pouvant répéter ce qui avait été dit, j’ai dû très vite improviser. Mon intervention a porté sur deux axes : d’une part, là où je n’étais pas attendu, je me suis contenté, sujet bien peu sexy, de parler des différentes phases de sommeil et du fait que le rêve survenait en période paradoxale. Enfin, j’ai directement interpellé le présentateur à propos de ses remarques ironiques sur certains témoins en affirmant avec force que la souffrance psychique des uns ne pouvait être un spectacle réjouissant pour les autres. Je ne pense pas en être trop mal tiré dans ces circonstances mêmes si ce que je découvrais était surprenant. Mon premier passage à Ciel mon mardi ! m’a plutôt donné envie de continuer.

Une autre technique de manipulation particulièrement fréquente consiste, dans le cas d’une émission enregistrée, à multiplier les prises pour fatiguer l’interviewé, orienter ses réponses dans le sens souhaité en l’amenant de façon imperceptible à modifier ses propos. Il faut savoir aussi que généralement on n’interviewe pas un spécialiste pour connaître son opinion mais que on attend une phrase ou une réponse déterminée et qu’on cherche ensuite celui dont propos déjà exprimés vont dans le sens attendu aussi bien pour le présenter un jour favorable que pour le discréditer.

Enfin tout média, comme toute forme de spectacle, favorise de nouvelles modalités d’expression. Ainsi, par rapport au théâtre, le cinéma a inventé la poursuite qui aujourd’hui encore reste le ressort dramatique principal de très nombreux films. La télévision, spectacle reçu dans l’intimité, a valorisé la mise en spectacle de l’intimité, l’écran se rapprochant alors d’un miroir. Ce n’ont pas seulement pour des raisons budgétaires que le rôle des « témoins » a été privilégié. Dans un premier temps, les reportages d’actualité étaient construits autour d’interviews de « vrais gens ». Secondairement, les témoins ont été interviewés pour eux-mêmes. Il a donc fallu faire appel à des « spécialistes » capables de donner sens à ce qui était présenté. Là encore, l’évolution s’est faite en deux phases : dans la première, le témoin servait à valoriser les propos de l’expert ; dans la seconde, l’expert se contente d’attester de la véracité du témoignage. Cette évolution est telle que dans de nombreuses émissions aujourd’hui, l’expert doit avant tout fournir un témoin s’il veut espérer être invité à l’émission. En somme, là où le psychanalyste tente, par son intervention, d’apporter un sens supplémentaire en allant au-delà du contenu manifeste, le psychiatre athéorique se contente de montrer en quoi l’exposé présenté par un témoin satisfait à des critères de classification prédéfinis.

Le développement d’Internet a amené un degré de complications supplémentaires. Si à la Préhistoire – je veux dire au XXe siècle – une bévue occasionnelle était oubliée quelques heures après l’émission ou quelques jours après la parution de l’organe de presse à notre époque, Internet repasse en boucle les moindres faits et gestes. Hors de leur contexte, des propos insignifiants peuvent apparaître comme des monstruosités, un dérapage peut-être instrumentalisé.

Malgré toutes ces remarques et contrairement à certains courants qui traversent notre société comme l’ensemble du monde intellectuel, je crois qu’il nous est indispensable d’intervenir.

Penchons-nous sur la définition que donne Hegel de « la belle âme » dans la Phénoménologie de l’esprit, je le cite : « la belle âme est celle qui vit dans l’angoisse de souiller la grandeur de son intériorité. Il lui manque la force de s’extérioriser et de se faire soi-même une chose […] Elle se dissout comme un souffle inconsistant. » Si la belle âme ne va jamais à la télévision, elle ne semble pas non plus qualifiée pour exercer le métier de psychanalyste. Avec nos patients, nous sommes en danger perpétuel car ils nous mettent en permanence avec le plus profond de notre être. Nous sommes sans doute les seuls professionnels qui continuent à travailler pendant leur sommeil. Si nous sommes capables de nous exposer avec nos patients alors, nous devons l’être, le cas échéant de nous confronter aux médias.

