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CENTRALITÉ DU TRAVAIL ET SANTÉ MENTALE par Christophe Dejours

Professeur titulaire de la chaire Psychanalyse-Santé-Travail
Conservatoire National des Arts et Métiers
INTRODUCTION

Lorsque dans les sciences du travail certains chercheurs parlent de « centralité du travail » c’est parce qu’ils ont comme vous une préoccupation anthropologique. En somme par l’expression de centralité du travail ils veulent indiquer que le travail n’est pas un objet qu’on pourrait séparer de son auteur ou de son objet pour l’étudier ou l’analyser comme une chose. Le travail réel n’est pas une chose comme il l’est pour le physicien dont la valeur est égale au produit d’une force (appliquée à un solide) par la distance du déplacement. Cette définition correspond à un travail mécanique, à un travail mort, mais pas à un travail au sens fort du terme. Car le travail dont nous parlons est toujours un travail vivant.

Assumer ce qu’implique pour le travail le fait d’être vivant, quelques auteurs seulement l’ont osé (K. Marx, I. Meyerson, S. Weil, F. Tosquelles, A. Fernandez-Zoïla, J. Oury, Michel Henry). La notion de centralité du travail a d’abord été introduite par des sociologues, plus spécialement préoccupées par les rapports sociaux entre les hommes et les femmes. (cf Danièle Kergoat). Elle résulte de la thèse selon laquelle les rapports entre hommes et femmes dans la société et la pérennité extraordinaire de la domination de genre sont incompréhensibles si l’on ne prend pas en considération le travail, comme enjeu matériel majeur ou « central » de la domination.

Par la suite, la clinique et la psychodynamique du travail se sont efforcées de montrer que le travail joue aussi un rôle central au niveau de chaque individu pris isolément, parce que d’une part il est un médiateur irremplaçable entre la subjectivité et la société, parce que d’autre part il est un médiateur irremplaçable de l’identité et, au-delà, de la santé mentale. C’est ce qu’on appelle la centralité subjective du travail.

On peut montrer, en outre, que le travail joue un rôle essentiel dans l’organisation et l’évolution de la société. C’est ce qu’on appelle la centralité politique du travail ou encore la centralité du travail vis-à-vis de la cité.

Enfin on a cherché à dégager plus récemment le rôle du travail dans la production des connaissances scientifiques. Si l’on tient compte non seulement des résultats de la science mais aussi du procès de production de l’expérimentation, ce sont tous les critères de validité de la connaissance scientifique qui doivent être révisés. C’est ce qu’on désigne sous le terme de centralité épistémologique du travail.

Ainsi la centralité du travail se déploie-t-elle dans quatre registres :

  • les rapports entre hommes et femmes,
  • la santé,
  • la cité,
  • et la connaissance.

 

Dans ce texte je me préoccuperai presque exclusivement de la centralité du travail vis-à-vis de la subjectivité et de la santé. Je commencerai par envisager les rapports entre travail et subjectivité au niveau de l’individu singulier.

Dans un deuxième temps j’évoquerai les rapports entre travail et collectif qui soulèvent aussi des questions importantes pour la santé mentale.

Dans un troisième temps j’envisagerai les rapports entre dimension collective du travail et construction de l’identité.

Dans un quatrième temps je discuterai les conséquences psychologiques de la mise en échec du travail vivant dans certaines situations de travail qui, me semble-t-il, posent de sérieux problèmes à ceux qui se préoccupent des rapports entre travail et santé mentale.

TRAVAIL, ACTIVITÉ ET SUBJECTIVITÉ

On oppose couramment le travail de conception au travail d’exécution, celui-là passant pour plus noble que celui-ci. La distinction n’est pas fausse, mais il convient tout de même de souligner qu’il n’y a pas de travail d’exécution si par là on veut désigner une activité de stricte obéissance à des prescriptions, des procédures ou des ordres.

Tous ceux qui travaillent contournent les règlements, enfreignent les procédures, transgressent les ordres, trichent avec les consignes. Pas seulement par goût immodéré de la résistance ou de la désobéissance mais, beaucoup plus couramment, pour bien faire. Car le travail concret ne se présente jamais exactement comme le prévoient les concepteurs et les organisateurs. Il y a toujours des imprévus, des pannes, des dysfonctionnements, des incidents, dans tout travail. Ce qui est prescrit c’est ce qu’on désigne sous le nom de tâche. Ce que font les travailleurs, concrètement c’est l’activité. Travailler, en somme, c’est constamment ajuster, adapter, bricoler, bidouiller. Celui qui ne sait pas tricher ou qui n’ose pas le faire est un mauvais professionnel. Car celui qui s’en tient à l’exécution stricte des prescriptions ne fait rien d’autre que la grève du zèle. Aucune entreprise, aucun atelier, aucune organisation ne peut fonctionner si les gens s’en tiennent à l’exécution des procédures officielles. Une armée dont les hommes obéissent aux ordres est une armée vaincue.

Si les infirmiers exécutaient rigoureusement les ordres des médecins, il y aurait beaucoup de morts dans les hôpitaux, ce que précisément, ils évitent grâce à leur zèle.

Mais qu’est-ce donc que le zèle ? C’est l’intelligence que l’on mobilise lorsqu’on se heurte à l’imprévu, à l’obstacle que la réalité oppose aux savoir faire ordinaires. Le réel, en effet, peut être défini comme ce qui se fait connaître au sujet qui travaille par sa résistance à la maîtrise. Le zèle c’est donc la mobilisation de cette intelligence très particulière qui est requise face à la résistance du réel.

En quoi cette intelligence est-elle particulière ? En ce que précisément celui qui se heurte au réel ne connaît pas la solution qui convient. Car assurément, c’est lorsque toutes mes connaissances et tous mes savoir faire sont mis en déroute par l’incident qui surgit, qu’alors je suis incontestablement face au réel. Cette intelligence est particulière, donc, puisqu’elle doit intervenir sur l’inconnu, l’imprévu, l’inédit ; une intelligence qui invente, qui découvre, qui innove. Une intelligence qui s’avance là où je n’ai plus de compétences constituées.

Eh bien ! il est possible de montrer que l’intelligence ici requise est avant tout une intelligence du corps. Cette intelligence repose sur la constitution préalable d’une intimité profonde entre le corps qui travaille et l’objet à travailler, la matière, l’outil, la machine ou l’objet technique. Cette intimité confère au corps une expérience de la qualité de l’objet à travailler, de sa résistance et de sa fragilité. C’est le corps qui palpe le monde, c’est le corps qui emmagasine cette expérience, c’est le corps qui mémorise, c’est le corps qui oriente et qui guide les gestes, les essais, les bidouillages, les bricolages, qu’il va falloir tenter pour surmonter l’obstacle du réel. C’est le corps qui intuitionne la solution.

Le processus d’acquisition de cette intimité, cette familiarisation avec la matière à travailler, qui précède la formation de l’intuition corporelle, est complexe mais il est maintenant assez bien connu. Ce qui n’empêche nullement qu’il soit constamment et inlassablement méconnu, voire dénié. Le processus qui confère l’intelligence, au double sens d’entendement et de capacité à inventer des solutions, passe par ce qu’on appelle « subjectivation de la matière » ou encore « subjiktivierendes Handeln » « activité subjectivante » qui est un processus d’incarnation du rapport au travail (Boelhe et Milkau).

Je ne le décrirai pas parce que ce serait trop long. Mais j’insisterai sur un point particulièrement important pour nous. Cette connaissance du monde par le corps repose dans son principe même sur l’affectivité. L’expérience du réel du monde, c’est-à-dire de sa résistance à la maîtrise, se fait inévitablement sur le mode de l’échec. C’est-à-dire d’une expérience affective : surprise, désagrément, agacement, irritation, déception, colère, sentiment d’impuissance… Tous ces sentiments font partie intégrante du travail. Ils sont la matière première fondamentale de la connaissance du monde. Car c’est d’abord affectivement que le réel du monde se révèle au sujet qui travaille. Celui qui est insuffisamment sensible est inévitablement un maladroit. Il casse les machines parce qu’il ne sait pas sentir affectivement quand elles peinent. Le soignant maladroit déstabilise le malade parce qu’il ne reconnaît pas affectivement l’angoisse de l’autre.

Pour éprouver affectivement le réel et donc connaître le monde, il faut un corps, d’abord, parce que c’est avec le corps qu’on éprouve les affects.

J’attire maintenant votre attention sur la réversibilité de ces questions. J’ai parlé de ce que le travail doit au corps. Mais il est possible d’examiner à l’inverse ce que le corps doit au travail. Dans cette intimité entre le corps et la matière — lorsque j’aperçois ce que font naître en moi la dureté du métal, sa réaction à la torsion, sa limite à la rupture, sa souplesse lorsque je le chauffe, sa malléabilité — dans le même temps, où j’apprends le monde, de nouveaux registres de sensibilité apparaissent en moi. Dans le mouvement même où mon corps éprouve affectivement la résistance du réel, se révèlent à moi des modes affectifs qui m’étaient jusque-là inconnus. En même temps que l’intelligence du corps apprend à connaître le réel, c’est mon affectivité qui s’augmente, c’est ma subjectivité qui s’accroît. La souffrance se transforme en un plaisir extraordinaire, le plaisir d’éprouver, en soi, la vie.

Une longue analyse métapsychologique montrerait que ce corps qui jouit de l’accroissement de son pouvoir de sentir, ce n’est pas le corps biologique mais ce qu’en psychanalyse on appelle le corps érogène, c’est-à-dire ce corps que j’habite, ce corps qui est engagé dans l’expressivité, la mimique, la gestique, les techniques du corps. Et ce corps est précisément le même que celui qui est engagé dans la rencontre érotique.

Ainsi le travail est-il pour le corps une épreuve extraordinaire grâce à laquelle non seulement la vie s’éprouve en soi, mais par laquelle la subjectivité peut se transformer, s’accroître. Travailler ce n’est jamais uniquement produire, c’est aussi se transformer soi-même.

Tout ce que j’ai dit du travail de la matière est aussi valide dans le travail intellectuel : c’est avec son corps que l’enseignant ou le comédien sent et suit l’écoute de son public puis ajuste son savoir-faire corporel qu’on désigne sous le nom d’agir dramaturgique pour susciter leur attention. C’est avec son corps qu’on éprouve affectivement le contact avec les patients et qu’on acquiert une connaissance de leur état psychique. Une « connaissance par corps » (expression empruntée a Bourdieu qui de son côté l’employait à un autre dessein).

Ces rapports entre le corps, la subjectivité et l’activité soulèvent d’épineux problèmes sur la dynamique des relations entre psychose et travail. Car si le corps peut profiter de la confrontation à l’épreuve du réel pour en sortir grandi, la subjectivation de la matière qui précède logiquement le pouvoir de surmonter l’épreuve de la résistance du réel, présuppose la mobilisation d’un corps érogène qui soit déjà là. L’activité de travail ne peut qu’accroître la sensibilité du corps, mais elle ne peut pas l’engendrer, elle ne peut pas la créer.

Lorsque dans la vie amoureuse, l’épreuve érotique est difficile ou impossible, le travail constitue une deuxième voie pour accroître le pouvoir du corps d’éprouver, en lui, la vie. Les psychotiques ne cessent de nous étonner. Dans certains cas, les amputations du corps érogène sont tellement larges qu’elles en font des maladroits entre les mains desquels tout se casse à chaque fois. Dans d’autres cas, c’est l’inverse. L’habileté, qu’elle soit manuelle comme chez certains psychotiques qui se révèlent être des bricoleurs de génie, ou qu’elle soit intellectuelle comme chez certains poètes ou inventeurs géniaux, implique la mobilisation de cette deuxième voie que constitue l’intelligence du corps dans le travail. La mobilisation de l’intelligence du corps dans le travail permet parfois, à elle seule, au sujet de se tenir seul, debout dans la vie. Mais on ne peut jamais faire de prédiction. C’est là la difficulté pour le clinicien et pour celui qui s’occupe d’insertion professionnelle. La rencontre entre le corps et l’activité a foncièrement l’allure d’une grâce. Elle arrive, elle se produit, tout comme la rencontre amoureuse. Elle se reçoit ou se refuse, mais elle ne se prescrit pas. Il en va de ce rapport privilégié au travail comme de l’amour et comme du rêve. Il me vient en rêve, « il m’est venu en rêve » « Es träumte mir » dit-on joliment en Allemand.

TRAVAIL, COOPÉRATION ET ACTIVITÉ DÉONTIQUE

Bien que tout ce qui concerne le rapport solipsiste à la tâche soit déjà fort complexe, s’en tenir à cette analyse de la centralité subjective du travail est une simplification injustifiée. Le travail, en effet, implique aussi dans la plupart des situations ordinaires, le rapport à autrui. On travaille pour quelqu’un, pour un client, pour un chef, pour ses subordonnés, pour des collègues. Le travail implique aussi, parfois le collectif, avec en son centre la question de la coopération.

Il en va de la coopération comme de l’activité. A savoir qu’il existe toujours un décalage entre l’organisation du travail prescrite, ce qu’on désigne sous le nom de coordination et l’organisation du travail effective, ce qu’on désigne sous le nom de coopération.

Travailler, ce n’est pas seulement mobiliser l’intelligence du corps, celle que les Grecs honoraient sous le nom de Mètis. C’est maintenant d’une tout autre intelligence qu’il faut parler. Une intelligence qui s’apparente à une forme de sagesse, à la fois morale et politique, qu’Aristote a longuement commentée : la sagesse pratique — phronésis —. Car la coordination prescrit la division des tâches, les attributions, les prérogatives, les limitations de rôle et de fonction. La coordination est le lieu même d’exercice du pouvoir et de la domination. Mais là encore il suffit de devenir strictement obéissant pour que le pouvoir s’effondre.

La coopération, c’est autre chose que la coordination. Elle implique un remaniement consensuel de l’organisation prescrite. Pour cela il faut, à ceux qui s’efforcent de travailler ensemble dans un collectif ou une équipe, remanier la division des tâches et des hommes, en inventant des règles pratiques, admises et respectées par tous.

Faute de temps, je ne peux pas commenter ici tous les chaînons intermédiaires de la construction d’une coopération. Je signalerai seulement que cela exige que s’établissent entre ceux qui travaillent des relations de confiance. C’est la condition pour que chacun ose montrer aux autres comment il travaille, sans craindre qu’en révélant ses tricheries, cela ne se retourne contre lui.

Alors peuvent être mis en discussion les différents modes opératoires de chacun, pour décider ensemble ce qui peut être admis et ce qui doit être évité ou interdit. Outre la confiance et la visibilité il faut encore être capable d’exprimer son point de vue, puis être capable de justifier et même de défendre son opinion. Il faut aussi être capable d’écouter les autres. Tout cela consiste en fin de compte à apporter son concours à la délibération collective sur le « comment » du travailler ensemble. Dans le meilleur des cas on parvient à des accords consensuels sur les manières de faire et de travailler, sur les responsabilités et les obligations de chacun. Dans d’autres cas, l’accord consensuel ne peut pas être obtenu. Il y a litige et il faut bien à un moment trancher par une décision qui, faute d’être consensuelle, ne peut devenir opérante que si elle est proférée par quelqu’un qui jouit d’une autorité effective. L’autorité est aussi une dimension difficile à étudier. A un degré de complexité de plus, si l’accord peut être stabilisé, il prend alors la valeur d’un accord normatif, c’est-à-dire d’un accord qui fera désormais référence, pour tous. Lorsqu’on parvient à agréger plusieurs accords normatifs, on parvient à construire ce que l’on appelle une règle de travail. Lorsqu’enfin plusieurs règles sont articulées entre elles, elles forment une « règle de métier« .

On peut montrer facilement, à partir de l’analyse du processus de construction des règles, qu’une règle n’a jamais seulement une vocation technique. Elle est en même temps et toujours une règle sociale qui organise la civilité et le vivre ensemble. Travailler ce n’est jamais uniquement produire, c’est aussi vivre ensemble. Règle de travail et convivialité vont toujours de pair.

En somme, les règles de travail structurent le travail concret en donnant forme à la coopération proprement dite qui est sensiblement différente de l’organisation prescrite, c’est-à-dire de la coordination.

A cette activité de construction de règles, qui consomme une bonne partie de notre temps et de notre énergie on donne le nom d’activité déontique. Il n’y a à proprement parler de collectif que lorsqu’il y a des règles qui organisent l’activité commune. Sinon ce n’est pas un collectif, c’est un groupe ou une foule, voire une masse.

L’activité déontique fait partie intégrante du travail ordinaire et elle conduit à des différenciations parfois très marquées entre équipes ou entre collectifs, entre styles de travail. Les collectifs et les métiers ont une histoire et cette histoire n’est autre que l’histoire de leurs règles et de leurs transformations successives.

Du point de vue qui nous intéresse ici, il faut insister sur la complexité des ressorts psychologiques de l’activité déontique. Ce qui est requis ici ce n’est pas seulement l’obéissance ou la docilité. La normalisation des conduites par les règles et règlements n’est qu’un aspect du travail. Plus importante et de beaucoup, est l’activité normative elle-même, c’est-à-dire la capacité d’apporter une contribution à l’activité déontique. Dans bien des cas, les sujets qui souffrent de pathologies mentales éprouvent d’importantes difficultés à prendre une place dans le collectif pour autant que cette place soit foncièrement tributaire de la contribution que chacun peut apporter à l’activité déontique. C’est que le consentement à respecter les règles est très difficile à articuler à la capacité de participer à leur contestation. La « subversion tempérée » des règles, voilà en somme ce qui est attendu de l’exercice de l’intelligence et de la sagesse pratiques de chacun, dans le travail ordinaire. Mais cela requiert une grande souplesse psychique ce qui, comme chacun sait, n’est pas la qualité principale du psychotique, du psychopathe ni du déficient intellectuel.

ACTIVITÉ DÉONTIQUE, ESPACE DE DICUSSION ET IDENTITÉ

Comme on peut s’en rendre compte, travailler ensemble ce n’est pas donné et ce n’est pas naturel. Cela suppose d’importants efforts d’implication, c’est-à-dire une autre forme du zèle. Encore une fois, il n’existe pas de travail de stricte exécution. En l’occurrence, pour pouvoir coopérer il faut prendre des risques : entre autres celui de se manifester, de montrer ce que l’on fait et de dire ce que l’on pense. Indubitablement c’est prendre des risques.