Comme je l’ai dit, si nous ne parlons pas de nous, personne ne le fera à notre place. Il est fréquent que notre réserve à intervenir se fonde, entre autres, sur la phrase de Freud : « La voix de la raison et basse mais puissante et elle ne s’arrête point qu’on ne l’ait entendue. » (Freud, 1927). Ce beau message nous laisse espérer qu’un jour viendra où justice nous sera rendue. Dès lors, il nous suffirait d’attendre dans la mesure où nous tenons le discours le plus cohérent et le vrai sur l’homme. Bien que beaucoup d’entre nous ne revendiquent pas la scientificité de la psychanalyse, il n’en demeure pas moins que notre discipline repose sur des fondements infiniment plus solides que bien des constructions qui utilisent à tout bout de champ le mot de science. Ainsi, contrairement à ce qui est souvent mis en avant aujourd’hui, la démarche empirique n’est pas une démarche scientifique. Il suffirait d’attendre pour que la vérité soit reconnue. Mais, comme le faisait remarquer Keynes, « à long terme nous sommes tous morts » et nous pouvons légitimement vouloir ne pas attendre la fin des temps pour avoir raison.

Allons plus loin. La citation de Freud je viens de rappeler s’inscrit dans un contexte précis. Elle figure, sous une forme plus développée dans le roman d’Anatole France Monsieur Bergeret à Paris. Freud était un grand admirateur de cet écrivain au point que les membres de la jeune société psychanalytique de Paris lui ont offert ses Œuvres complètes pour ses 70 ans. Le roman de France commente avec humour l’actualité de la IIIe République au moment de l’affaire Dreyfus. Le héros se réjouit que si, à l’origine la réhabilitation de l’innocent condamné semblait improbable, l’union de tous les républicains a fini par faire triompher la vérité à l’encontre des forces réactionnaires pour qui il paraissait plus important de sauvegarder l’honneur prétendu de l’armée que de reconnaitre une erreur judiciaire et d’en tirer les conséquences. Des officiers français, réunis en tribunal, ne sauraient tous se tromper. Le texte de France se réjouit donc que la vérité, difficile à établir au début ait finit par triompher. Il renvoie lui-même au célèbre éditorial d’Émile Zola parus dans l’Aurore « J’accuse ». Ce dernier se terminait par les mots : « La vérité est en marche et rien ne l’arrêtera ». Ainsi, la phrase de Freud fait davantage allusion à une action médiatique entreprise avec vigueur qu’elle ne serait un encouragement à l’acceptation d’une passivité laissant les difficultés se dénouer d’elles-mêmes.

Une autre position intéressante à discuter est l’assertion selon laquelle nous serions trop peu nombreux pour mener une action de masse. Il est vrai qu’on ne voit guère ce que pourrait apporter une manifestation de rue de psychanalystes. Dans cette perspective, nous gagnerions davantage pour faire progresser nos revendications à une action discrète auprès des pouvoirs publics que par le bruit médiatique. C’est un argument sérieux et il mérite que nous nous y arrêtions quelque peu. Il a au moins pour lui un point positif c’est qu’il reconnaît la nécessité d’une défense de la psychanalyse, ce qui n’est pas aussi évident qu’il y parait. En effet, dans une optique minimaliste, nous pourrions penser que le travail des psychanalystes en institution devrait être défendu par différentes associations professionnelles tandis que la pratique libérale de la cure échapperait par sa nature même à l’attention du socius. Or, il n’en va pas tout à fait ainsi. Une des forces de la Société psychanalytique de Paris est son implantation dans plusieurs institutions de soins qui a été à l’origine d’un renouvellement de la pensée psychiatrique et il serait souhaitable que ce mouvement non seulement se maintienne mais se développe. Il va de soi qu’il est possible seulement si les pouvoirs publics conservent une opinion positive de la psychanalyse. Je vous rappelle que, pas plus loin que la semaine dernière, deux députés, l’un de la majorité et l’autre de l’opposition, ont demandé que soient supprimés les crédits de la psychanalyse destinés à l’autisme (et nous devons naturellement nous demander ce qu’il est entendu ici par psychanalyse) pour les orienter vers d’autres formes de prise en charge. Même au niveau de la pratique libérale il n’est pas exclu qu’un jour nous soyons accusés d’avoir privé un patient de ses chances de guérison en lui proposant une psychanalyse.