Mais alors pourquoi les gens qui travaillent consentent-ils à prendre des risques ? Au lieu de faire tous la grève du zèle qui est sûrement moins coûteuse et que pratiquent, a minima, un certain nombre de travailleurs qui s’en tiennent au strict minimum malgré les objurgations et la colère des autres qui s’impliquent loyalement dans l’œuvre commune

Ceux qui participent à l’activité déontique, à la vie du collectif et au vivre ensemble apportent, de fait, une contribution majeure à la coopération, à l’organisation du travail, à l’entreprise ou à l’institution et au-delà à la société. S’ils s’impliquent de la sorte c’est parce qu’en échange de cette contribution ils espèrent une rétribution. Or la clinique du travail est sur ce point irréfutable, la rétribution qui mobilise la majorité des travailleurs n’est pas la rétribution matérielle. Non qu’elle soit sans importance, bien sûr, mais elle n’est pas le moteur. La rétribution attendue est avant tout une rétribution symbolique. La puissance de la rétribution matérielle sur la mobilisation subjective ressortit elle-même à sa dimension symbolique et renvoie très étroitement à des critères de justice et d’équité. La forme que prend principalement la rétribution symbolique attendue, c’est la reconnaissance. Au double-sens du terme : reconnaissance au sens de gratitude pour le service rendu ; reconnaissance au sens de jugement sur la qualité du travail accompli. La reconnaissance, elle aussi, n’atteint son efficacité symbolique que si elle est obtenue et si elle est conférée selon des procédures dont les critères sont extrêmement précis.

Je m’en tiendrai à dire que la reconnaissance passe par des jugements. Il existe deux formes de jugements :

  • le jugement d’utilité qui porte sur l’utilité économique, technique ou sociale de ma contribution à l’organisation et à la réalisation du travail. Nous sommes très attachés à ce jugement grâce auquel mon activité est reconnue comme un travail et non comme un passe-temps. En contrepartie de cette utilité, je gagne une place dans la société. « Mme Unetelle, vous êtes devenue une inutile ! » « Messieurs les chaudronniers, vous êtes désormais inutiles, votre travail pourra être fait vite, mieux et moins cher par des ingénieurs-systèmes. Ce genre d’allégations est psychologiquement éprouvant et délétère. La mise au placard provoque des décompensations psychopathologiques qui sont là pour témoigner de l’importance du jugement d’utilité sur la santé mentale.
  • A côté du jugement d’utilité il y a le jugement de beauté qui connote la qualité, la beauté d’un travail, la belle ouvrage, la conformité avec les règles de l’art. Ce jugement est encore plus important vis-à-vis de la santé mentale. Car en contrepartie de cette reconnaissance, est conférée l’appartenance. En reconnaissant la qualité de mon travail, l’équipe m’octroie, de facto, l’appartenance à cette équipe. Par ce jugement, on peut aussi accéder à l’appartenance à un métier. C’est en montrant son travail et parce que sa qualité est reconnue par les autres qu’un psychanalyste devient enfin, membre de son association. C’est lorsque son article est accepté par le comité de lecture d’une revue scientifique internationale que le doctorant devient vraiment un chercheur reconnu.

On comprend aisément que la reconnaissance, en conférant et l’appartenance à la société et l’appartenance à un collectif, à une équipe ou à un métier, permet à celui qui en bénéficie de sortir de la solitude sociale ce qui est déjà énorme en soi. Mais la reconnaissance peut aller jusqu’à transformer le sujet lui-même à ses propres yeux. C’est qu’en effet, pour la plupart des gens ordinaires, l’identité n’est pas bien assurée. Elle a besoin d’être confirmée par le regard des autres. Lorsque notre identité est sortie meurtrie d’une enfance que nos parents nous ont gâchée, cette identité est comme inachevée, incomplète, en souffrance. Cet inachèvement pousse le sujet à s’exposer à des épreuves qui lui permettraient d’accroître son identité, de la compléter, de l’accomplir.

Eh bien ! il existe deux grandes façons d’accomplir son identité.

– La première c’est l’accomplissement de soi dans le champ érotique. Elle passe par l’amour.

– La seconde c’est l’accomplissement de soi dans la champ social, elle passe toujours par le travail. Et cette dernière occasion constitue une deuxième chance, pour ceux dont l’enfance a amputé les possibles développements de leur identité et pour ceux qui ne sont pas chanceux en amour.

A tout bien considérer, nombreux sont ceux dont la vie amoureuse n’est pas très décorative et qui tiennent leur identité surtout de leur rapport au travail. Toutefois, même pour les plus heureux en amour, le travail reste un domaine essentiel de l’accomplissement de l’identité. Si l’identité est bien l’armature de la santé mentale, alors on comprendra mieux la signification de l’expression : « centralité du travail« .

La centralité du travail vis-à-vis de l’identité est aussi une centralité vis-à-vis de la santé mentale. Ceux qui sont privés de travail sont du même coup dans l’impossibilité d’apporter une contribution à l’organisation du travail et, à travers elle, à la société. Ils ne peuvent en attendre aucune rétribution en forme de reconnaissance. De fait le chômage de longue durée est un désastre en termes de santé mentale et de santé publique. Autre visage, s’il en est, de la « centralité subjective du travail ».

La psychodynamique de la reconnaissance, pour ceux qui en bénéficient, est le processus par lequel la souffrance au travail est transformée en plaisir. C’est une psychodynamique bien différente du masochisme qui est une érotisation directe de la souffrance. De surcroît, la psychodynamique de la reconnaissance est ce qui donne à la souffrance sa signification sociale. Il faudrait de plus amples développements pour montrer comment, au-delà de la problématique de l’identité, lorsqu’on pénètre dans le domaine de l’ipséité, le travail ouvre sur un rapport spécifique de la subjectivité à la culture et à la civilisation : le Kulturarbeit que l’on aborde conceptuellement avec la problématique de la sublimation.

L’ÉCHEC DE LA DYNAMIQUE DE LA RECONNAISSANCE

Lorsqu’il n’est pas possible de mettre à l’épreuve l’intelligence du corps, la mètis dont il a été question initialement, parce que l’organisation du travail refuse à l’homme qui travaille le droit à l’inventivité — par exemple dans le travail répétitif sous contrainte de temps, avec la connotation du chimpanzé que Taylor prenait pour modèle du manœuvre — il ne reste que la souffrance. Lorsqu’il est impossible de bénéficier de la reconnaissance parce que la convivialité a déserté le monde du travail, alors il ne reste que la souffrance. Il n’y a jamais de neutralité du travail vis-à-vis de la subjectivité et de l’identité. Ou bien il permet à l’être humain de s’accomplir ou bien il le broie psychologiquement. Lorsque celui qui travaille ne reçoit en retour de sa souffrance que des frustrations, il risque effectivement d’y laisser sa santé mentale. Si, en dépit des contraintes délétères de nombreuses situations de travail, tous ne décompensent pas, c’est parce qu’ils élaborent des défenses.

Ces défenses sont complexes difficiles à construire et demandent là encore beaucoup de talent à ceux qui les inventent.

Si j’insiste sur ce point c’est parce que le travail est un enjeu majeur de la domination. Chercher à placer une personne handicapée dans le travail, c’est aussi, nolens volens, l’exposer à des contraintes qui le feront d’abord souffrir. Si la psychodynamique de la reconnaissance ne fonctionne pas, il lui faudra alors, à cette personne handicapée, concentrer ses efforts sur les stratégies de défense contre la souffrance qu’engendrent les contraintes de travail. Parmi ces stratégies on a pu montrer que certaines ne peuvent être construites que par la coopération entre les membres du collectif pour bâtir non plus des règles de travail mais des règles défensives. Or ces défenses collectives posent à leur tour de redoutables problèmes psychologiques. La plupart d’entre elles sont traversées par des références à la virilité. Il ne faut pas montrer sa peur, sa timidité. Il ne faut pas se plaindre. On doit pouvoir endurer la souffrance sans broncher. Un homme viril « ça ne souffre pas ». Dans de nombreuses situations de travail il faut même pouvoir infliger la souffrance à autrui. Est un homme celui qui peut infliger la souffrance à l’autre. C’est le cas dans le BTP, dans l’Armée, mais tout aussi bien dans le monde des ingénieurs (cf les bizutages à l’ENSAM et au Prytanée militaire) que dans celui des médecins, ou encore parmi les cadres de gestion, les services de ressources humaines où il convient de ne pas avoir d’état d’âme lorsqu’il faut procéder à un plan de licenciement et sélectionner les victimes, etc.

Malgré leur caractère spectaculaire et volontiers cruel, les stratégies collectives de défense ne sont jamais définitivement établies. Pour fonctionner elles doivent écarter et souvent exclure sans pitié celui qui se montre timide ou insuffisamment enthousiaste. Car celui qui hésite, par son hésitation même, menace la cohésion de la stratégie collective de défense. C’est un problème majeur, parce que là encore le handicapé déstabilise souvent, sans le savoir, les stratégies collectives de défense qui organisent la collectivité dans laquelle il tente d’entrer. La compassion, la prévenance sont en contradiction frontale avec la virilité défensive. On ne peut pas seulement critiquer les stratégies collectives de défense au prétexte qu’elles sont axiologiquement suspectes. Car elles sont indispensables à ceux qui travaillent pour contenir leur propre souffrance et assurer leur tâche. Condamner les comportements machistes et intolérants est justifié, à condition qu’on ne se méprenne pas sur la souffrance qui les alimente.

Toutes les stratégies collectives de défense ne sont pas viriles. Pas toutes, mais presque toutes. Les seules qui aient été clairement identifiées comme échappant à la virilité ont été trouvées chez les infirmières (cf P. Molinier) qui pratiquent un métier de femmes, inventé par des femmes. On en retrouve aussi, à un moindre degré, chez les aides-soignantes et chez les professionnels de l’enfance. La féminisation des tâches, traditionnellement chasse gardée des hommes, peut-elle transformer le monde du travail et le rendre plus tolérant aux personnes souffrant de troubles psychiques ? C’est une question très controversée, que je crois importante, mais que je laisse ici sans réponse.

CONCLUSION

Il est vrai que le travail recèle un potentiel fabuleux de ressources dont peuvent profiter les patients pour construire leur santé mentale et accroître leur identité.

Mais il ne faut pas être candide.

Le travail a toujours été et restera un enjeu des rapports sociaux et de la domination avant que d’être un médiateur de l’émancipation. Les nouvelles formes d’organisation du travail ont réussi à mettre en œuvre des moyens extrêmement puissants de concurrence généralisée, non pas tant entre les entreprises, car cela n’est pas nouveau, qu’entre tous les travailleurs entre eux. Au cœur de ces moyens très puissants, il y a l’évaluation. En particulier l’évaluation individualisée des performances qui constitue une véritable mutation dans les méthodes de domination. Il en résulte que toutes les formes de solidarité se décomposent progressivement. La solitude, voire la désolation (H Arendt) en sont la conséquence. Sous l’effet de la concurrence généralisée, les nouvelles formes d’organisation du travail génèrent de plus en plus de malades, au sein même de la population active, celle des gens ordinaires qui, jusque-là ne montraient pas de signes particuliers de vulnérabilité psychopathologique.

Dans l’ensemble les rapports entre santé mentale et travail se dégradent. Et les patients en ressentent évidemment les contrecoups.

Cela dit, il n’y a pas de fatalité dans l’évolution que nous connaissons aujourd’hui. Le travail occupe toujours sa place centrale dans le fonctionnement psychique. Je le souligne une fois encore : aucune organisation du travail, aucune institution, aucune entreprise, aucun système, aucune armée ne fonctionne de soi-même ou par le seul fait de la force d’un côté et de l’obéissance de l’autre. Si les hommes et les femmes qui travaillent obéissaient et étaient parfaitement soumis, le système tomberait en panne. Cela fonctionne parce que suffisamment d’hommes et de femmes apportent leur zèle au système. Faire bénéficier les personnes handicapées de la promesse d’émancipation que contient le travail ne dépend pas que de l’habileté des psychiatres. Cela dépend pour une large part de l’action que les travailleurs et les citoyens ordinaires déploieront peut-être un jour pour ré-enchanter le monde du travail.

Christophe Dejours
Professeur titulaire de la chaire
Psychanalyse-Santé-Travail
Conservatoire National des Arts et Métiers

 

BIBLIOGRAPHIE

ARENDT. H. (1951) : « The Origins of Totalitarism« . (Harcourt, Brace and World Inc. New York). Trad Française : « Le système totalitaire . Les origines du totalitarisme« . Paris. Seuil. (p 225).

BÖHLE. F., MILKAU. B. (1991) : « Vom Handrad zum Bildschirm ». CAMPUS. Institut für Sozialwissenschaftliche Forschung e.v. ISF München. Traduction française in Ancelin C et coll : « De la manivelle à l’écran. L’évolution de l’expérience sensible des ouvriers lors des changements technologiques, Editions Eyrolles, Collection de la DER d’EDF, 1998.

HENRY M. (1987) : « La Barbarie », Essai, Grasset.

KERGOAT D. (1984) : Plaidoyer pour une sociologie des rapports sociaux. In « Le sexe du travail » (ouvrage collectif) p 207-220. 1 vol. Presses Universitaires de Grenoble. 1987.

MOLINIER, P. (1997) : Féminité et savoir-faire discrets. In Actes du Colloque International de Psychodynamique et Psychopathologie du Travail. Laboratoire de psychologie du travail du CNAM. Tome II. pp : 335-348.

MOLINIER, P. (2000) : Travail et compassion dans le monde hospitalier. Les Cahiers du Genre. La relation de service : regards croisés. 28 : 49-70.

PINTO J. (1990) : « Une relation enchantée : la secrétaire et son patron », Actes de la recherche en sciences sociales, 84.

Aspasia ce moi-ci donne la parole à Martin Joubert à l’occasion de la parution de son nouveau livre chez Gallimard. A quoi pensent les autistes?

Cher Martin Joubert, vous venez de faire paraître A quoi pensent les autistes chez Gallimard, ce livre d’une belle clarté et d’une finesse métapsychologique nous invite à comprendre l’autisme comme, mode de penser. Vous y parvenez  d’autant mieux que vous nous proposez d’emblée des vignettes cliniques passionnantes qui permettent au lecteur, non praticien, de comprendre les choses de l’intérieur de ce point vue mais pas uniquement votre livre est pari réussi.

 Vous êtes pédopsychiatre, membre de La Société Psychanalytique de Paris, comment en êtes-vous venu à travailler dans le champ de l’autisme ?

 Dès le début de mon internat, dans un IME de la région parisienne où j’étais en stage, j’ai eu en charge des enfants autistes très difficiles. J’ai aussi connu la fin des grandes salles d’hospitalisation avec des patients très chronicisés dans les hôpitaux pédopsychiatriques de l’époque. Très tôt, la politique de secteur (aujourd’hui souvent remise en cause) m’a semblé un outil formidable pour lutter contre l’évolution spontanée, souvent gravement déficitaire, de ces pathologies.

J’ai travaillé ensuite pendant plusieurs années en unité de soins psychiatriques mère-bébé où l’on recevait de jeunes mères ayant, le plus souvent, décompensé des pathologies psychiatriques à l’occasion de leur accouchement. Cette clinique particulière, tournée directement vers les bébés dans leurs relations à leur parents, a aussi profondément modelé ma réflexion clinico-théorique.

A la fin de ma formation, j’ai rejoint comme pédopsychiatre à mi-temps l’équipe d’un centre de consultations ambulatoires de secteur, où j’officie toujours. Nous y recevons sans distinction des enfants et leurs familles adressés par les écoles et les organismes de prévention locaux (PMI). S’agissant d’une structure assez isolée, j’ai vite compris qu’il nous fallait compter d’abord sur nos propres forces pour prendre en charge ceux de ces enfants qui étaient autistes ou bien ayant des troubles psychiques sévères.

De mon expérience je savais que pour s’occuper valablement de ces enfants il fallait pouvoir organiser conjointement des soins de différentes nature (psychothérapie analytique, groupes thérapeutiques, rééducations orthophonique ou de psychomotricité), pendant qu’un collègue veillait, de son côté, aux éléments de réalité sociale de l’enfant (liens avec l’école, orientation éventuelle en hôpital de jour ou en unité de soins à temps partiel, aides sociales pour la famille etc.).

L’idée principale est de travailler en équipe, de constituer une institution à minima, au sein de laquelle l’enfant (et ses parents) bénéficie de différents temps de prise en charge, mais repris dans un travail de synthèse institutionnelle qui permet la construction commune d’une compréhension et d’un récit.

Quelles sont vos filiations et les rencontres professionnelles qui vous ont déterminées dans cette voie ?

Venu à Paris pour mes études de psychiatrie, j’ai rencontré un peu par hasard Roger Mises dont j’ai ensuite suivi l’enseignement. C’était un clinicien fascinant en particulier dès qu’il s’agissait d’articuler la théorie et la clinique. Dans le même temps j’ai commencé ma première analyse personnelle avec Roger Perron ce qui a été pour moi une rencontre déterminante. J’ai ensuite beaucoup appris de René Diatkine au centre Binet que j’ai fréquenté assidûment. Globalement, cependant, je me suis tenu à l’écart des grandes institutions psychanalytiques pour participer surtout au travail d’élaboration collective que nous menions dans notre service. 

Vous avez une approche psychanalytique de l’autisme.

La particularité du psychanalyste est d’accueillir sans présupposé ce qui vient de son patient. L’analyste ne sait pas d’avance ce qui va se passer. Ce qui lui importe d’abord c’est de pouvoir établir les conditions d’une rencontre authentique. C’est pourquoi il se contente de poser les règles du jeu analytique ; à voir ensuite ce dont le patient va se saisir et ce que l’analyste, en retour, va pouvoir en faire. Il doit accepter cette inconnue, prendre le risque de l’incertitude de la rencontre. C’est un jeu ouvert, en devenir.

Cette position le différencie des autres professionnels de la santé mentale lesquels font jouer, le plus souvent, un savoir présupposé qu’ils appliquent à leur patient en fonction de déterminants préétablis : ils savent d’avance (croient-ils…) ce qu’il en est et ce qu’il faut faire.

Aulagnier, Haag, Lacan, sont là pas loin mais quid encore Freud ?

Je me souviens de l’arrivée de Genneviève Haag (elle-même dans la suite de Frances Tustin) dans la clinique de l’autisme, son vocabulaire -pour nous- surprenant au début, faisait surgir des images inattendues, des références corporelles inhabituelles. Il a constitué une sorte de révolution. Il y avait soudain à comprendre, et selon une logique qui nous était inconnue, ce qui se jouait dans la rencontre avec les enfants autistes. Que disaient-ils avec leurs symptômes si particuliers ?

Mais Genneviève Haag a aussi développé au fil du temps ce que l’on pourrait appeler un modèle qui se situe dans une discontinuité par rapport à la métapsychologie freudienne, avec laquelle l’analyste travaille habituellement. En sorte que l’on doive adhérer ou non au modèle proposé.

Les théorisations (complexes au demeurant) de Piera Aulagnier à partir de la clinique des schizophrènes adultes, m’ont semblé offrir la possibilité de cette articulation avec la métapsychologie freudienne. Sans surprise pour moi, son travail l’a menée, elle aussi, à la dynamique pulsionnelle impliquée dans le masochisme primaire.