Même si nous pouvons nous prévaloir de quelques succès dans un travail de lobbying, celui-ci présente ses limites. D’une part, un minimum de connaissance du monde politique conduit à prendre conscience que l’art du gouvernement consiste à faire croire à chacun de ses interlocuteurs qu’il tient compte de son opinion tout en ne continuant à agir à sa guise. La politique est l’art de dire non tout en faisant croire à son partenaire qu’on est d’accord avec lui. De plus, le travail de lobbying a pour inconvénient de donner un très grand pouvoir à ceux qui le pratiquent car, il n’est jamais vraiment possible de savoir quelle a été la nature réelle des accords et des échanges. À l’inverse, l’action médiatique a au moins pour elle que tout un chacun peut prendre conscience de ce qui s’y déroule et le cas échéant intervenir à son tour. Enfin, sur un plan pratique, nous ne devons pas surestimer notre capacité à mener un travail de réseau.

Parmi les raisons mises en avant pour justifier notre absence réelle d’engagement, il en est au moins une difficile à admettre : c’est l’idée que nous sommes guère armés pour les débats médiatiques. Même cela était vrai, il faut tout de même relever que les règles de la communication ne sont guère compliquées, même si des individus peu scrupuleux vendent fort cher aux hommes politiques des conseils d’une grande banalité. Précisément si certaines associations de parents d’autistes sont aujourd’hui entendues c’est parce que depuis des années, elles mènent un double travail tant auprès de l’opinion que les pouvoirs politiques pour faire prévaloir leur point de vue en s’appuyant sur des agences de communication et des professionnels de la publicité. Au niveau international, l’une des tâches de la Communication Task Force de l’Association psychanalytique internationale est d’analyser les modalités les plus appropriées d’intervention auprès du public.

Last but not least, un dernier point reste à considérer. Traditionnellement, les intellectuels français sont réservés à l’égard des médias. Ce que nous prenons pour une position psychanalytique n’est souvent que l’effet d’une mentalité d’un groupe auquel nous aspirons davantage à appartenir que nous faisons vraiment partie. Ces dernières années, le mépris de la presse et des moyens d’information a été surtout le fait de personnes d’extrême droite pensant que toute réalité étant manipulée, l’information n’est qu’apparence .Il faut surtout ne pas croire ce que disent les journaux et moins encore la télévision. Si ces arguments ne sont pas totalement dénués de pertinence, il reste qu’ici ils constituent la partie émergée de l’iceberg. L’information mise en œuvre est destinée à masquer un complot mondial dont nous sommes les témoins impuissants. Aux figures traditionnelles de l’antisémitisme s’est ajouté ces dernières années celle du « Juif médiatique », variante moderne du « Juif d’Etat » manipulateur de l’opinion publique. Cette posture, étudiée entre autres par Pierre-André Taguieff dans l’ouvrage collectif de Jean Birnbaum Histoire des juifs en France, montre existence d’un nouveau stéréotype : le Juif omniprésent dans les médias manipule de façon perverse la réalité pour arriver à ses fins, il est d’autant plus redoutable que, contrairement à d’autres, il avance masqué. Ceux qui, de bonne foi, soutiennent que les journalistes sont nécessairement pervers et manipulateurs n’ont sans doute pas conscience de la proximité de leur positions avec des clichés d’un autre âge. Cela doit nous amener à réfléchir même s’il ne s’agit pas pour autant nécessairement d’adopter une position à contre-pied.

La SPP n’a pas été réticente à l’intervention médiatique. La question éthique est au moins autant de savoir s’il est légitime de s’abstenir que d’accepter de participer aux besoins en prenant quelques coups comme nous sommes quelques-uns à le savoir. Il me semble du reste que le meilleur moyen de surmonter une prestation négative est de renouveler les interventions pour que, d’une fois sur l’autre nous ne correspondons pas nécessairement à la caricature dans laquelle nos adversaires veulent nous enfermer.

En effet, nous sommes loin d’être les seuls à intervenir dans le champ médiatique. Depuis au moins une cinquantaine d’années, le poids de l’industrie pharmaceutique est, de façon directe ou indirecte, particulièrement important. En 1952, le premier article consacré à un antidépresseur était une interview dans le New York Times sur un nouvel activateur du psychisme. Les études scientifiques sont venues seulement dans un deuxième temps comme une rationalisation de la démarche auprès du grand public. S’il est tout à fait légitime que l’industrie pharmaceutique fasse de la réclame pour les produits dont elle fait le commerce, elle n’est pas dans une position éthique quand elle modifie la clinique pour favoriser leur vente. Voici deux jours est paru dans le supplément « Science et Technique » du Monde un article sur le « stress de jeunes mères : celles qui sont « « stressées » pendant la grossesse et lors de l’accouchement transmettraient certains composés chez le nouveau-né entraînant par la suite des troubles cognitifs et comportementaux. Il est donc nécessaire, dans un but de prévention, de prescrire des antidépresseurs, inhibiteurs de la recapture la sérotonine, pour aider la jeune mère à sortir de son état. Cet article est exemplaire car il reprend sur un mode d’apparence biologique et comme une nouveauté le fait mis en avant par des psychanalystes depuis longtemps (et qui nous est par ailleurs reproché) du caractère dommageable de la dépression maternelle sur le nourrisson. Mais tel qu’il est écrit, l’article oriente d’une part vers un traitement médicamenteux et d’autre part, s’agissant de troubles cognitifs et comportementaux, vers une thérapie spécifique de ces derniers. Ne pas réagir conduit à faire peu à peu disparaître la psychanalyse du paysage public.