Aujourd’hui on a le sentiment dans le champ de la santé mentale et en matière d’autisme que l’approche éducative et adaptative prévaut ?

On assiste en effet au retour d’une pensée strictement rééducative des troubles psychiques graves de l’enfance ; s’opposant donc à toute idée de soin (et de pathologie). Une pensée qui exclut et qui réduit. On saurait, et il suffirait d’en tirer les conséquences, d’imposer et d’appliquer ce savoir à des techniques adaptées. Jacques Hochmann a montré qu’il y a là une répétition dans l’histoire de la prise en charge de ces enfants.

J’ai moi-même montré comment ces modèles, basés sur la contrainte, à tous les instants et dans tous les détails de la vie de l’enfant, reproduisaient presque à l’identique le système éducatif élaboré avant la première guerre mondiale par le père du « président Schreber » à l’aide d’instruments de contention de son invention.

Qu’il puisse être utile de ritualiser certains aspects du monde dont les enfants autistes ne peuvent se saisir spontanément, de leur fournir un code partagé arbitraire lié à la vie dans l’institution ou dans les relations avec leurs parents (on pense par exemple au système des pictogrammes), pourquoi pas. Mais il ne faudrait pas que cela nous affranchisse de la nécessité de comprendre ce que les enfants nous disent sur eux-mêmes à travers leurs symptômes et de la manière qu’ils ont choisi ; d’entrer en relation avec eux à partir de ce qu’ils nous disent, sous cette forme étrange qui leur appartient en propre.

Etre adapté pour un enfant, dit autiste, est-ce être un sujet, est-ce être guéri ?

Etre adapté c’est toujours plus confortable. Ça permet de devenir éventuellement professeur de faculté (comme Temple Grandin). Ça ne guérit pas forcément de l’autisme. D’ailleurs, est ce que ça a un sens de poser le problème comme ça?

J’ai montré, je crois, dans mes deux livres, qu’au delà de certains symptômes, l’autisme est d’abord un forme particulière de la pensée, de l’appréhension du monde, et du rapport à la langue, qui n’est pas sans intérêt pour nous. Ils ont aussi des choses à nous apprendre.

Cela étant, certains enfants évoluent vers une sortie de l’autisme et accèdent à une pensée organisée dans le langage commun. D’autres pas. Guérir c’est alors souvent acquérir une familiarité et une connaissance de ses propres mécanismes psychiques qui leur permettent de contrôler leurs angoisses ; de décrypter, comprendre, faire avec, ce qui leur vient des autres.

L’approche analytique a eu à subir des salves d’attaque pourtant les parents ne s’y trompent pas qui vous confient leurs enfants 

Quels sont les enjeux politiques ?

Non seulement les parents nous confient leurs enfants, mais ils s’organisent aussi collectivement (pour certains d’entre eux) pour faire reconnaitre par les pouvoirs publics la pluralité de choix et d’approches pour la prise en charge de leurs enfants. Certaines associations de parents, qui veulent faire reconnaitre la fécondité, en particulier artistique, de la pensée de leurs enfants, sont très réceptives à l’attention que nous portons, nous-mêmes, au fonctionnement psychique.

Il y a de fait, au niveau des pouvoirs publics et mêmes de certains députés, des positions idéologiques virulentes contre l’approche psychanalytique de l’autisme. Ces gens prétendent détenir une vérité basée, le plus souvent, sur certaines positions caricaturales venues des Etats-Unis.

Imaginerions-nous un instant un chirurgien à qui un député viendrait expliquer qu’il ne s’y prend pas comme il faut pour opérer une appendicite!?

Il n’y a pas de vérité simple en matière de prise en charge des enfants autistes, qui permettrait un contrôle administratif et financier standardisé. Dans une dimension qui se veuille un minimum humaniste, elle reste fondamentalement imprévisible et ceci semble très dérangeant pour certains.

J’ai pour ma part beaucoup apprécié l’effort pédagogique de vulgarisation qui est produit dans votre livre. A la clinique au descriptif minutieux des séances avec des petits patients qui couvrent le spectre autistique succèdent des parties métapsychologiques d’une grande clarté. Vous montrez l’efficacité de la métapsychologie freudienne aussi dans ce champ. 

Mais au delà votre écriture est patiente et au service du lecteur. Vous laissez aussi sa part à l’inexpliqué et aux causalités complexes. L’humilité est chose rare chez le psychanalyste qui prend plume.

La patience justement est-ce une qualité requise pour la cure des enfants autistes ?

Je crois que le récit de la cure de Hector (le dernier enfant dont il est question dans mon livre), le montre bien. Pendant des années rien ne semble se passer de véritablement significatif, jusqu’à ce que soudain, en quelques mois, une évolution fulgurante renverse totalement la situation.

Mais notons que la patience de l’analyste, en l’occurrence, n’a été possible que parce que, par ailleurs, ce garçon était aussi suivi par d’autres que moi, en même temps (groupe, rééducation), et que quelqu’un veillait (ma collègue du C.M.P.), gardant l’œil sur le temps qui passe, faisant office de garde-fou.

Qu’est ce que cela recouvre d’un point de vue métapsychologique que cette patience-contre transférentielle ?

Le point de vue contre transférentiel a été le point de départ de ma réflexion sur les enfants autistes. En particulier lorsqu’ils sont très enfermés dans une « coque » autistique ». Ils semblent tout ignorer de leur entourage, et être pris dans une temporalité apparemment infinie. Comment, dès lors, les aborder, comment penser la relation (qu’ils établissent avec nous malgré les apparences), sinon d’abord avec ce qu’ils provoquent en nous de trouble et d’émoi.

La confrontation à de tels enfants amène à traverser parfois des états corporels surprenants, des perceptions de l’espace et du temps inhabituels, à être envahi d’angoisses massives qui paraissent insensées et qu’on aurait d’abord (et le plus souvent) envie d’évacuer dans un agir. Par exemple : faire faire à l’enfant quelque chose. Attendre, tester de petites choses pour faire écho à ce qui provient de lui, savoir se désespérer, accepter de ne rien comprendre, ne sont pas des positions faciles à tenir. Il y faut beaucoup de confiance dans sa méthode, beaucoup de confiance aussi dans le fait que quelque chose finira par émerger, un mouvement de désir, provenant de l’enfant.

L’investissement de temps morts que nous devons supporter pour qu’un changement advienne montre bien le niveau de la conflictualité engagé, celui d’un sado-masochisme primitif qui ne parvient pas à s’organiser valablement. J’ai développé ce point un peu complexe dans un chapitre du livre.

Vous évoquez beaucoup le contre-transfert de l’analyste avec ces petits patients ?

À mon sens, les éprouvés contre-transférentiels de l’analyste dans sa rencontre avec un enfant autiste ont une coloration assez spécifique par rapport à d’autres pathologies graves du développement précoce.

Ceci peut se retrouver dans ce que nous racontent les parents des débuts de la relation avec leur enfant. Il y a quelque chose de particulièrement déroutant à être confronté à un enfant (et plus encore si c’est le sien), qui refuse la relation, s’en écarte, veut l’ignorer à toutes forces. Cela provoque un ressenti de désaffectivation très particulier qu’on ne vit pas avec un enfant atteint d’une anomalie cérébrale manifeste (par exemple un enfant trisomique).

Vous montrez que dans le spectre des pathologies autistiques l’identification adhésive est une position centrale pouvez vous dire de quoi il s’agit ?

« L’identité adhésive » est un mécanisme psychique décrit par Esther Bick à partir de l’observation de nourrissons se développant normalement. Elle a montré qu’un des éléments essentiels de la constitution d’un sentiment de soi rudimentaire s’établissait par des contacts localisés mais affectivement chargés (comme des embryons de « zones érogènes ») avec les personnes significatives de son entourage. Et qu’ensuite, comme pour une greffe de peau, le mécanisme avait tendance à gagner, en surface, des ilots structurés voisins.

Chez les enfants autistes, ce mécanisme semble avoir pris un caractère aberrant (au sens médical), c’est à dire anormalement envahissant, au détriment des autres mécanismes de la vie psychique. Ils vivent volontiers dans des relations de collage à certaines sensorialités élémentaires que nous avons souvent beaucoup de mal à repérer, des éclats lumineux, des éclats de voix, le chatoiement particulier d’un tissu etc.

Du reste l’adhésivité est–elle une identification ? N’est- ce pas plutôt une position psychique primaire ?

De mon point de vue, justement ce mécanisme n’est pas une identification (L’ambiguïté provient du fait qu’Esther Bick l’a d’abord décrit sous l’appellation d’identification adhésive, qu’elle a corrigée ensuite pour cette même raison). Au contraire, elle s’oppose aux identifications précoces, ces identifications corporelles qui mettent en jeu la motricité et l’appareil sensoriel de l’enfant, ses capacités et ses compétences.

Lorsque ces deux mécanismes (identité adhésive et identifications précoces), ne parviennent pas à s’articuler correctement, cela favorise l’installation d’organisations pathologiques spécifiques : autisme dans un cas, tableaux de désorganisation psychique dans l’autre. C’est ce que j’ai voulu montrer dans le deuxième chapitre de mon livre en opposant le fonctionnement psychique (et le type de transfert) de Raimond et de Noé.

Comment advient dans la cure le changement ? Faire advenir l’ordre de la discontinuité, de la rupture de la séparation c’est à dire le signe de ce que il y a un autre, de l’autre , soit de la différence (je ne met aucune majuscule car ces notions restent trop surdéterminées), ce qui par définition est un inaccessible terrorisant à l’autiste, est ce une représentation de but pour le psychanalyste en séance ?

Ce qui peut amener un changement c’est lorsque quelque chose en provenance de l’enfant, une adresse, un mouvement d’affect, tout à coup trouve une résonnance chez l’analyste qui le lui renvoie sous une forme qui fait rencontre. C’est toujours autour d’une expérience de plaisir partagé, source d’une possible identification, que quelque chose peut se modifier ; surtout lorsqu’elle peut fonctionner dans un après coup organisateur qui constitue une trace mnésique de l’expérience partagée. La surprise de la rencontre n’est plus seulement l’effet du hasard mais bien celui du désir de l’un et de l’autre. L’expérience sort alors du domaine terrifiant de l’insensé.

Rentrer dans le langage pour ces petits patients est-ce pour autant avoir une parole ?

Non évidemment. Le langage d’un enfant autiste est toujours pris dans les rets de son rapport particulier au monde des objets qu’il doit impérativement dévitaliser et chosifier. Faire disparaître toute possibilité qu’il soit mu par le désir, c’est à dire vivant. De ce fait, ce langage peut être source de nombreux mal entendus. Laurent (dans le livre) le montre souvent et son langage ne lui sert pas, le plus souvent, à échanger avec moi, mais seulement d’obtenir de moi ce qui peut servir ses préoccupations.

Toutefois l’investissement du langage par l’enfant (et qu’il permet du même coup à ses parents) est certainement un facteur important en direction de son ouverture au monde.

Evoluer pour un enfant en cure est-ce par exemple commencer à avoir une vision unifiée de soi ? Est-on dans le spéculaire, dans le soi enveloppe  que recouvre ce terme d’unifié?

Je ne suis pas sûr de me poser cette question au cours d’un traitement. Avoir une vision unifiée de soi est une nécessité structurelle du moi ; un montage, qui repose effectivement sur l’appréhension de soi-même dans le miroir. Alors de ce point de vue, oui, Hector par exemple, dans le livre, fait tout un travail dans ce sens là, et qui l’amènera à abandonner totalement les défenses et les modes de pensée autistes. Mais ce n’est pas le cas le plus fréquent.

D’autre part la récupération d’une enveloppe (cf. les enveloppements dans le voilage doux de mes rideaux auxquels se livre régulièrement Laurent) peut permettre à l’enfant de contenir des angoisses de désorganisation et de démantèlement et de conserver en effet le sentiment d’une continuité de soi malgré ces menaces.

Je voudrai terminer en évoquant le point délicat de l’étiologie de L’autisme.
Tout d’abord que pensez-vous des syndromes tellement utilisés (fétichique oserai- je dire) de Kanner et Asperger.

Vous travaillez avec ?

La pathologie autistique se répartit entre ces deux pôles, d’un côté des formes très enfermées et très inaccessibles, et de l’autre, des enfants qui ont des possibilités d’ouverture au monde et aux relations aux autres. Mais il y a des possibilités d’évolution d’une forme à l’autre et il reste bien difficile de catégoriser, de classer dans des types, ces enfants qui ont chacun un « être au monde » très particulier.

Allons-y posons une question par trop simpliste, pourquoi et comment on devient autiste ?
Quelle est la part de la rencontre avec l’objet et comment est- ce que cela joue par rapport l’organicité  au génétique?

Une question fort complexe et ceux qui prétendent pouvoir y répondre de manière catégorique ne font que se mentir à eux mêmes. En vérité, on n’en sait rien.

L’expérience des unités mère-bébé m’a montré que, globalement, la nature était bien faite, et que le plus souvent, malgré des débuts parfois catastrophiques, la mère et l’enfant trouvaient à s’organiser dans une dynamique progrédiente.

Pour qu’un autisme se mette en place il faut probablement une  conjonction particulièrement défavorable de facteurs multiples et pas toujours les mêmes, parmi lesquels des facteurs ayant trait à l’équipement neurologique de l’enfant, mais aussi à des aléas de l’accouchement et de la grossesse, peut être aussi des facteurs environnementaux (perturbateurs endocriniens?) et des éléments psychogènes : certains deuils, certaines épreuves, mais aussi certains déterminants inconscients, qui peuvent mettre à mal les capacités d’adaptation des parents aux particularités de leur enfant.

Cette question est celle qui mobilise le plus les passions autour de l’autisme, alors que, paradoxalement, du point de vue du clinicien pris dans la relation à l’enfant, elle paraît au fond de peu d’intérêt ou d’utilité ; sinon dans une dimension de prévention.

Entretien réalisé par Delphine Schilton

 

Les registres interprétatifs au psychodrame par Claude Broclain, Psychanalyste Psychodramatiste membre de la Société Psychanalytique de Paris

«En tant que consultant, il me semble possible de souligner l'importance des résultats thérapeutiques du psychodrame : le plus souvent les patients font état d'une meilleure découpe de leur identité, d'une modification de leur relation, notamment dans le registre de la répétition masochique. L'impression prévaut qu'ils ont été narcissisés et désinhibés par le mélange d'un apport libidinale, d'une expérience relationnelle correctrice et d'une rectification de leur position projective"  Jean-Luc Donnet

Quand le psychodrame vient au secours du psychanalyste

Nous parlerons ici du psychodrame psychanalytique individuel c’est-à-dire un patient (voire deux ou trois patients) et un groupe de thérapeutes psychanalystes. En lieu et place des associations libres de la cure type, on propose au patient de mettre en scène et de jouer avec l’aide des acteurs thérapeutes tout ce qui lui vient à l’esprit, tout peut se jouer et doit rester du domaine du jeu. Au psychodrame l’affect est relié à la parole et au geste ce qui permet un ancrage corporel des pulsions par une dramatisation des conflits. La médiation par le jeu et la fiction créée par ce dernier diminue le poids de la censure, lève certaines inhibitions et permet d’aborder des conflits inconscients en leur donnant une figuration acceptable. Le plaisir spécifique du jeu renforce le narcissisme du sujet et sa confiance dans l’existence et la créativité du Moi. Les scènes ne sont pas seulement agies, mimées, mais parlées ; elles utilisent un langage d’action où la parole n’a pas l’intériorité, le pouvoir d’auto -réflexion qui est celle du patient dans le silence de l analyse. C’est une parole vivante qui est l’action même, mais parlée… une parole matérialisée par le jeu qui à la fois la suscite et se déploie à travers elle.

Le but du psychodrame est donc d’amener le patient via des figurations véritable travail de transformation et d’intégration des excitations pour accéder à une activité représentative (ce qui est absent de la perception) qui se développera  en une activité symbolisante.

Ferenczi en 1921 dans un article appelé prolongement de la technique active en psychanalyse avait proposé à une patiente jeune musicienne ayant un trac épouvantable qui entravait gravement sa pratique musicale de se lever du divan au cours d’une séance et d’exécuter une chanson exactement comme elle l’avait vu exécutée par sa sœur et ceci, afin de mobiliser l’affect là où il y avait un récit désaffecté. N’est-il pas le précurseur du psychodrame ?

Nous sommes tous confrontés dans notre pratique analytique à des sortes d’impasses où l’interprétation des résistances trouve ses limites. Nos interventions interprétatives sont sans effets, nous avons l’impression de tourner en rond, notre fonction interprétante  est mise à mal. Nous avons du mal à relier la résistance à une défense contre un mouvement pulsionnel car probablement, comme l’ont souligné de nombreux auteurs ce sont des moments où nous repérons que l’organisation topique est peu ou  mal structurée.

André Green dans son livre Le temps éclaté fait l’hypothèse qu’il existe : « des remémorations amnésiques hors champ des mémoires conscientes et inconscientes ». Ceci a des conséquences sur le travail interprétatif qui loin de ne porter que sur la résistance consisterait à lier et délier des éléments d’un champ de pensées co-générées entre l’analyste et le patient. Autrement dit, l’influence du discours du patient sur la psyché de l’analyste induit une activité représentative en lien avec le fonctionnement psychique inconscient du patient, cette activité représentative chez l’analyste est son contre-transfert.

Une intervention utilisant une technique de psychodrame

Par exemple  pour une jeune  patiente qui présente de bonnes capacités associatives et peut être considérée  comme une indication type de psychanalyse, cependant nous sommes confrontés au bout de quelques années à une  sorte d’impasse. Une plainte répétitive de séance en séance ou rien ne bouge dans sa vie.

Durant les premières années d’analyse nous serons sollicités dans le transfert sur deux axes à la fois un transfert maternel contenant face à des angoisses liées à une dépression primaire et d’autre part un transfert beaucoup plus œdipien. Afin de lutter contre ces angoisses dépressives elle mettra en place tout un arsenal de défenses visant à la maîtrise notamment en mettant à mal le cadre en voulant changer les horaires de séances selon sa convenance, difficulté à les payer etc. ce que nous pourrons analyser et élaborer ensemble.L’analyse s’était bien déroulée avec tous ces aléas, elle a réussi son diplôme, s’installe  en profession libérale, pense plus sérieusement  à  devoir se séparer de son compagnon, et se permet d’avoir quelques  aventures amoureuses sans lendemain avec d’ autres hommes plus proche de son âge .Et voilà que depuis quelques temps nous nous retrouvons dans une sorte d impasse. Nous sommes environ à la cinquième année de son analyse. La même plainte répétitive de séance en séance, un sentiment immense de tristesse qui l’envahit et bien que je fasse le lien avec cette mère dépressive et endeuillée par la perte de ce bébé, son identification à cette mère dans son scénario œdipien : « rien ne bouge», les interprétations qu’elles soient de transfert  ou de contenu  n’ont aucun effet.J’ai l’impression qu’elle va de plus en plus mal. Qu’est-ce que je n’entends pas de cette patiente ? Je me sens enfermé avec elle bien impuissant et accusant réception de ses reproches à mon égard, je commence à douter de mes qualités d’analyste et éprouve un intense sentiment de découragement. Lors d’une séance où elle revient une fois de plus sur cette mère endeuillée qui n’a pu l’investir  et  de son sentiment  d’être dans une impasse que son analyse piétine que je ne l’aide pas me vient l’idée, de lui faire la proposition suivante, m’inspirant d’une séance de psychodrame à laquelle je venais de participer récemment, d’une invitation à prendre le rôle d’une autre notamment de sa mère. « Imaginez que, vous êtes votre mère au moment où elle était enceinte de vous, que pensez-vous qu’elle aurait pu dire, penser, ressentir à ce moment ? » Natacha commence à y répondre, mais avec une  voix monocorde sur un ton désaffecté ce qui m’amène à lui dire : « Essayer  de faire comme si vous étiez  vraiment dans le rôle de votre mère  en disant je   à ce moment suit un  long et dense  silence … elle éclate en sanglots en disant presque en hurlant : « je ne veux pas de cet enfant ».  Précisons qu’elle reste allongée sur le divan. Elle prendra conscience lors de cette séance de son désir à elle « ne pas avoir d’enfants  » comme  identification à cette mère endeuillée et également  son  choix  de vivre avec ce compagnon, son non engagement la protégeant de ses désirs œdipiens. Mais surtout cela lui permettra de retrouver dans les séances qui suivront, des souvenirs d’une mère très malade, que nous pourrons qualifier de maniaco-dépressive avec des accès de folie, d’imprévisibilité et qui maintenait notre patiente dans une véritable relation d’emprise. Peut-on penser qu’à ce moment précis de l’analyse notre cadre pouvait être vécu comme contraignant et fonctionnait en rappel d’un système d’emprise déniée ? Ce qui nous maintenait ainsi tous les deux  dans cette impasse? Cette séance a donc  été un tournant dans la cure, relançant un travail associatif riche, lui permettant de comprendre l’histoire de ses deux parents et de relativiser le drame familial.

Quelques commentaires :

Lorsque j’ai fait cette proposition  à cette patiente, je me sentais dans l’incapacité d’interpréter quoi que ce soit de la situation, j’ai eu recours  en quelque sorte à un tiers, pour nous dégager de l’emprise dans laquelle nous étions pris tous les deux à notre insu. La figuration d’une séance de psychodrame ou une patiente interprétait le rôle de sa mère enceinte d’elle s’est imposée à moi. Au cours de cette séance de psychodrame, à laquelle  j’avais participé, s’était joué la question de la haine d’une mère  enceinte au sujet de l’enfant qu’elle attendait. Au moment de ma proposition, Je n’avais plus le souvenir du contenu de la séance de psychodrame auquel j’avais assisté, il me restait juste  l’image d’une scène d’action, celle d’une mère parlant de ce qu’elle éprouve dans l’attente de son bébé.

Comme au psychodrame je lui  ai proposé de mettre en scène une  figuration qui s’est construite dans les aléas de notre relation transféro – contre transférentiel et de mes éprouvés  ce qui m’a amené à lui proposer de prendre le rôle de sa mère. C’est la patiente qui a pu elle même  fournir l’interprétation de ce qui était latent.Cette intervention, a permis en quelque sorte, de dégeler une situation bloquée, paradoxalement en lui demandant de jouer le rôle de sa mère, elle a pu s’en distinguer. Etre et ne pas être sa mère en endossant son rôle  c’est maintenir et affirmer l’altérité. Reconnaitre l’identification c’est déjà un processus de désidentification. Comme l’indique Roger Perron « Jouer un autre rôle que le sien permet aux patients une possibilité de distanciation par rapport aux imagos ouvrant la voie à une certaine forme de deuil et de séparation consécutive à l’organisation des imagos en leur altérité et donc à une mobilisation des identifications. ». Peut-on dire que cette intervention a  permis de relier la chose avec le mot, l’affect avec la représentation et donc initier un processus de subjectivation?

Notre intervention l’a amenée en quelque sorte à pouvoir se représenter ce qui lui était jusqu’à présent non-représentable un coup de force économique, agissant sur le double registre désorganisateur–organisateur de l’effraction traumatique préalable avec un effet mutatif qui affecte le registre économique du fonctionnement de l’appareil psychique.

Comme l’a bien souligné un auteur comme René Roussillon il faut que les choses soient suffisamment agies, suffisamment mises en acte voire représentées en actes actualisés, pour pouvoir ensuite se rependre et se re-symboliser autrement.

En effet, quelque temps plus tard, la patiente évoquée plus haut pourra revenir sur le début de son analyse et s’interroger sur toutes ces séances où elle pleurait sans aucune représentation consciente. « Est-ce que je pleurais à la place de ma mère ? ». Ce passage par une technique inspirée du jeu de rôle psychodramatique,  tout en maintenant le dispositif divan- fauteuil, l’a amenée à se questionner d’une toute autre manière Il y aurait eu sûrement d’autres manières de procéder, pourtant nous pouvons constater que l’effet en fut bénéfique pour notre travail d’analyse et l’intervention heureuse pour notre patiente. Ceci a permis à cette jeune femme de saisir ce qui se passait en elle, comment cela se passait en elle, et de favoriser  ainsi l’élaboration.

Interprétation ou construction

En 1971 Winnicott dans son livre jeu et réalité (chapitre 5) donne l’exemple d’une interprétation à un patient qui est atteint d’un clivage et qui va permettre à ce patient de détacher un noyau d’identité féminine délirante du reste de l’identité masculine. Winnicott énoncera qu’il faut attendre avant de pouvoir interpréter en termes de projection. Cette interprétation a été commentée par de nombreux auteurs dont François Duparc dans son livre sur l’élaboration 1998 et Jean José Baranes dans le livre collectif : « inventer en psychanalyse, construire et interpréter ». Voici l’intervention en trois temps de Winnicott : « Je suis train d’écouter une fille. Je sais parfaitement que vous êtes un homme, mais c’est une fille que  j’écoute, et c est à une fille que je parle (…) puis : « si je me mettais à parler de cette fille à quelqu’un, on me prendrait pour un fou » enfin « il ne s’agissait pas de vous qui en parliez à quelqu’un. C’est moi qui vois la fille et entends une fille parler alors qu’en réalité, c’est un homme qui est sur mon divan. S’il y a quelqu’un de fou, c’est moi ». Cette intervention a eu un effet résolutoire qui a été exprimé par le patient qui avoue : « qu’il se sentait maintenant sain d’esprit dans un environnement fou ». Jean José Baranes pose la question du statut de cette parole de l’analyste en séance : « s’agit-il encore, dans ce registre psychique, d’interprétation ou doit-on parler de construction ? Et alors de quelle réalité Irreprésentable non advenue à la symbolisation ? Il fait le commentaire suivant : « on voit donc que Winnicott fonde son interprétation sur une construction portant, non pas sur la conflictualité interne de son patient, mais sur les contenus de l’inconscient maternel, ou parental qui aurait dénié la réalité de l’identité sexuelle du patient. C’est donc une intervention qui porte sur la relation dedans dehors et plus précisément ce qui n’a pu se symboliser en fantasme singulier.

Jacques Press dans son rapport au congrès des langues romanes de la SPP de 2008 sur le thème Construction avec fin et construction sans fin, rencontre sur bien des points les idées de Jean-José Baranes. En particulier sur l’idée fondamentale : « que l’analyste, lors de certaines analyses difficiles, loin d’avoir à déchiffrer un texte de l’inconscient, doit viser à la construction aléatoire d’un espace commun où pourra advenir un véritable échange, échange dont l’enjeu est la tenue d’une pulsionnalité n’ayant pas, jusque-là, trouver sa place ». Serge Viderman est allé plus loin pensant que l’organisation des fantasmes originaires ne dépend guère de  l’histoire événementielle et ne peut s’accomplir que dans la relation transféro-contre transférentielle avec l’analyste. Sara et César Botella ont montré les effets bénéfiques de la reprise par l’analyste d’éléments perceptifs non organisés en représentation, sous l’impact du vécu traumatique, dans des constructions leur donnant une forme figurative. Ici la construction est préalable à l’interprétation, et non l’inverse dans la mesure où la mise en ordre du matériel représentatif, voire même des traces mnésiques est un préalable au lien et à l’interprétation des fantasmes. Dans cette idée la construction n’est pas reconstruction de l’histoire oubliée comme l’envisageait Freud, mais construction de l’espace et du sujet dans le site analytique (Jean-José Baranes).Elle renvoie à une transformation symbolique des éléments d’expériences et d’émotions non élaborées, qui acquiert un sens et des significations entièrement nouveaux tout au long du parcours du travail psychanalytique, sans avoir la prétention ni le soucis d’une correspondance ponctuelle avec des événements spécifiques de l’histoire du sujet. Pour Jean-José Baranes : l’interprétation concernerait les jeux et aléas du désir, tels qu’ils se représentent  sur le théâtre interne de l’intrapsychique, entre mouvements pulsionnels, défenses et interdits, c’est-à-dire dans le système : «refoulement–affect–représentation », la construction, elle, porterait sur les avatars de l’internalisation du monde externe, en somme ce qui de l’intersubjectif ou de l’intergénérationnel n’a pas été suffisamment bien subjectivé. La relation analytique va dès lors concerner un objet non encore perçu ou investi comme objet distinct du sujet et cependant redouté plus ou moins massivement dans la cure car trop envahissant, ou trop absent pour que se constitue une présence de l’absence, bref le matériel analytique apparaît comme du transfert par excès de présence d’un objet non différencié du sujet. Plutôt que  de parler d’interprétation, nous pensons qu’au psychodrame il s’agit d’un véritable processus interprétatif. Le jeu renvoie à une véritable construction interprétative, qui se co -construit dans le hic et nunc de la scène se situant au niveau des processus et des symbolisations primaires : figuration, condensation, déplacement L’interprétation énoncée par le meneur de jeu se situe au niveau des processus et des symbolisations secondaires: véritable tissage des représentations les unes avec les autres et traduisibles  dans le discours et dans le langage verbal.

                                                                       De l’intérêt du psychodrame analytique.

Pour qu’une différenciation psychique puisse s’engager, pour qu’une séparation devienne imaginable entre le sujet et ses objets d’amour originaires: « Il faut donc passer par d’autres registres que ceux de la symbolisation secondaire, comme le souligne  Jean-José Baranes. L’affect, le corps, la perception, la sensorialité, ces exclus de principe par le dispositif de la cure classique non pas pour les évacuer mais pour en permettre la reprise langagière par le sujet, deviennent alors le point d’appui pour tenter de redonner à nos patients une enveloppe psychique et un accès à ces excitations mal pulsionalisées et volontiers clivées. Il faut en quelque sorte dramatiser ces registres archaïques de la souffrance narcissique qui débordent ou échappent au champ du langage verbal. Ces registres archaïques  ne sont pas du refoulé et des représentations de mots mais des traces mnésiques et des représentations de chose, du matériau psychique dénié clivé ou faisant irruption sous une forme insuffisamment déplacée décondensée dans le langage. ».

Le psychodrame, loin de renoncer à la mise en jeu d’un processus analytique, invente au contraire une solution originale à une difficulté majeure du dispositif analytique, lorsque pour des motifs tenant à l’organisation psychique du patient, le psychanalyste se trouve lui-même menacé de devoir renoncer à sa fonction interprétante. C’est une technique utilisant le jeu et sa dramatisation aux fins d’élucidation des phénomènes inconscients. La fiction du jeu est une invite à une activité symbolisante  où sont sollicités le corps, le geste, la sensorialité, la perception et les affects. La fonction interprétative du jeu est au premier plan et repose sur l’analyse du transfert et des résistances.

A qui s’adresse le psychodrame?

L’instrument essentiel de toute psychothérapie analytique et de toute psychanalyse est la parole, ses hésitations, ses tâtonnements, ses failles en particulier les lapsus ainsi que  les ruptures de silence. Pour certains patients, cette parole est défaillante, ils ne disposent pas de la polysémie du langage : un chat est un chat et rien d’autre. Paul Israël, soulignait qu’avec les états limites se fier à la valeur symbolique et polysémique du langage, c’est comme faire de l’humour avec quelqu’un qui en est dépourvu. Ceux  pour qui une chose est une chose et sa représentation la chose même….  Autrement dit, le jeu des représentations apparaît pauvre, figé et les fantasmes qui en sont la source nécessaire semblent eux-mêmes gelés apparemment inaccessibles autrement que par des symptômes somatiques ou comportementaux.

René Roussillon en 2005 dans un article de la revue Française de psychanalyse : « un divan en latence « évoque le cas de ces patients qui après une longue analyse vont demander un face-à-face et associent sans regarder l’analyste, comme coupés de sa présence au point de ne plus sembler attendre grand chose de lui. L’auteur note que cette forme d’association lui donne singulièrement l’impression de « tourner en rond » et même de « tourner à vide. ». Tout se passe comme si l’association libre devenait un système de défenses autistiques. Dans ces cas l’interprétation classique des résistances trouve ses limites, la résistance étant difficile à relier à une défense contre un mouvement pulsionnel du fait d’une organisation topique très mal structurée.

Il s’agit de patients  qui ont traversé durant leur première enfance de véritables expériences de détresse psychique, expérience vécue non vécue ou, plus précisément, non inscrites psychiquement en tant que représentation de… Ceci a pour effet la mise en place d’un système défensif hyper -organisé contre toute intrusion, interne ou externe, ce qui dénote déjà la vulnérabilité du narcissisme et des frontières entre dedans et dehors.

Ces patients ont donc  une grande difficulté à contenir leurs mouvements pulsionnels et Catherine Chabert souligne le caractère massif et excessif des mécanismes de condensation qui finissent par emboliser le système de représentation : il y a comme une surcharge aussi bien du côté des angoisses dépressives, de la peur de perdre l’amour, et du côté de l’Œdipe dont les formes s’avèrent peu structurantes  et échouent dans leurs tentatives  pour traiter de l’ambivalence pulsionnelle.

Au psychodrame les patients que nous recevons ne supportent pas l’intensité d’investissement de ce qui pourrait devenir un transfert, au sens psychanalytique du terme, c’est-à-dire transfert de désir infantile sur une situation actuelle qui viserait le meneur de jeu support principal du transfert. En effet, le mécanisme de condensation par son excès massif ne favorise pas le déplacement, or dans tout traitement analytique le déplacement s’incarne dans le transfert, c’est bien ce que le mot veut dire. Plus les objets sont lourds plus ils sont difficiles à déplacer et en même temps les difficultés de déplacement renforcent la condensation et l’immobilisme. Ce sont des patients qui risquent d’entendre l’interprétation comme émanant elle-même de la figure transférentielle sans que celle-ci soit vraiment différenciée des imagos internes du fait du peu de déplacement. Toute intervention de l’analyste peut donc être vécue comme un reproche peut, une moquerie, une tentative de séduction ou l’expression d’un rejet etc. ceci peut acculer le psychanalyste au silence mais alors il est vécu comme persécuteur si le patient interprète ce silence comme un abandon.

Le fait que le transfert va pouvoir se diffracter sur les différents acteurs et sur le meneur de jeu va permettre de favoriser le dégagement et de faciliter les déplacements.

Un psychodrame  individuel en institution

Cette jeune fille de 23 ans, nous sidère tous par  son immobilisme, sa manière de parler par bribes sans terminer ses phrases et  nous entraine dans l’engluement et la confusion. Le démarrage de chaque séance est très long ponctué par des « oui… non… je ne sais pas. » Emma joue par pointillé, par moments elle se retire du jeu regarde un tableau ou  par la fenêtre. À la reprise elle ne dit rien de ce qui a pu être péniblement joué et peut rester silencieuse  en se tapant la tête ou les jambes avec des mouvements brusques comme si elle donnait des coups de pieds. Le consultant avait parlé d’analité primaire. En effet en  gardant pour elle le directeur de jeu face au groupe elle exerce une véritable captation anale  de l’objet et  jouit de lui dans un transfert très érotisé. Pour ma part je suis jeune dans cette fonction de  directeur de jeu alors que le groupe est composé d’analystes chevronnés. La  patiente est en prise avec une imago maternelle terrifiante intrusive envahissante et persécutrice. Elle se sent obligée de tout lui dire, veut  à la fois s’en débarrasser tout en ne pouvant  s’en passer. «C’est comme si ma mère était à l’intérieur de moi ». Je lui propose la scène suivante : elle va  accoucher de sa mère. Elle accepte la proposition en  désignant un acteur pour jouer son rôle, un acteur pour jouer le  rôle de sa mère et elle même prend le rôle de l’accoucheur. La scène piétine, elle reste à distance et n’entre pas vraiment dans le jeu de même pour les collègues. Devant sa passivité je lui propose d’envoyer un assistant, mais cela ne change pas grand-chose. Un des psychodramatiste  me suggère de venir tel un metteur en scène afin de transformer la scène en tournage de film  et inciter d une part  les acteurs à s’engager davantage dans le jeu  comme s’ils étaient des acteurs de cinéma afin de permettre à la patiente un plus grand décalage par rapport à son scénario interne. Il entre en scène et transforme ainsi  la scène puis après quelques instants  il demande regardant notre patiente: « sur le script il est écrit un seul  survit, la mère ou l’enfant ? »   J’arrête la scène. Nous sommes à la fin de la séance et il n’y aura pas d’autres commentaires de ma part car cela risquerait  d’atténuer cette interprétation donnée dans le jeu. Comme à l’accoutumée, elle commence la séance  suivante en nous disant qu’elle ne pense à rien, qu’elle n’a rien à dire et puis : « j’ai pas envie » silence « j’ai mal au ventre ». Je lui propose de jouer ce ventre qui a mal. Elle accepte et désigne un acteur pour jouer le rôle du ventre. Ce dernier  se saisit de l expression  » j’ai pas envie » pour aller dans le sens d’un ventre qui retient quelque chose qui n’a pas envie de sortir et qui lui fait mal j’envoie à ce moment une actrice jouant le rôle de la mère qui lui présente le pot de chambre attendant son beau caca et puis un autre co-therapeute dans le rôle d’un père qui  s’impatiente très agacé : « alors ça vient ce caca ? Elle fait chier tout le monde cette petite etc. les collègues s’en donnent à cœur joie et utilisent  ainsi le jeu et le déplacement que ce dernier opère pour exprimer leur agacement, leur agressivité contre transférentielle ce qui a un effet de soulagement pour tout le monde et paradoxalement  pour notre patiente .Elle semble même contente et prend plaisir à voir l’agacement des uns et des autres. Après ce jeu quelque chose va bouger et comme dira l’un d’entre nous : « enfin la mayonnaise du psychodrame a pris ». Emma pourra parler de  son agressivité à notre égard d’une manière beaucoup plus directe et de sa crainte d’être vidée.