Ce n’est pas parce que dans le passé les anti-freudiens ont vu leurs prévisions pessimistes démenties que nous pouvons en tirer l’assurance qu’il en sera toujours ainsi. N’est-ce pas pécher par une illusion de toute-puissance de penser que nous sommes invulnérables ? Nous sommes invulnérables certes, mais combien fragiles en réalité. Si nous avons défendu avec succès nos positions à propos du statut du psychothérapeute il n’est pas certain que la création de psychothérapeutes d’orientation psychanalytique à bac+8 ne soit une nouvelle épreuve pour notre société.

Par rapport à d’autres intervenants psychologiques, les psychanalystes ont une difficulté spécifique. En effet, le principe même d’interroger un spécialiste de la vie psychique a pour fonction à la fois d’éclairer et de rassurer le public face aux inquiétudes suscitées par un événement dérangeant. Or, psychiatres « biologiques » et comportementalistes donnent des interprétations qui contribuent à renforcer le refoulement. Certes, le public parfois a le sentiment d’une grande confusion et d’une grande désillusion devant leurs explications mais leurs auteurs se défendent en expliquant qu’en dehors de ce qu’ils disent, tout le reste n’est que spéculations invérifiables. Pour être crédibles, ces spécialistes, en raison même des limites de leur pensée, sont contraints en permanence de disqualifier psychanalyse et psychanalystes. Il est légitime de s’interroger pour savoir quels arguments pourraient être mis en avant par ces thérapeutes s’ils ne recrutaient pas préférentiellement des déçus de la psychanalyse. Seule la difficulté à accepter le dévoilement de l’inconscient peut expliquer que des systèmes incohérents au niveau de la logique, puissent être reconnus aussi largement. C’est bien du reste parce que ces spécialistes sont constamment amenés à nous agresser que la question se pose avec acuité de façon répétitive de la présence médiatique des psychanalystes.

Le domaine d’intervention des psychanalystes dans les médias est spécifique et il s’écarte du domaine de leur pratique habituelle. D’une façon générale, c’est toujours l’extraordinaire qui retient l’attention. Il peut aussi bien s’agir de faits ordinaires survenant chez des personnalités de premier plan comme l’illustre bien l’exemple de Freud : « Je déclare la séance close », lapsus prononcé par le président de l’Assemblée nationale autrichienne (Freud, 1916-1917a, p. 35) que de faits extraordinaires survenant chez des personnes ordinaires. Si l’intervention du public dans ce champ psychique remonte à l’Antiquité en prolongeant la représentation tragique, la télévision a innové. Une nouvelle catégorie a progressivement émergé : celle des témoins qui développent leur histoire. En France précisément la première émission de ce type Psy show en 1981 a été marquée par l’intervention de Serge Leclaire donnant un sens aux défaillances sexuelles d’un mari dont le couple se trouvait par là-même menacé. Dans la même perspective, il n’est pas rare que le traitement de l’actualité se fasse forme de reportage donnant la parole à un témoin privilégié.

Par extension de cette première utilisation de l’analyste, il lui est demandé de donner du sens à plusieurs faits de société qui ne passent pas nécessairement par le truchement d’un témoin. Cela peut aller de l’explication de mouvements de mode à l’analyse d’un fait divers criminel. Il est aussi remarquable que les demandes faites au psychanalyste ne regroupent pas exactement celles adressées aux psychiatres et aux pédopsychiatres. Pour ces derniers, en effet, il est surtout demandé de se poser en experts de la normalité. Par exemple, qu’est-ce qui distingue la déprime de la dépression, ou dans un registre dramatique : comment prévoir le risque de récidive chez les criminels libérés, quels sont les effets traumatiques d’un accident ? Le pédopsychiatre lui est sollicité de manière plus directement normative : peut-on accepter de laisser un enfant se masturber, est-il utile de donner un an d’avance à ses enfants à l’école. Il vaut tout de même la peine de savoir qu’il est de moins en moins rare que des psychanalystes soient interrogés à partir d’un cadre conceptuel emprunté à la psychiatrie athéorique aux théories comportementales. Par exemple, quel est le traitement préconisé par les psychanalystes pour les phobies sociales ?