Cette thérapie a durée presque huit ans, nous avons pu découvrir une histoire traumatique faite de fantômes, de deuils pathologiques dans un contexte familial très incestuel. Notre patiente sortira progressivement de sa confusion et derrière cette grande inhibition nous découvrirons son intelligence des situations, ses capacités d’insight. » Faire la gourde « ou l’idiote était une manière de se protéger d’un savoir trop traumatique, elle avait été étiquetée d’une débilité  mentale légère dans son enfance. Et c’est ce qu’elle  nous a montré pendant les premières années de son traitement  nous questionnant  par moment sur le diagnostic d’une psychose.

Il a fallu passer par l’engagement  émotionnel des acteurs,  ce qui se produira plusieurs fois dans la cure, pour obtenir un processus de subjectivation. Derrière l’angoisse d’abandon se cachait des angoisses beaucoup plus archaïques : crainte de la perte du sens de la vie, des angoisses d’annihilation… avec de tels patients  il faut beaucoup user de son tact pour ne pas rendre la scène trop traumatique, trop conflictuelle et en même temps éviter le déni par une scène trop peu conflictuelle. Comme dit Benno Rosenberg : « arriver à ébranler les défenses du déni, arriver à éponger l’aspect traumatique et le rendre acceptable ».

Avec Emma à partir d’un éprouvé corporel par exemple le mal de ventre nous avons pu, par la métaphore, l’image, la figuration la parole en action venir à la rescousse comme l’a souligné Nadine Amar d’une mobilité psychique défaillante. Et ainsi, lui permettre de mettre en mots ce qui s’éprouvait en terme d’émotions, d’affects et d’agir corporel.

L’indication au psychodrame est déjà interprétation.

Dans une des institutions où j’exerce, l’indication de psychodrame est souvent faite après deux ou trois consultations, le consultant est passé de la psychanalyse au psychodrame par le détour de la psychothérapie. Le psychanalyste a du opéré un débat interne contre transférentiel pour renoncer à la possibilité de la psychanalyse ou la remettre à plus tard. Le souci majeur du consultant renvoie à la manière de faire passer ce refus d’une psychanalyse sans blesser  narcissiquement le patient, tout en donnant à la réponse une valeur interprétative et dynamique : refus du collage, possibilité d’aborder des mouvements transférentiels inquiétants  dans un site analytique différent et plus ouvert. L’indication prend donc une valeur interprétative puisqu’elle renvoie à la mise en évidence de la recherche du collage et de l’emprise par le patient et donc à la nécessité de l’ouverture sur le groupe et à l’échange symbolique.

Les registres interprétatifs au  psychodrame.

L’interprétation part de ce qui est donné à voir pour déboucher sur ce qui est donné à comprendre. Nous reprenons ici différentes modalités interprétatives décrites par Roger Perron que nous avons complétées et /ou modifiées.

1) Première modalité: la  mise en scène.

Le fait d’indiquer plus ou moins explicitement que « la première idée est la bonne » et d’ouvrir le pari « qu’on peut tout jouer » laisse déjà supposer une interprétation préalable à la survenue du matériel: l’hypothèse que la pensée, le dire dans son aspect manifeste, contient une part de latent, aménage déplace ou contre investi un scénario de désir. » Dans cette hypothèse, le psychodrame n’est alors pas plus que le rêve, susceptible de permettre un accès direct à « l’autre scène » ainsi désignée. Il vise à créer des conditions permettant d’en saisir les effets, d’en délier la langue, tout en portant l’attention des participants sur la conflictualité inhérente à la vie psychique. »Wainrib

Donnons un exemple d’un patient que nous avons suivi dont Roger Perron est le meneur de jeu et moi-même co thérapeute..  Le patient que nous appellerons Gaspard arrive très tendu et dit « je suis impuissant ». Il annonce comme il le fait depuis longtemps, le thème du jour. C’est la première fois qu’il évoque cela en clair, de façon à la fois agressive et désespérée. En tant que meneur de jeu Roger Perron sent la situation comme délicate. Il pense qu’il serait fâcheux de la méconnaître, de banaliser de la traiter sur un mode qu’li pourrait sentir dérisoire.

Dans un premier temps le meneur de jeu pourrait recourir à  un procédé classique, celui d’une scène où le patient en parlerait avec quelqu’un, mais il a le sentiment que ce serait une esquive, qu’à passer trop vite au  plan de la parole, au plan d’une raison discursive le patient pourrait penser : « des mots, des mots, rien que des mots, du vent ou est ma souffrance ? » L’idée lui vient de lui suggérer un dialogue avec un prêtre qui a  fait vœu de chasteté. Le patient acquiesce  et joue cette scène. En suggérant cette scène, le meneur de jeu avance déjà une interprétation : la frustration sexuelle peut être imposée, subie mais  elle peut être aussi choisie. Que peut-on imaginer du dialogue entre ces deux positions, avec en arrière plan le couple passivité activité ? C’est bien ainsi que l’entend le collègue choisi pour jouer le rôle du prêtre (François Pelletier) et  c’est  ainsi qu’il conduit la scène.

Comme vous le voyez, l’acteur interprète dans les deux sens du terme : il interprète au sens habituel du terme en faisant vivre sur scène le prêtre dont-ils donne chair et consistance, et la manière dont il joue à une visée interprétative afin de permettre au patient une perspective éclairante sur ses processus internes.

2) Deuxième modalité: la détermination des protagonistes de la scène

Poursuivons avec notre exemple Gaspard. Si le meneur de jeu avait eu recours à la scène classique : « vous en parlez avec quelqu’un » cela aurait été avec qui ? Il est bien clair que avec un ami ou un  psychologue amorce une autre voie interprétative que ce soit le choix du patient ou du meneur de jeu et que la réponse potentielle serait encore différente si c’était avec le couple parental ou avec un des deux parents.

3) Troisième modalité: la distribution des rôles et du choix des acteurs,

Par principe il faut toujours laisser l’initiative au patient. Par exemple Gaspard demandait répétitivement de jouer la scène de rencontre avec une femme et désignait  toujours la même thérapeute. Roger Perron  dit oui mais pas Madame X… c’est là sûrement une infraction à la règle ordinaire du libre choix du patient mais ceci a en occurrence valeur d’interprétation.

4) Quatrième modalité: la possibilité d’envoyer en cours de scène un nouveau personnage.

Par exemple dans une scène banale ou un patient rencontre une collègue de travail au restaurant on peut envoyer un acteur prenant le rôle de serveur et suggérant du champagne ou alors la possibilité d’avoir une chambre dans l’hôtel au-dessus ou de dire qu’il ne reste que deux chambres une avec un grand lit et une autre avec un petit lit d’enfant, là aussi la gamme d’interventions  est infinie mais elles ont toutes valeurs d’interprétation.

5) Cinquième modalité: le jeu scénique lui même: Le jeu à valeur interprétative.

Très souvent le patient évoque un thème comme le récit d’un événement ,ce n’est que bien plus tard qu’il pourra le présenter comme source  d’une question personnelle Wainrib donne l’ exemple suivant: Si il choisit de jouer une scène au restaurant ou la serveuse apporte un plat infect le jeu n’a pas à désigner : « la serveuse c’est votre mère » ou « le client que vous jouez c’est vous, envieux ou victime d’une mère insuffisamment bonne » ,le jeu va lui permettre de progressivement faire des liens et de comprendre que s’il choisit ce scénario dont il est  l ‘auteur  il est peut être en train de reproduire  le drame de la répétition de son impasse, dans le sentiment que son existence est incompatible avec celle des autres .La logique des configurations relationnelles  qu’elles expriment ou provoquent avec les affects qui y sont liés va se préciser d’une scène à l’autre.

« Ce que tente l’approche du jeu à valeur interprétative, c’est de jouer avec l’interprétation que le patient souhaite donner de son histoire, de ce qui le concerne, celle où il se construit son monde. Nous -nous adressons à la capacité de nos patients d’y accueillir un sens, une réflexion, une interprétation potentielle de leurs propres interprétations qui ne prend effet que par la saisie qui peut alors advenir dans la psyché des ressorts de sa production. Autrement dit le psychodrame va offrir une polysémie du thème proposé par le patient et le faire participer  activement dans le jeu, avec sa manière de jouer et va lui permettre un retour sur les déterminations de son énonciation. « Wainrib , Quinat, Arnoux

Les différentes techniques de jeune sont là que comme un moyen favorisant la découverte par le patient de son monde interne afin de  l’aider à reconnaître  sa vie psychique. Les scènes ne sont pas seulement agies, mimées, mais parlées. C’est une parole vivante qui est l’action même. L’interprétation va progressivement se construire et prendre corps elle ne sera donc pas réduite à  un savoir intellectualisé. À revivre les scènes traumatiques, on les dédramatise par l’intériorisation des conflits ce qui permet un travail de subjectivation. Les thérapeutes acteurs  sont amenés, ne connaissant pas bien sur la réalité des événements à en donner leur propre interprétation à partir de ce qu’ils supposent des conflits internes du patient. Ils en donnent donc des figurations qui vont susciter des représentations et cela va favoriser tout un travail de métabolisation c’est-à-dire inciter au travail de la symbolisation.

Il s’agit de faire du représentable là où il existe de véritables carences représentatives où sont sollicités le langage du corps et de l’acte et donc les symbolisations primaires qui précèdent l’apparition du langage verbal. Comme le dit Évelyne Kestemberg : « l’objectif du psychodrame est bien d’induire un véritable processus psychanalytique qui permet au fonctionnement mental de se représenter, en donnant une figuration acceptable au conflit interne grâce à l’étayage externe de la scène jouée ».

Le jeu prend alors une dimension interprétative dans le sens où la question   n’est plus de savoir si cela s’est passé  dans la réalité de cette manière ou pas, mais comment le patient peut s’en saisir comme une représentation de sa réalité psychique, réalité psychique qui émerge de tout un ensemble de traces mnésiques d’expériences plus ou moins opaques. Le jeu à valeur interprétative n’est pas une traduction simultanée du manifeste en latent  mais il est création de métaphores. En effet le patient découvre l effet de ce qu’il communique par la reprise des acteurs qui  vont en quelque sorte  le métaboliser  et cela va permettre de  donner une pluralité de sens  une  véritable construction interprétative.

6)Sixième modalité: l’interprétation par la scansion.

-Le meneur de jeu  peut interrompre la scène lorsque le patient a un mouvement d’insight. Dans ce cas, cela confirme narcissiquement ce que le patient a perçu de lui-même, de son fonctionnement psychique à partir du jeu.

  Par exemple une patiente qui se plaint d’un père peu empathique uniquement centré sur lui-même: elle  jouera le rôle  d’une  petite fille avec son père. L’acteur interprétant le père interprète le rôle opposé de celui qu’a décrit notre patiente. C’est un père attentif bienveillant tendre notre patiente  surprise, joue le jeu avec plaisir et nous remarquerons qu’elle est beaucoup moins inhibée que d’habitude, beaucoup plus active, prenant du plaisir à demander plein de choses à son père : faire du patin à roulettes, monter sur ses épaules, vouloir une glace etc.  Je fais alors intervenir une co- thérapeutes dans le rôle de la petite sœur, petite sœur qui essaie d’accaparer le père..Notre patiente à l’arrivée de la petite sœur est sidérée, elle ne dit plus rien. Elle me regarde, j’interromps  donc la scène. Elle dit en pleurant : « c’est comme dans la vie, je m’efface je ne me bats jamais ni ne rentre en conflit pour prendre ma place »…

-La scansion peut aussi intervenir lorsque l’on note une contradiction manifeste entre les gestes du patient et ses paroles. En pointant ses contradictions le meneur de jeu dévoile un aspect du conflit psychique entre le désir inconscient et les résistances qui lui sont opposées.

-On peut aussi interrompre  une scène lorsque elle est infiltrée par un mouvement répétitif sans aucun affect ou bien  prise dans un mouvement défensif d’intellectualisation.

-Lorsqu’il y a confusion des rôles par exemple, qu’un acteur se trompe que la scène n’est visiblement pas adaptée à la situation ou que la scène devient confuse très souvent cela signifie une difficulté à mettre en place la différence des sexes, des générations, des vivants et des morts, l’indication d’une incestualité agie dont il convient de prendre acte en interrompant la scène.

-Le rire qui survient  à l’occasion d’une scène à valeur de scansion, on rit beaucoup au psychodrame. Le rire a de multiples significations, selon le contexte  li peut traduire un insight, une défense contre une pulsion ,une excitation non liée, une défense maniaque etc..

Par exemple une patiente est hospitalisée dans un établissement recevant des étudiants. Grave dépression, plusieurs tentatives de suicide, une mère dépressive et un père qui a refait sa vie avec une femme dont il vient d’avoir un enfant: une petite fille. Un bon transfert de base s’est établi entre le meneur de jeu, le groupe et elle-même. Lors de cette séance, elle raconte qu’elle a été saisie de stupeur et de sidération face à une amie à elle qui a récemment fait une crise de convulsion lors d’une séance de sport. Elle pleurait et ne pouvait rien faire pour aider son amie, c’est le prof de sport et le petit copain d’Hélène qui ont pu porter secours à son amie. Après plusieurs scènes, nous arrivons à comprendre que finalement elle était jalouse de l’attention que l’on portait à son amie et que derrière ses pleurs et sa sidération il y avait de la colère, de la haine et de la jalousie. Nous avons tous en tête qu’il s’agit d’un déplacement au regard du manque d’attention dont elle a souffert, réactualisé du côté paternel par la naissance de cette petite fille. La scène : dialogue entre deux parties d’elle, celle qui a pleuré et aurait aimé aider son amie interprétée par une collègue, et l’autre partie qui est jalouse et envieuse interprétée par elle-même. Le meneur de jeu fait intervenir son amie, celle qui a fait une convulsion, puis il m’envoie avec la consigne de séduire cette amie : je me retrouve à dire dans le jeu : « Allons prendre un café ensemble et puis nous pourrons aller chez moi et« convulsionner » tous les deux « ,  la patiente sourit puis je me retourne, faisant mine de laisser l’amie sur place et m’adresse doucement à la patiente : « Mademoiselle, et vous ? Vous faites des convulsions aussi?» Du tac au tac Hélène répond affirmative «  Bientôt ! » et nous éclatons tous de rire. Le meneur de jeu arrête la scène. Dans la reprise la patiente pourra alors faire le lien avec son envie de mourir, ses «  vraies fausses tentatives de suicide » comme elle va les nommer et son besoin d’attirer l’attention sur elle pour éviter d’être confrontée à un trop grand vide. La tonalité a changé de registre, son authenticité et sa tristesse nous remplissent tous d’émotion.

Rire vient se substituer à une réaction négative d’effroi, d’angoisse ou d’agression. La résolution de la tension par le rire et l’élaboration qui lui succède permet l’économie de la défense à laquelle on se préparait.  L’interprétation dans le jeu : « Voulez vous convulsionner avec moi », en utilisant le procédé de l humour analogue à celui du rêve : condensation, métaphorisation, a semble t-il, aidé à un dégagement, permettant à la jeune patiente de reprendre avec humour « Bientôt ». Le passage par le jeu est une manière plus recevable pour le patient d’accueillir ce dont il n’avait pas conscience. L’humour et très souvent présent et permet de dédramatiser ce qui est en jeu. Cela évite par la caricature et le rire de blesser le patient. Le jeu à l’instar du mot d’esprit, permet de transgresser les usages et de présenter comme plaisante une situation dramatique. Comme le rappelle Jean-Luc Donnet il n’y a pas d’humour sans second degré et donc sans processus symbolisant. L’humour a  une fonction par excitante qui protège vis-à-vis d’une excitation interne susceptible de déborder le sujet.

7)Septième modalité : la discussion avec le meneur de jeu entre les scènes

Lorsque le meneur de jeu interrompt la scène, le patient va donc se centrer sur ce dernier, figure  centrale  du transfert. Il à une place bien particulière garant du cadre et assumant la fonction interprétative, il reste en dehors du jeu et à tout moment peut l’interrompre ce qui le met ainsi à l’abri de l’excitation pulsionnelle du jeu. Les effets de la surexcitation psychique amenée par le jeu pourront être repris par une activité secondarisée lors de l’échange entre le meneur de jeu et le patient après la scène. « Ce changement de rythme jeu–non jeu, imposé par la scansion permet aux patients de reprendre par la pensée l’ensemble de ce qui était joué sous une forme à la fois figurée et ressentie affectivement. »(Gabriel Mitrani)

Il y a interruption de la scène mais pas interruption de la séance ainsi, au sein d’une séance de psychodrame, ces changements de rythme stimulent l’activité psychique du patient : passage du processus primaire pendant le jeu au processus secondaire à sa reprise, relance associative et reprise; nous pourrions dire en interne avec le meneur de jeu de ce qui s’était déplié en externe avec les acteurs.

Certaines scènes ouvriront plutôt sur un travail de liaison. Le meneur de jeu fera le lien d’une scène à l’autre à partir d’un geste, d’une intonation de voix, d’une répétition… comme dans une cure le patient pourra s’en saisir pour associer, le rejeter proposer d’autres liaisons etc.

En général l’interprétation de transfert se fera plutôt par l’envoi d’un acteur durant une scène représentant le meneur de jeu. Cela protège  le narcissisme du patient d’une rencontre trop brutale avec l’objet du transfert qui peut être traumatique, du fait du peu de déplacement. Il peut arriver néanmoins qu’elle puisse  se faire après une scène mais toujours avec prudence car rappelons que les indications de psychodrame s’adressent à des patients dont les angoisses d’abandon, d’empiètement les amènent à avoir des difficultés à organiser une névrose transfert.

L’idéal est d’amener le patient à ce qu’il puisse formuler lui-même ses interprétations car comme le rappelle Isaac Salem : « toute interprétation juste apporte à la fois un plaisir lié au gain narcissique de se sentir entendu, mais également un déplaisir de n’avoir pu trouver tout seul cette interprétation. »

Lorsqu’il s’agit d’un petit groupe de patients,  on peut adresser une interprétation groupale  soit aux patients, soit au groupe de patients, soit à l’ensemble du groupe patient thérapeute. Nous n’aurons pas le temps d’aborder la question du groupal mais disons très succinctement que c’est lorsqu’il y a besoin de recréer une enveloppe groupale, lorsqu’il y attaque du cadre, lorsqu’il y a des mouvements dans le groupe des co thérapeutes : arrivée, départ, .absence…

 

8) Huitième modalité: l’analyse de l’inter transfert et du contre-transfert une interprétation après coup

Gérard Bayle : « en tant qu’acteur nous recevons des charges le plus souvent par identification projective. Il nous appartient de faire quelque chose c’est-à-dire de faire appel à notre capacité de rêverie visant à instaurer une identification hystérique là où régnait l’identification projective. Mais tout se complique lorsque ce qui est transmis est de l’ordre du négatif absolu, non pas du vide de représentations ou  de  figuration mais  de l’ordre du chaos ».

Il est donc important que le groupe de thérapeutes fonctionne suffisamment bien, qu’il y ait suffisamment de confiance entre les uns et les autres pour que nous puissions ensemble parler de nos différentes perceptions, pouvoir être dans un conflit productif qui bien souvent n’est que la reproduction par identification projective du clivage du patient. En effet nous travaillons avec notre préconscient et nous sommes tous dans l’exposition des un des autres de notre propre fonctionnement psychique. Ce travail d’inter transfert est important car il aura une influence sur la manière dont les acteurs pourront interpréter les scènes suivantes. Un phénomène que nous constatons très souvent est le refoulement massif des scènes jouées lors des séances précédentes, refoulement partagé par l’ensemble du groupe mais qui nous semble  tout à fait intéressant pour préserver une certaine capacité d’improvisation et de fraîcheur lors des scènes.

un exemple de contretransfert groupal

C’est une jeune adulte hospitalisée après une bouffée délirante. Se pose la question de son identité, d’un rejet de sa mère de son sentiment d’être une extraterrestre sans filiation, sans famille avec un dégoût d’elle-même. Après une séance où elle dit  avoir été touchée par un documentaire sur les enfants somaliens qui sont adoptés suite à la famine, la maltraitance, nous avons pu jouer des scènes  autour de ces questions révélant son sentiment de rejet et d’abandon. La séance suivante elle se sent perturbée dit qu’elle a perdu une bague et qu’elle pense avoir vu porter par un garçon qui est également hospitalisé dans le même hôpital de jour. Ce dernier ayant été déjà été sanctionné pour vol. Elle signale la disparition de cette bague est le fait qu’elle a vu porter par ce garçon à la surveillante mais elle est portée par un doute est-ce vraiment sa bague ? En effet cette bague était donnée par sa mère et elle voudrait prendre une photo de la bague pour la montrer à sa mère et bien savoir si sa mère ne reconnaît.

En tant que directeur de jeu je propose que l’on joue la scène avec la surveillante et le garçon et quelques témoins. Je donne rapidement la consigne aux acteurs de faire allusion à l’enfant abandonné en leur demandant de jouer qui va adopter la bague ? Mais les acteurs orientent le jeu sur le côté œdipien, je fais intervenir la mère la grand-mère avec la consigne de ce qui se transmet mais rien n’y fait les acteurs oublient la consigne et le jeu tourne autour de l’Œdipe du mariage de la séduction.

Que s’est-il passé ? La réponse des acteurs est la suivante : je ne comprenais pas où tu voulais en venir, je n’ai pas entendu la consigne je l’ai oublié pendant le jeu etc. Nous avions une collègue qui faisait le script des séances et en reprenant les notes nous avons bien noté que nous étions dans la suite de la séance précédente des thèmes qui avaient été évoqués. C’est alors que nous prenons conscience que la difficulté de jouer l’abandon tenait à ce qui était en jeu dans notre propre groupe de co-thérapeutes. En effet  juste avant cette séance deux de nos collègues co -thérapeutes nous annoncent qu’ils devaient quitter le groupe prochainement l’un pour un déménagement et l’autre pour une incompatibilité d’emploi du temps. Il y a donc eu une collusion entre les angoisses de notre patiente est celle de notre groupe mettant à mal la distance nécessaire un jeu interprétatif. Et si le groupe des co thérapeutes avait en fait interprété ce qu’ils sentait d’une relation trop proche entre le directeur de jeu et cette  jeune patiente autrement dit m’avait interprété mon contre–Œdipe ?

 Pour conclure un  petit aperçu de notre boite à outil d interprétations.

Comme un improvisateur de jazz qui utilise des patterns appris sur une suite  d’accords deuxième degré cinquième degré et premier degré qu’il pourra retrouver en s’ y s’appuyant  tout en les transformant, dans son improvisation nous avons également  nos propres patterns interprétatifs dont voici quelques exemples :

–Lors de la toute  première séance, le patient est souvent inquiet et très inhibé par cette rencontre avec le groupe d’analystes. Au centre Favreau nous sommes parfois huit co thérapeutes en plus du meneur de jeu. Michel Soulé comparait l’entrée dans un groupe de psychodrame au rêve de l homme au loup: la porte s’ouvre, il entre des hommes et des femmes sont assis et le regardent en silence. Que s’est-il passé avant ? Que va-t-il se passer ? A-t-il interrompu quelque chose dans ce groupe, une activité libidinale ? Tout ceci n’est pas rassurant aussi nous avons l’habitude de faire intervenir un double un acteur qui représente une partie du patient et qui dialogue avec lui : « qu’est-ce qu’ils ont tous à me regarder ? J’ai l’impression d’être le rat de laboratoire» bref l’acteur essaie de mettre en mots ce qu’il perçoit et ce qu’il imagine que le patient puisse ressentir. Ceci a un effet évident de soulagement car le patient pourra s’appuyer dessus pour en dire quelque chose et proposer de lui-même une scène en rapport ou non avec ce qui vient d’être joué. Nous pouvons également faire venir des acteurs qui prennent le rôle de patients de psychodrame  et qui rencontrent  notre patient dans la salle   d ‘attente et dans ce cas-là  peut s’ouvrir  toute une multitude de possibilités :   » ça m’a fait du bien au début c ‘est  pas facile mais on s ‘y habitue vite, ou  » ils sont bizarres, » ou « je déteste cela ça me fais peur » Les toutes dernières séances : » le meneur de jeu se déprime, tombe malade, prend soudainement un coup de vieux ..le patient lui étant indispensable etc..

–Autre  situation : ce que l’on pourrait appeler une résistance par le transfert, le jeu est contourné au profit d’une relation privilégiée avec le meneur de jeu. Cela se traduit souvent par le silence, l’absence d’idées, de propositions de scènes qui permet le maintien d’une relation à deux exhibée  devant le groupe exclu. En quelque sorte c’est éviter que le meneur de jeu retrouve l’ensemble du groupe, comme les parents se retrouvent ensembles, une fois la séance et la porte fermée.

–« Il semble que nous soyons déjà en train de faire une scène tous les deux, je vous envoie donc un acteur qui va me représenter et vous pourrez continuer la discussion avec lui, choisissez quelqu’un». Dans ce cas ,  l ‘acteur en charge de tenir le rôle  du meneur de jeu pourra déployer explicitement toute la dimension transfero–contre transférentielle implicite de la séquence et traduire sur un mode plus affectif et plus ludique le conflit pulsionnel sous jacent..: « Venez chez moi nous serons plus tranquilles pour parler que devant tout ce groupe qui nous épie… » selon la manière dont va réagir le patient le meneur de jeu à ce moment-là peut  faire intervenir un autre acteur qui représente soit la police qui vient arrêter ce psychanalyste connu pour être un détraqué sexuel, ou alors la femme du psychanalyste qui est très contente de faire connaissance avec ce patient et propose de l’ emmener en vacances avec eux  ou au contraire qui se révèle très jalouse et fait une scène au psychanalyste etc

Enfin citons Ferenczi dans un article intitulé  «analyse d’enfants avec des adultes»1931.  « Un patient dans la force de l’âge  se décide, après avoir surmonté de fortes résistances, notamment une méfiance intense, à faire revivre des événements de sa prime enfance. Je sais déjà, grâce à l’élucidation analytique de son passé, que dans les scènes vécues il m’identifie à son grand-père. Tout à coup, en plein milieu de son récit, il me passe le bras autour du cou et me chuchote à l’oreille : « Dis, grand-père, je crains que je vais avoir un petit enfant… »  J’ai alors eu l’idée heureuse, me semble-t-il, de ne rien dire tout d’abord du transfert ou d’une chose de ce genre, mais de lui retourner la question sur le même ton de chuchotements de «  oui, pourquoi donc penses-tu cela ?» Ferenczi conclut : « vous voyez je me suis laissé entraîner à un jeu » puis il s’interroge comme nous le faisons ici : « a-t-on vraiment accompli ainsi une tache analytique » après avoir conclu par la négative, il ajoute : « certes Freud a raison de nous enseigner que l’analyse remporte une victoire lorsqu’elle réussit à remplacer l’agir par la remémoration. Je pense qu’il y a avantage à susciter un matériel agi important qui peut être ensuite transformé en remémoration. » Et plus loin, cet aphorisme plein d’humour : « personne ne peut prendre un voleur avant de l’avoir rattrapé.».

Bilbliographie succinte

Jeammet .P Kestemberg E  Le psychodrame psyanalytique :que sais je puf 1987

Salem .i Vues nouvelles sur le psychodrame psychanalytique  edk 2013

Revue Etap Etude et traitement analytique par le psd  numeros divers de 1998 à 2016

Aspasia présente La Maison Dans le Jardin dans les Hauts-de Seine qui a à cœur de démocratiser la psychanalyse dans une structure dédiée à l’accueil de la petite enfance.

 

 

Philippe Dulieu, vous êtes membre de l’équipe d’accueil de la Maison Dans le jardin, pouvez-vous nous présenter le projet et l’équipe ? (Quelles en sont les motivations  ou le constat à l’origine du projet ? Combien de temps a-t-il fallu pour le monter ?)

La Maison Dans le Jardin est un lieu d’accueil enfants-parents, créé à Bois-Colombes il y a 28 ans, dans l’esprit de la « Maison Verte » de Françoise Dolto. Celui-ci accueille des parents désireux de tisser des liens avec d’autres parents, de socialiser leurs enfants et de trouver un soutien et une écoute auprès des accueillants, salariés de l’association, tous formés à la psychanalyse.

L’équipe fondatrice a travaillé pendant deux ans à l’élaboration du projet. Celui-ci constituait une amélioration du service rendu à la population et aux institutions avec la création d’un lieu d’accueil enfants-parents, d’orientation psychanalytique, centré sur la parentalité dans le nord des Hauts-de-Seine.

Il nous apparaît important d’en repréciser quelques-unes des spécificités, dans la mesure où, sous la même appellation, coexistent désormais des structures qui en ont repris quelques éléments, mais ont souvent abandonné ce qui a fait et continue de faire toute l’originalité de ce concept.

On y trouve bien sûr la plupart du temps les mêmes dénominations : accueil, accueillants, écoute, échange, espace de jeu …, les mêmes règles : rester avec l’enfant, ne pas franchir une ligne symbolique, inscrire le prénom de l’enfant sur un tableau …

Par contre, l’essentiel, le fondamental du concept de Dolto a trop souvent disparu.

Des notions telles que l’anonymat, la confidentialité, l’ouverture à tout adulte accompagnant un enfant, la référence à la psychanalyse …, ont été oubliées ou malmenées. Pas nécessairement de façon délibérée, réfléchie, mais beaucoup plus par pragmatisme, souci d’efficacité concrète, et aussi manque d’élaboration, de réflexion approfondie sur les objectifs et ce que l’on entend réellement par accueil.

Beaucoup se sont créés avec les moyens du bord, avec un sentiment d’urgence, en oubliant que l’anonymat et la confidentialité ne peuvent être respectés quand par exemple, les accueillants sont par ailleurs des professionnels (psychologues, éducateurs de jeunes enfants, assistants sociaux …) connus et connaissant déjà les familles à partir de leur fonction particulière dans la PMI par exemple.

L’appellation « Lieu d’accueil enfants-parents » est elle-même malmenée, parfois transformée en mettant le mot parents avant celui d’enfants. Cette idée de mettre l’enfant en premier était pourtant essentielle, parce qu’allant à l’encontre de la conception habituelle du tout petit qui, bien sûr, ne pourrait pas comprendre, puisqu’il ne parle pas encore.

A la Maison Dans le Jardin, l’accueillant  s’adresse d’abord à lui, quelque-soit son âge, et pas à la personne qui l’accompagne, même si bien sûr, c’est elle qui donnera le plus souvent  les réponses. Cela surprend très souvent les adultes mais c’est fondamental, car c’est ce qui constitue cet enfant en tant que sujet à part entière et non plus en objet de l’échange. L’accueillant parle avec lui, et non pas seulement de lui.

Le fait d’avoir, dans cette dénomination, précisé : « parents », a aussi amené à oublier que ces lieux devaient pouvoir être ouverts à toute personne accompagnant un enfant, qu’elle ait ou non un lien de parenté avec lui.

La notion de parentalité qui s’est développée ces dernières années a entrainé beaucoup de lieux à se restreindre aux seuls parents, en excluant les assistantes maternelles, les auxiliaires parentales, d’ailleurs souvent poussés dans cette voie par les organismes qui subventionnent  déjà des lieux qui leur sont destinés, tels que les RAM. Ces structures, réservées à l’origine aux assistantes maternelles, ont vu récemment leur domaine d’intervention s’étendre  aux auxiliaires parentales, mais les moyens ne suivent pas nécessairement et l’information ne parvient pas toujours non plus à ces professionnelles le plus souvent sans formation et aux conditions de travail mal réglementées.

Or, un petit enfant dépend presque complètement, pour son développement psychique, de son environnement –environnement humain pris au sens large et qui inclut ainsi les grands-parents, les assistantes maternelles et les gardes d’enfants. Pour les enfants qui passent beaucoup de temps avec des « nounous », « tatas », les relations qu’ils créent avec elles sont d’une grande importance et concernent donc des accueils tels que le nôtre, axés, entre autres, sur la prévention de troubles ultérieurs dont une partie pourrait être due à des écueils des relations précoces avec les différentes personnes qui s’occupent d’un enfant.

Lorsqu’un enfant est confié une partie du temps à une personne extérieure à la famille proche, c’est dans ce cadre, entre autres, qu’il se développe et il serait contradictoire avec notre mission que d’écarter ces situations. C’est la réalité de ces enfants et il nous faut la prendre en compte.

D’ailleurs, le fait que certaines choisissent de venir avec les enfants dont elles ont la charge à la Maison Dans le Jardin montre bien qu’elles en ont compris l’intérêt : en premier lieu, l’anonymat et la confidentialité qui leurs permettent de nous confier leurs difficultés, sans crainte de se voir éventuellement privées de leur travail.

Comme pour les parents, l’absence de jugement, qui privilégie l’écoute et la volonté d’aide, permet de créer un espace différent, complémentaire, favorisant l’émergence d’une parole libre, authentique, capable de remises en question d’autant plus importantes qu’elles ne sont pas imposées de l’extérieur.

Exprimer ses doutes devient possible parce que non-menaçant, que les raisons de cette crainte soient imaginaires ou bien réelles.

A l’opposé des attitudes défensives habituelles, la demande d’aide peut se formuler, à partir de la confiance qui s’installe progressivement. Les accueillants, par leur écoute bienveillante et l’éclairage qu’elle produit, parviennent le plus souvent à infléchir ces attitudes, comportements, qui pourraient être préjudiciables aux enfants. La prévention en est d’autant plus efficace.

Une autre spécificité de la Maison Dans le Jardin, qui tient elle aussi à sa référence à la psychanalyse, consiste à offrir à l’enfant un espace de jeu libre, non directif, à partir de ce qui est mis à sa disposition dans la pièce.

Il ne s’agit pas de proposer des activités, jeux à visée éducative qu’il peut trouver par ailleurs, encore moins occupationnelles, comme malheureusement il en existe encore dans certains lieux uniquement dédiés à la garderie, mais plutôt, de laisser l’enfant s’exprimer librement dans des jeux spontanés, auxquels nous pouvons bien sûr participer.

Les accueillants peuvent, de par leur formation analytique, mettre en lien ce que l’enfant cherche à exprimer, consciemment ou non, avec ce qui se passe ou se dit du côté de l’adulte qui l’accompagne.

Il est par exemple fréquent de découvrir qu’il a parfaitement connaissance de la grossesse de sa mère, pourtant  persuadée d’avoir gardé le secret jusque-là : certains jeux avec des animaux, ou des poupées cachées sous les vêtements en étant le signe manifeste.

D’autres peuvent attirer notre attention en jetant ou brutalisant une poupée. Il ne s’agit pas de plaquer une interprétation toute faite, mais de trouver un sens avec les éventuelles difficultés rencontrées par cette famille.

Ces jeux peuvent renvoyer à des vécus très différents et les accueillants doivent rester très prudents avant de proposer une interprétation. Elle pourrait en effet, si elle s’avère fausse qui plus est, beaucoup choquer et déstabiliser le parent.

Ce que nous enseigne la psychanalyse des enfants, c’est que le jeu est leur moyen privilégié d’expression de leur vécu, des tensions familiales ou de leurs conflits internes. Il est pour nous tout aussi important que ce que l’adulte peut nous dire, venant parfois le confirmer, ou, au contraire, l’infirmer.

Les chutes sont très souvent liées à l’expression d’un ressenti de lâchage psychique. L’enfant cherche alors à capter l’attention de son adulte référent, souvent accaparé par une discussion avec d’autres adultes. Il peut symboliser par la chute d’une poupée, mais aussi se mettre en danger lui-même du haut de la petite structure à grimper par exemple.

Nous intervenons alors en verbalisant ce que nous avons compris du ressenti de l’enfant, de manière à être entendu également de l’adulte, pour éviter une escalade dans la mise en danger. Le simple fait de retrouver le regard, donc l’attention de l’adulte, permet à l’enfant de retrouver des jeux moins risqués.

Le rôle de l’accueillant à la Maison Dans le Jardin est donc particulièrement délicat et nécessite une expérience, une formation qui font malheureusement défaut à nombre d’accueillants de lieux d’accueil enfants-parents. Certains s’apparentent davantage à des animateurs de ludothèques ou de halte-garderie ; d’autres ont bien la même visée préventive, mais n’en ont pas réellement les moyens.

Il nous semble en tout cas essentiel de continuer à maintenir cette spécificité et d’encourager tous ceux qui souhaitent créer ce genre de lieu, à prendre le temps de la réflexion pour l’élaborer, en tenant bien compte de ces différences trop souvent considérées comme minimes, quand elles ne sont pas carrément déniées, alors qu’elles sont à nos yeux fondamentales.

  • Quelles sont vos filiations ? Bien entendu Dolto mais on pense aussi à  Klein Winnicott et plus près de nous le professeur Michel Soulé Serge Lebovici etc.

La Maison dans le jardin s’inscrit dans une filiation à la Maison Verte dont elle a repris les concepts fondamentaux et en particulier la référence à la psychanalyse.

Elle se revendique donc de Françoise Dolto et de ceux qui l’ont accompagnée en 1979 dans cette expérience novatrice dont l’intérêt n’a jamais été démenti depuis.