Les modalités d’intervention des psychanalystes sont différentes non seulement de celles utilisées par les psychiatres biologistes et les psychologues comportementalistes mais aussi des modalités expression de nos collègues lacaniens.

Les auteurs se réclamant de la psychiatrie athéorique ont pour souci premier de donner un diagnostic à partir d’échelles de comportement, ce qui se prête bien au temps médiatique audiovisuel et se rapproche du modèle de la clinique médicale organique pour suggérer des traitements appropriés. Là où ces psychiatres pointent l’anormalité, les psychanalystes peuvent au contraire rappeler l’absence de solution de continuité entre les manifestations les plus aberrantes de la pulsion et la normalité prise dans son sens le plus étroit. En somme, là où d’autres listent des critères nous tentons de retrouver une histoire. S’il est vrai qu’en temps ordinaire la mise à jour d’une motion pulsionnelle inconsciente constitue tout à la fois une blessure narcissique et une interprétation sauvage risquant de discréditer la psychanalyse, à l’inverse lorsqu’un événement est apparu suffisamment aberrant par rapport aux règles ordinaires pour solliciter l’intervention de l’analyste, ses propos, à l’instar de ce qui se produit dans une cure, tendent à limiter l’angoisse et sont bien acceptés. Paradoxalement, l’interprétation analytique est d’autant mieux perçue que l’événement qui l’a sollicitée était dramatique. Les interventions lacaniennes sont souvent intéressantes. Elles ont pour point commun de privilégier la dimension symbolique. Elles présentent deux risques : le premier est de donner une image l’analyste omnisciente ; le second est de laisser croire que nous disposerions d’une clé des symboles comme autrefois il existait une clé des songes. La prise en compte des autres dimensions métapsychologiques, en particulier du point de vue économique, donne une perception moins inexacte du travail du psychanalyste. Ainsi, au moment de la guerre du Golfe, un analyste lacanien avait été interrogé pour savoir pour quelles raisons on avait observé, en l’absence de tout risque de pénurie, une ruée d’achats vers le sucre et le lait. Cet homme a répondu que, face aux « noirceurs » de la guerre, le public se rassurait en se tournant vers des produits « blancs ». Sans doute mais dans ce cas précis il aurait fallu ajouter que depuis le blocus continental imposé par la Grande-Bretagne à Napoléon dans les premières années du XIXe siècle, toutes les guerres qui s’étaient déroulées sur le territoire français avaient entraîné une grave pénurie de sucre. C’est bien pourquoi le sucre de betterave produit dans les départements du Nord de la métropole avait remplacé le sucre de canne venu des Antilles. Malheureusement, dans les conflits suivants le Nord de la France s’étant trouvé régulièrement envahi, la pénurie de sucre s’est reproduite.

conclusion

La fonction psychanalytique ne peut disparaître. Elle a été portée au cours de l’histoire par le chamanisme, la tragédie classique et partiellement par la médecine hippocratique. Elle pourrait l’être demain sur des formes que nous ne pouvons encore pressentir. En revanche, les institutions psychanalytiques comme notre culture, elles, ne sont pas nécessairement immortelles. « Si tu veux vivre, prépare la mort » a écrit Freud (1915). Si nous voulons continuer à vivre comme analystes, comme société d’analystes, nous devrons renoncer à la tentation de nous fermer les yeux et de nous boucher les oreilles face à un environnement culturel plus hostile qu’il ne l’a jamais été. Pour ma part, j’accorderai davantage de crédit à ceux qui prennent des risques, malgré quelques maladresses, qu’à ceux et à celles qui sont tentés de s’en laver les mains.

Pour faire reconnaitre notre conception de la psychanalyse nous disposons de quatre outils : la production théorique, le développement d’institutions, l’implantation en milieu universitaire et la présence médiatique. Cette dernière malgré toutes ses limites ne doit pas être négligée.

(Conférence au séminaire d’éthique de la Société psychanalytique de Paris, le 15 octobre 2012)

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