Elle s’est bien entendu enrichie au fil des années avec les apports de différents courants, notamment avec les anglo-saxons qui, à la suite de Mélanie Klein et de Winnicott se sont intéressés aux jeunes enfants et particulièrement à l’observation psychanalytique des bébés.

Notre équipe s’est transformée au cours des années mais le renouvellement des accueillants, effectué par cooptation ou recrutement, s’est toujours effectué en fonction des qualités personnelles indispensables pour ce type de travail particulièrement difficile, plutôt que sur une appartenance à telle ou telle école.

Notre pratique de l’accueil se réfère donc bien sûr à la psychanalyse, mais aussi et surtout à des valeurs humaines et repose pour une large part sur une capacité d’écoute et d’empathie pour les accueillis.

  • Vous parlez de démocratiser la psychanalyse ce qui a vivement retenu mon attention, Qu’entendez-vous par là ? (Plus exactement comment allez-vous procéder?)

Démocratiser la psychanalyse, c’est la rendre accessible à des personnes qui, de par leur milieu social, culturel, voire religieux, pourraient ne pas y avoir accès.

La Maison dans le jardin se situe à Bois-Colombes mais est ouverte à tous. Nous disposons d’un parking qui permet à des familles de venir en voiture des communes voisines et parfois même de beaucoup plus loin.

Il existe une grande mixité sociale et notre lieu est souvent apprécié par des mamans coupées de leurs racines, ce qui peut être le cas lorsqu’elles viennent d’un pays éloigné, mais aussi d’une autre région de France. Beaucoup n’ont jamais entendu parler de la psychanalyse ni de Dolto dont certaines connaissent parfois le nom par le biais des livres pour enfants écrits par sa fille Catherine.

Rendre accessible la psychanalyse, c’est leur proposer une écoute différente, qui ne répond pas à la demande par des conseils mais tente plutôt de saisir ce qui, dans les symptômes éventuels de l’enfant, dans les jeux qu’il met en scène, vient faire écho à l’histoire et au vécu des parents ou des adultes qui s’occupent de lui. Donner du sens et bien sûr s’abstenir de tout jugement.

Il ne s’agit bien entendu pas d’une psychanalyse au sens strict, le cadre proposé en étant singulièrement différent : les accueillants écoutent en se servant de leur expérience analytique propre, mais en présence d’autres personnes qui peuvent aller, venir, parfois intervenir pour témoigner de leur vécu personnel. Il n’y a pas non plus d’engagement à revenir et certaines familles se contentent d’un seul accueil qui vient éventuellement dénouer une solution de crise.

Nous leur signalons toujours notre règle d’anonymat et de confidentialité qui impose à chacun de garder pour lui-même ce qu’il peut avoir entendu ou vu sur le lieu lors d’un accueil.

Le paiement enfin, s’inspire lui aussi de la psychanalyse puisqu’il est présenté comme obligatoire, mais laissé à l’appréciation de chacun, ce qui permet justement une démocratisation, un accès à tous : c’est une possibilité de bénéficier d’un tel accueil même pour ceux qui ne peuvent payer que de manière symbolique.

Philippe Dulieu

– Comment êtes-vous financé ?

La Maison Dans le Jardin est subventionnée par les municipalités de Bois-Colombes, Colombes, Asnières-sur-Seine, de la CAF et du Conseil Départemental des Hauts-de-Seine mais le montant des subventions accordées par certains de nos financeurs est en baisse depuis quelques années, ce qui nous contraints à chercher des financements privés. C’est la raison pour laquelle nous avons déposé un dossier pour le concours de la Fabrique Aviva. Notre projet a été sélectionné (ainsi que 1581 autres) et est soumis aux votes du public. Seuls les 140 projets ayant obtenu le plus de votes des internautes, seront assurés d’obtenir une aide financière de la Fondation, nécessaire à la poursuite de notre activité …

Entretien réalisé par Delphine Schilton

 

Aspasia ce mois-ci donne la parole à Gérard Noir, membre adhérent de la Société Psychanalytique de Paris et Patrice Bidou, ethnologue américaniste :  Directeur de recherche honoraire au CNRS, à l’occasion de la parution de leur contributions dans l’ouvrage collectif, L’Origine des représentations regards croisés sur l’art préhistorique paru aux éditions Ithaque sous la direction de François Sacco et d’Eric Robert.

Voici à peine quelques dizaines de milliers d’années
 que les hommes vivent d’images, pensent en images, au cœur de leurs sociétés, préhistoriques ou postindustrielles.

Mais l’irrémédiable silence d’un passé lointain paraît creuser un vertigineux abîme d’incompréhension entre ces vieux chasseurs ou éleveurs disséminés dans la nature et nous, naviguant dans l’immensité urbanisée de nos vies…

Or il n’en est rien. Car c’est bien là qu’émerge la richesse originale de ces regards croisés qui, loin de s’adonner à l’iconographie figée d’un culte des ancêtres, propose un retour sur les lieux mêmes de leur visibilité. Un parcours qui ouvre l’espace et le temps au-delà des ancrages historiques, dressant une véritable passerelle entre les sociétés

Du passé et celles du présent.

Gérard NOIR vous avez écrit un article, L’Onyx une évidence ? dans l’ouvrage collectif :  L’origine des représentations, regards croisés sur l’art préhistorique sous la direction de François Sacco et Eric Robert, magnifique ouvrage paru aux Editions Ithaque.

Delphine Schilton : D’où vous vient cet intérêt pour l’art préhistorique ?

Gérard NOIR : Au tout début de mon adolescence, on m’a offert un magnifique roman initiatique «La guerre du feu » de J.H. ROSNY AINE, qui me laissera une impression durable et éveillera mon intérêt pour ses temps préhistoriques. Plus tard, j’ai eu la chance de rencontrer le Docteur François Sacco, psychiatre et psychanalyste, cofondateur dans les années 1980, avec d’autres psychanalystes et des préhistoriens du : G.R.E.T.O.R.E.P (Groupe Français d’étude et de recherche sur les origines des représentations graphiques et symboliques), qui m’a proposé de rejoindre le groupe.

Actuellement le GRETOREP est constitué de psychanalystes, de préhistoriens, d’ethnologues, d’un iconologue et d’une helléniste. D’où cet ouvrage collectif « L’origine des représentations, regards croisés sur l’art préhistorique », fruit de deux ans de travail en commun.

Votre travail part d’un ensemble de gravures sur parois, qui se trouve dans l’abri de la SEGOGNOLE À NOISY-SUR-ECOLE en Seine et Marne et qui représente : une vulve gravée et un cheval. Pouvez-vous nous présenter ce lieu ?

La Ségognole, située en foret de Fontainebleau, se présente comme un chaos rocheux d’origine gréseuse, chaos constitué d’un amas de plusieurs gros rochers. Pour accéder à la figuration découverte dans cet abri orné, on doit se hisser jusqu’à une étroite ouverture, laissant juste le passage de la tête et des épaules pour découvrir cette composition.

Ce qui est très intéressant, dans votre article, c’est que vous nous décrivez par le menu l’expérience sensori-motrice que le spectateur-explorateur éprouve et traverse quand il souhaite accéder à ses gravures,  pouvez-vous nous en parler ? Vous évoquez le choc émotionnel qui préside à la saisie perceptive avant que de nouveau pouvoir penser de façon discursive ?

Effectivement, tout a commencé par un choc émotionnel, survenant dans un contexte perceptif bien particulier, celui que l’on éprouve quand on s’extrait du monde environnant habituel, qui nous adresse de très nombreux stimuli sensoriels, stimuli sensoriels nous faisant surinvestir le perceptif, le dehors, au détriment d’une pensée/regard plus tournée vers l’intérieur. Passé ce choc émotionnel, comme ceux qu’on peut éprouver devant une œuvre d’art, et dans un travail d’après-coup, comme ma formation de psychanalyste m’y a habitué, j’ai essayé de retracer, à partir de ma propre psyché, les étapes du mouvement créatif de cet « artiste » dans lequel je reconnais « un frère humain ».

Votre curiosité de psychanalyste a été arrêtée par la contiguïté dans cette grotte de la vulve et du cheval ?

Pour ma part, je ne pense pas qu’on puisse pouvoir extrapoler une signification de cette association vulve/cheval (qui n’est pas à lire comme on le ferait de l’image d’un rébus, mais à la saisir dans une succession temporelle). Elle restera à jamais la sienne. Mais n’est-il déjà pas essentiel de reconnaître dans ce très lointain ancêtre, en quête de représentation, un humain si proche de nous ?

Cette vulve est selon vous un « signifiant originaire » est-ce valable pour les  paléontologues et autres spécialistes ?

J’ai été amené à proposer cette idée de « signifiant matriciel » pour ces représentations de vulves, tant elles me paraissaient être souvent, de par leur positionnement, comme un « point de départ » pour des suites figuratives. Cette une conjecture, indémontrable comme telle, a sa  cohérence, quand on envisage que nombres de suites figuratives peuvent être  considérées à l’heure actuelle, comme de possibles « récits » groupaux.

Vous citez Bosinski : « les artistes préhistoriques ont sélectionné pour leurs représentations féminines, les entrées étroites ou les grottes (…) Ainsi le plus souvent des espaces reculés, sombres et difficiles d’accès semblent avoir été recherchés » donc plus qu’une gravure, c’est une « installation «  au sens  de l’art moderne ? Voire conceptuelle ?

Je ne ferais pas ce saut conceptuel par dessus quelques 30 000 ans ! Pour ma part, je pense qu’il faut beaucoup plus rechercher au niveau de fantasmes inconscients que très certainement nous partageons avec eux, le sens de cette occupation de l’espace interne des grottes, en résonnance avec l’espace interne psychique des sapiens que nous sommes.

Pour ne pas dévoiler votre travail dans sa totalité,  j’aimerai pour finir que vous nous indiquiez,  si les réflexions des psychanalystes ont trouvé à s’articuler avec celles des scientifiques de votre collectif sans susciter des débats (paradigmes communs, différents) et si oui lesquels ?

Nos regards se sont croisés, sans engager le fer pour autant lors nos débats. Cette approche a traduit, pour nous,  la richesse d’une approche multidisciplinaire, qui j’espère a été restituée dans notre livre collectif.

Delphine Schilton : Gérard Noir, je vous remercie et je vous propose de découvrir sur Aspasia le point de vue d’un de vos co-auteurs Patrice Bidou, Ethnologue américaniste ; directeur de recherche honoraire au CNRS qui participé à L’origine des Représentations avec un article dense et ambitieux : « La génératrice originaire» Scénario dune interprétation de l’art pariétal paléolithique. Le pari de cet ouvrage collectif sous la direction de François Sacco et D’Eric Robert est largement réussi tant les propos de l’ethnologue font échos à ceux du psychanalyste. Démonstration.

Patrice Bidou :   «Les apports de la psychanalyse et de l’ethnologie apparaissent essentiels dans le travail d’interprétation de l’art rupestre. Par l’emphase que la première met sur la sexualité et l’inconscient, et par le fond mythique qu’apporte la seconde, fond en l’absence duquel les peintures et gravures des grottes continueront à faire l’objet de relevés et de descriptions toujours plus fins, mais muets. A cet égard Leroi-Gourhan disait que « l’art paléolithique ne livre aucun thème narratif », bien qu’il ait eu par ailleurs la « conviction que les assemblages de figures et leur situation pouvaient constituer quelque chose comme la charpente d’un mythe » (mon soulignement). En pan-sexualisant l’art pariétal, Leroi-Gourhan avait franchi un pas décisif. Il lui avait seulement manqué de penser dans une autre ère intellectuelle que celle du milieu du siècle dernier dominée par la doctrine structuraliste, qui excluait la sexualité comme  force motrice du narratif. L’idée qui a présidé à l’écriture de mon article est le fruit de la rencontre d’une mythologie amazonienne avec la théorie freudienne de l’évolution, qui l’une et l’autre ont pour moteur le refoulement. Mes recherches sur la mythologie des Tatuyo, société indigène du Nord-Ouest de l’Amazonie, ont abouti à cette idée que les mythes racontent tous fondamentalement la même chose, la naissance de l’humain. Qu’est-ce qu’un être humain ? Comment devient-on un être humain ?

Il n’y a rien qui intéresse davantage les Tatuyo quand ils se mettent à penser vraiment ; et le mythe est le lieu du penser vraiment à partir du surgissement du sexe féminin à l’horizon égoïste de la petite enfance[1]. Et s’il y a quelque chose qui « surgit » sur les parois des grottes, c’est le sexe féminin, découpé, délinéé, géométrisant l’espace, « la première forme », le vocable est de Laurence Kahn [2] ; le reste, l’homme au masculin couvert de sa magnifique vêture animale, s’inscrivant en toile de fond comme le matériau brut à traiter[3]. Et qui, une fois traité, se retourne contre cela même qui fut à l’origine de la première impulsion psychique, cette susdite héroïque première forme, formidable inventivité qui consista pour la première fois à prendre la partie pour le tout, la pensée abstraite à son lieu d’émergence, l’absence, la négation à l’origine de l’aventure sémantique, l’homme debout se retourne contre cela même qui le fit se dresser et qui entre-temps a dévoilée sa nature d’objet mutilé et mutilant. Jusqu’à venir occuper, in fine, la place de cette part qui, écrit Freud, « doit toujours être laissé de côté lors du progrès vers des phases ultérieures du développement, parce qu’elle est inutilisable, incompatible avec la nouveauté et nuisible à celle-ci »[4]. Aussi, à moins de penser que les hommes de Cro-Magnon étaient très différents de nous, habitants des forêts, des grandes villes ou des déserts, j’avance dans mon article l’idée que le diorama peint sur les murs des grottes est une pièce maîtresse, à côté des mythes et des rituels, qui s’effaçaient en même temps qu’ils avaient lieu, une pièce maîtresse d’un processus de refoulement par lequel les Préhistoriques pensaient la nature de l’humain. ».

[1] Cela va sans dire, mais c’est mieux en le disant, que les arrangements de pensée dans la culture émanent d’un ego masculin.

[2] Laurence Kahn, « La première forme », Le primitif. Que devient la régression, APF / Annuel 2007

[3] A cet égard, dans le même ouvrage, l’article de Gérard Noir, « L’onyx. Une évidence ».

[4] Freud, « Un enfant est battu ».

DSC_0241L’interprétation des rêves aujourd’hui

François Duparc

 

 

  1. a) La découverte du rêve comme accomplissement du désir

La découverte de Freud concernant le rêve, élaborée de 1895 à 1899, a été une telle révolution que les analystes ont mis un certain temps avant d’apporter des ajouts conséquents à sa théorie du rêve. Lui-même a déploré, lors de ses derniers écrits (dans ses Nouvelles conférences sur la psychanalyse, en 1933) que sa théorie n’ait pas été augmentée davantage. Il faut dire qu’il était un précurseur, alors que depuis plus de quatre siècles, le rêve était considéré comme suspect de contenir, plus souvent que des messages divins, des messages du démon. Et les premiers à s’intéresser à l’hypnose et au rêve y voyaient un phénomène proche de la possession, de l’hystérie, de la folie. Ainsi pour W.Robert (1892), un des plus intéressants des auteurs dont Freud fait la revue dans son Interprétation des rêves, le rêve est un processus d’élimination de pensées étouffées dans l’œuf, qui pourraient rendre le sujet fou.

Pour Freud, par contre, le rêve est le gardien du sommeil, même s’il est menacé par les préoccupations de la veille, les stimuli extérieurs, et les motions pulsionnelles inassouvies. Le rêve est un enfant de la nuit qui s’avance masqué, il est l’expression d’un désir inacceptable, rejeté par la censure. Chez les enfants, le rêve est souvent plus simple, car ils ne disposent pas du symbolisme culturel et des mécanismes mentaux de l’adulte. Ainsi Freud relate comment sa dernière fille, âgée de dix-neuf mois, mise à la diète pour un trouble digestif, raconte son rêve de la nuit : « Anna Freud, fraises, grosses fraises, flan, bouillie!» (I.R., p.120), un rêve où l’accomplissement du désir oral est transparent. Mais chez les adultes, le rêve nécessite un travail d’interprétation, ce qui peut se faire à l’aide des associations libres du rêveur sur chaque détail du rêve.

Le rêve inaugural de son livre, celui de Freud sur son ancienne patiente Irma, dont le traitement est assimilé dans le rêve à une injection de triméthylamine, lui permet d’exposer sa méthode et d’affirmer que le rêve est l’accomplissement d’un désir soigneusement dissimulé par les mécanismes de figuration et la censure du rêve, qu’on devra démasquer grâce aux associations libres du rêveur.

Les rêves de commodités, comme il les nomme, sont plus rares, et proche des rêves enfantins ; ce sont des rêves de soif, où le sujet rêve qu’il boit une eau délicieuse à grands traits, où qu’il est déjà occupé à la tâche qu’il doit accomplir en se levant tôt dès le matin, ce qui lui permet de continuer à dormir ; ou encore d’une femme qui a peur d’avoir un enfant, et qui rêve qu’elle a ses règles.

Hormis ces exceptions, Freud soutient que la déformation dans le rêve est le cas le plus habituel. Les rêves trop clairs sont une défense contre l’inconscient, résultant le plus souvent d’une censure excessive.La différence normale entre le contenu manifeste et le contenu latent du rêve résulte de la censure du rêve. Les rêves de désirs sont en effet l’objet d’un refoulement, et sont dissimulés par différents mécanismes que Freud va s’employer à décrire, pour faciliter le travail de l’analyste à qui le patient va raconter ses rêves. Ou pour aider le sujet qui aimerait interpréter ses propres rêves dans un travail d’auto-analyse : ce que fit Freud lui-même, et de nombreux artistes.

  1. b) Les sources du rêve et les mécanismes du rêve

La première source vient du fait que le rêve reprend toujours des matériaux, des impressions et des images du jour précédent. La seconde source est plus ancienne et peut remonter à des souvenirs de l’enfance du rêveur, jusqu’à ses premières années. Ces souvenirs reviennent grâce à des points communs avec des éléments de la veille, qui vont ainsi les représenter. Ainsi le rêve de la monographie botanique de Freud, où il voit devant lui un livre de botanique ouvert sur le cyclamen.

En y réfléchissant, il relie cette image : 1) à des fleurs vues la veille en devanture d’un fleuriste et qu’il eu envie d’acheter à sa femme, 2) à son travail sur la coca, des années auparavant, qu’il a beaucoup regretté de ne pas avoir publié ; 3) à l’ami qui lui a écrit qu’il imaginait voir devant lui son livre sur les rêves, publié, et le feuilleter ; et enfin 4) au souvenir d’enfance d’un livre d’images que son père lui avait abandonné pour en effeuiller les pages.

Parmi les modes de figuration qui se manifestent dans le rêve, il va étudier les rêves typiques, et le symbolisme du rêve rencontré chez de nombreux rêveurs, au-delà des variations individuelles. Mais il s’agit là de rêves peu élaborés, de l’ordre du contenu manifeste. Le contenu latent demande un travail d’interprétation qui prenne en compte les mécanismes fondamentaux de la censure, parmi lesquels Freud met au premier plan la condensation et le déplacement. Les rêves qui se réduisent à des rêves typiques ou à des symboles universels sont peut-être, nous le verrons, des rêves résultant d’un travail psychique assez réduit quant à l’expression du sujet du rêve et de son désir.

Freud cite de nombreux exemples de rêves typiques : les rêves de confusion à cause de la nudité, les rêves figurant la mort de parents ou de personnes chères, les rêves de vol ou d’angoisses de chute, les rêves d’examens.

Ce qui me semble intéressant de remarquer, c’est qu’à chaque fois, une émotion assez primaire sous-tend ces rêves, une émotion tantôt étrangement absente, tantôt à la limite du cauchemar, provoquant le réveil, lorsqu’elle déborde la capacité de contenance du rêve en tant que gardien du sommeil.

Ainsi, le rêve de confusion à cause de la nudité s’accompagne d’un sentiment de honte, qui a remplacé le sentiment de fierté de l’enfant qui s’exhibe, une exhibition que l’on retrouve fixée chez le pervers, ou projetée dans un délire d’observation chez le paranoïaque, nous dit Freud.

Dans les rêves qui évoquent la mort de peSTLSrsonnes chères (parents, frères, enfants), on attendrait une douleur, dont l’absence étonne parfois le rêveur au réveil, nous dit Freud. Les plus typiques sont les rêves qui traduisent le désir de mort d’un parent, comme dans la jalousie fraternelle, ou le mythe d’Œdipe et la rivalité avec le parent du même sexe. Ces rêves peuvent tourner au cauchemar, lorsque l’affect n’est pas effacé par la censure.

Une troisième série de rêves typiques : les rêves de vol, rappellent le souvenir d’enfance d’être porté dans les bras, et tous les rêves de course, d’excitation ou de poursuites. Mais ces moments d’excitation, nous dit Freud, sont souvent suivis de pleurs, de larmes et d’angoisses de chute.

Il y a enfin le rêve d’examen, dont Freud dit qu’au-delà de la sensation de ne pas avoir été à la hauteur et l’angoisse d’échouer, qui reviennent du passé infantile, le rêve d’examen (comme tous les rêves typiques) ne donne pas lieu à des associations du rêveur qui permettraient de l’interpréter.

Cette pauvreté des associations du rêveur se retrouve dans le cas des symboles. Nos rêves sont remplis de symboles, mais ces symboles compliquent plutôt l’interprétation, nous dit Freud, car le rêveur en refuse souvent l’interprétation. Ils s’appuient sur des significations linguistiques, mythologiques et sociales que fournit l’imagerie populaire (ce qu’a développé Jung). Ils seraient donc proches d’un matériel préconscient : « Ce qui est aujourd’hui lié symboliquement fut lié vraisemblablement autrefois par une identité conceptuelle et linguistique » dit-il (I.R, p.302). Les symboles servent à la représentation des organes génitaux de l’homme et de la femme par des outils familiers, des escaliers ou des maisons, des paysages et des rivières, etc. Les rêves d’incendies ou de chute, de plongées dans des rivières, des tunnels, sont des rêves à symbolique sexuelle ou prégénitale ; ce sont des rêves urinaires, de retour au ventre maternel, ou encore de naissance difficile.

Nous avons donc deux cas extrêmes qui rendent difficiles l’interprétation du désir inconscient du rêveur : a) les contenus trop élaborés, qui peuvent être même des calculs, des raisonnements logiques, et qui reproduisent souvent des discours ou des phrases prononcées la veille du rêve, alors que le rêve procède plutôt en général par des figurations en images ; et b) les rêves typiques lorsque le contenu émotionnel a du mal à être contenu et transformé dans le rêve en affects liés à des représentations anodines. Mais tout ceci sera développé dans le chapitre sur les cauchemars, et dans les réflexions plus tardives de Freud à propos des rêves traumatiques.

À part ces cas limites, sur lesquels nous reviendrons, Freud consacre tout un chapitre aux mécanismes de censure et de travail normal du rêve, qui permettent de contenir et de masquer la réalisation du désir inconscient du rêve, de façon à préserver le sommeil. Ces mécanisme que l’analyste va devoir déjouer pour comprendre le désir du rêve. Et en premier, la condensation et le déplacement.

La condensation procède par assimilation de plusieurs éléments, par compression, comme dans le rêve de la Monographie botanique à propos des fleurs (où les rêves sont assimilés à des fleurs, et le livre sur les rêves à la monographie sur le cyclamen). Ou dans le rêve de l’injection à Irma, où Freud découvre qu’Irma condense plusieurs images de femmes, comme lui-même se trouve confondu, identifié à son père à la barbe grise.

Le déplacement traduit un décentrement du rêve de ses objets de désir principaux, pour des objets voisins ou de moindre importance, ce qui sert la censure. Au-delà de l’association libre, dans la rêverie, le rêve sur le divan, le déplacement est aussi à l’origine du transfert.

Mais il faut souligner que ces deux mécanismes — assimilés par Lacan aux mécanismes rhétoriques de la métaphore et de la métonymie, ce qui les range un peu vite dans l’ordre du langage — ne sont pas les seuls, même si Freud les met au premier plan. C’est le travail que j’ai entrepris depuis quelque années pour comprendre les mécanismes de figuration du rêve. On peut noter en effet d’autres mécanismes :

Le retournement en son contraire, ou l’absurdité qui résulte d’une inversion, qu’on retrouve aussi dans l’humour. « L’absurde dans le rêve, écrit Freud, est là pour restituer la disposition des pensées du rêve à railler ou à rire dans le même temps, par la contradiction. C’est dans cette intention que le rêve livre quelque chose de ridicule. » Et il cite son rêve de Goethe (p.281), où Goethe le grand homme attaque un jeune homme, en le traitant de fou, ce qui permet de voir l’inversion, car dans la réalité, c’est Goethe qui a été attaqué. Ce qui cache, nous le savons, l’attaque par Freud lui-même de son ami et confident Fliess, et de sa théorie des périodes.

Mais ce conflit ne peut être représenté que par un sentiment d’absurdité, d’inversion, qui traduit l’ambivalence des sentiments et un désir de mort, comme dans cet autre rêve, celui du fils qui a veillé son père mourant, et qui le voit lui parler « car il ne savait pas qu’il était mort » (I.R. p.366). La dramatisation, la mise en image, font le jeu de la régression de la pensée vers des formes peu élaborées, d’où également des images inversées, de bas en haut par exemple.

La répétition est une des formes de figuration évoquées par Freud à plusieurs reprises, mais qui ne fera pas l’objet d’un sous-paragraphe de son livre, comme la condensation et le déplacement. Aux limites de la réalisation du désir, cette répétition ne va pas forcément jusqu’au cauchemar ou au rêve traumatique, sur lesquels il reviendra plus tard. Il cite ainsi plusieurs fois la surdétermination d’un élément du rêve, l’idée du “rêve dans le rêve”, ou que le sujet se rêve en train de dormir, ou encore des répétitions qui partent d’une réalité perceptive qui se répète dans le rêve.

Toutes ces figures sont en fait le résultat d’une régression pour préserver le sommeil, où le narcissisme du rêveur est au premier plan (comme l’évoque B.Chervet, Le rêve dans le rêve, 2006). On pense ici aux “fantasmes concernant la vie intra-utérine, le séjour dans le corps de la mère” évoqués par Freud (I.R. p.343), fantasme de retour au ventre maternel qui fait le lit du sommeil profond, dans ses élaborations plus tardives.

Je terminerai par un dernier mécanisme du rêve, qui résulte de la censure lorsque celle-ci provoque des coupures, des zones opaques ou blanches dans le rêve. Son action ne va pas toujours jusqu’à entraîner le réveil pour éviter la répétition d’un vécu traumatique, mais elle ne se réduit pas à dissimuler le désir du rêve ; elle apparaît dans des zones du rêve qui semblent coupée, floues, ou bien elle se traduit par une sensation d’inhibition, de paralysie. Freud évoque ici l’idée de la castration ou de la mort. Dans ses élaborations ultérieures, lors de la seconde topique, la censure est elle-même la réalisation d’un désir, mais celui d’une punition par le Surmoi pour un désir sexuel interdit.

Du fait de ma pratique avec les cas limites et en psychosomatique, il m’est venu l’idée de développer les mécanismes de figuration de Freud, afin de  dépasser la question du symbolisme du rêve. Une notion que Freud a utilisée, mais dont il est revenu après les excès de Jung, qui voulait les réduire aux symboles culturels, à des archétypes de l’inconscient collectif, pour éliminer leur sens sexuel, enraciné dans l’histoire du développement de l’enfant, et donc, par la même occasion, l’aspect sexuel de l’Œdipe qui nous concerne tous.

En relisant les Minutes de la Société de Vienne, j’ai découvert qu’il avait indiqué dans une discussion avec ses élèves viennois en mars 1915 qu’il avait clairement tranché, et préféré les fantasmes originaires qui constituent l’Œdipe aux symboles de Jung et de Steckel (Freud 1912-1918, p.323). Sans doute pour leur caractère ouvert, ce qui leur permet d’être habités par l’expérience du sujet pour se transformer en fantasmes plus élaborés. Comme les mécanismes de figuration, les pictogrammes d’Aulagnier ou ou les pré-conceptions de Bion, ces fantasmes ne se réduisent pas à une pensée collective, mais ils organisent la pensée depuis ses origines, aux sources du rêve ; et s’ils ne sont pas fixés par des traumas, ils permettent une vision plus dynamique des représentations.

Dans mon livre sur Le travail du psychanalyste (2017), je développe l’idée que les fantasmes originaires sont des opérateurs qui organisent très tôt la pensée, au niveau des émotions et des formes primaires de la représentation, au stade de l’imitation motrice de la perception entre l’enfant et sa mère. Ils permettent de comprendre comment les fantasmes s’élaborent et entrent en résonance, depuis la chanson de gestes mère-bébé jusqu’à leur traduction en images, puis en mots. La trace des fantasmes primitifs véhiculés par la famille, le maternage et l’éducation se retrouve ainsi dans les symboles, les représentations, et les mécanismes de figuration du rêve.

Le rêve, nous l’avons vu, est avant tout une mise en images, mais avec parfois une résonance affective, contenue pour éviter la décharge et le réveil.

La trace des formes primitives ou motrices de la représentation persiste dans les mécanismes de figuration du rêve que nous avons recensés. Ceci me semble cohérent avec ce que Freud dit à Tausk en 1915, toujours dans les Minutes, qu’il n’a jamais prétendu que les fantasmes originaires se transmettaient sous forme de complexes. Il émet l’idée qu’ils sont constitués au départ d’impressions de mouvement à l’occasion d’activités pulsionnelles, comme une “mécanique de la psyché”. Cette mécanique fait penser aux mécanismes de défense que l’on retrouve dans les symptômes névrotiques. Mais Freud les a surtout étudié dans les mécanismes du rêve pour dissimuler, refouler et censurer les contenus venus de l’inconscient, les émotions et les mouvements pulsionnels qui conduiraient sinon à la décharge, au passage à l’acte et au réveil, voire au somnambulisme.

Ainsi, dans le fil de cette formulation, on peut déduire :

1) que le déplacement est dans le fil d’un mouvement de séduction (le mot séduction venant du mot latin seducere qui signifie détournement, attraction),

2) que la condensation traduit l’identification de deux personnes (l’imitation, l’incorporation cannibalique, meurtre du rival œdipien pour s’attribuer ses pouvoirs).

3) que le retournement en son contraire exprime un conflit ou une opposition dramatisée, et représente  l’aspect négatif de la scène primitive entre les parents.

4) que la répétition du rêve dans le rêve peut figurer le retour au ventre maternel ou la naissance,

et 5) que la censure représentée par une zone floue, une coupure, peut évoquer la castration, la perte, ou le manque de pénis.

Nous avons ainsi les cinq fantasmes originaires constitutifs de l’Œdipe, mais dans leurs formes les plus précoces, transmises ni par la génétique ni par l’éducation, mais par le holding, le maternage et la censure de l’amante (selon M.Fain), liée au tiers paternel dès les premiers temps de vie de l’enfant. Leur mise en image est la figuration la plus élaborée de ce qui sinon menacerait le rêveur d’un réveil par une décharge émotionnelle, motrice ou hallucinatoire, au lieu d’un affect lié à des représentations contenantes grâce au travail du rêve.

  1. c) Pour illustrer cette question des mécanismes de figuration et de censure du rêve, je vais donner le bref exemple d’une femme (très éloignée de toute culture analytique) venue me consulter car elle souffrait de son couple avec un ami qui n’assurait pas sa sécurité, et avec qui elle avait du mal à avoir des relations sexuelles satisfaisantes. Elle avait une enfance difficile, des parents séparés très tôt, et un oncle gentil mais qui devait abuser d’elle, sa mère ne l’ayant pas protégée.

Dans son analyse, elle commença par me dire qu’elle ne rêvait pas depuis longtemps, mais qu’elle avait le souvenir de rêves répétitifs, enfant, où elle rêvait qu’elle s’envolait dans l’escalier en planant, ou encore qu’elle tombait dans un trou sans fond, avec des bruits de coups. C’étaient des rêves qui la poursuivaient la journée, et qui lui donnaient des angoisses lorsque était seule chez elle, ou dans l’obscurité. En analyse, après un certain temps à me dire qu’elle ne rêvait pas, elle se souvint un jour d’un rêve sur lequel elle ne pouvait pas beaucoup associer, et qui me semblait ainsi proche des rêves typiques peu élaborés du début (son rêve de vol et de chute). C’est un rêve de vol où elle était ballotée de droite et de gauche ; « Ça cognait, me dit-elle, mais ce n’était pas trop grave, c’était plutôt amusant ».

On voit ici le retour d’un rêve typique de vol, de séduction, comme un enfant porté dans les bras rêve qu’il vole, mais avec la menace de chute qui figure la castration du désir lorsque celui-ci dépasse le limites du contenant maternel  : la  mère, la maison qui ne protège pas, où l’on voit un symbole freudien, peu élaboré, l’escalier figurant le sexe féminin. Et un thème de scène primitive, probablement.

La différence avec ses rêves d’enfant, me dit-elle, c’est qu’elle se sent portée, ici, sur le divan, par ma présence, alors que sa mère ne la portait jamais et qu’elle a le souvenir d’avoir été laissée souvent seule, par exemple pour revenir de l’école à alors qu’elle n’avait que six/sept ans (et le souvenir d’un exhibitionniste). Son compagnon actuel la laisse aussi trop souvent seule pour aller travailler dans son bureau, la nuit.

Rêver à deux, me dit elle alors, c’est mieux que rêver toute seule. Je suis séduit (dans mon contre-transfert). J’ai l’impression d’entendre une citation d’Ogden, l’analyste américain inspiré par Bion. Mais je me souviens de la figure composite du séducteur, depuis son père parti tôt pour une mairesse, jusqu’à l’oncle incestueux et son premier mari qui l’a trompée très vite. Je me retiens d’être “gentil” et je l’interroge sur les coups contre les murs, qui me paraissent la partie sur laquelle elle associe le moins. Elle me dit alors qu’elle ne voit pas. Ce n’est qu’après plusieurs mois d’analyse qu’elle me dira qu’après leurs disputes ses parents se retrouvaient la nuit, et que sa mère lui a demandé une fois si elle ne les entendait pas. La scène primitive, vous dis-je, et le rêve absurde qui fait qu’elle n’avait pas peur de tomber dans son dernier rêve, soit l’inverse de son rêve répétitif d’autrefois. L’aspect hystéro-phobique du rêve s’est donc déployé dans un second temps, au bout d’un certain travail analytique qui lui a permis de consolider ses mécanismes de défense et de faire des rêves moins pauvres, moins proches de cauchemars débordant au réveil, avec sa peur de l’obscurité dans laquelle elle allait jusqu’à voir des personnages monstrueux.

  1. d) La question des affects est l’objet d’un long passage de L’interprétation des rêves, car leur liaison est un enjeu majeur du travail du rêve en tant que gardien du sommeil, dans la réalisation hallucinatoire du désir que produit le rêve. Pour Freud, les affects dans le rêve sont l’objet principal du travail de la censure, pour qu’ils soient réprimés, déplacés sur des objets insignifiants ou symboliques (un lion, pour un personnage à barbe de lion, par exemple) ou retournés en leurs contraires (le rire qui remplace les larmes). Si l’émotion déborde (c’est ainsi que je me représente l’affect mal lié), le rêveur n’a plus d’autre solution que le réveil, et son désir de dormir est alors sacrifié.

Les émotions en cause, comme les mécanismes de figuration, sont en nombre assez limité. La plus évidente est l’angoisse, qui traduit un débordement de l’excitation, et se retrouve dans la phobie ou ce que Freud nommait la névrose d’angoisse. Les rêves de conflit ou d’agression, qui expriment des colères ou des émotions violentes, ne sont pas rares non plus. Certains rêveurs peuvent se réveiller en larmes, avec l’impression d’avoir perdu un objet précieux, ou de se retrouver perdus, abandonnés. Ce peut être aussi un rire ou un moment d’émerveillement devant la beauté, une image qui suscite l’admiration.

Les émotions qui débordent, dépassant les affects bien liés à des représentations qui les contiennent, reste une question pour moi, comme j’ai tenté de l’aborder dans mon livre (2017).

Cela interroge la traduction du terme allemand Affekt, le mot émotion me semblant parfois plus approprié que le mot français affect, si on lit Freud attentivement. Ainsi, Freud dit par exemple : « Je suis amené à me représenter le déclenchement d’un affect comme un processus centrifuge, mais orienté vers l’intérieur du corps, analogue aux processus d’innervation motrice et sécrétoire… La répression des affects ne serait pas un effet du travail du rêve, mais une conséquence du sommeil…» (I.R. p. 399). Dans ses premiers textes écrits en français, il emploiera d’ailleurs le terme d’émotion, au lieu d’affect.

  1. e) L’interprétation des rêves dans la cure

Ce que nous avons vu à propos de l’angoisse ouvre deux questions :

1) existe-t-il une nosologie psychanalytique des rêves, qui permette de faire le diagnostic d’une orientation névrotique probable, ce qu’on tente d’évaluer lors des premiers entretiens avec un patient : phobie, hystérie, névrose obsessionnelle ou dépression névrotique ? Ou peut-on repérer, au-delà de la névrose, un état-limite ou une affection psychosomatique ?

2) La question de l’interprétation des rêves ; comment interprète-t-on les rêves selon les différentes pathologies dont ils témoignent ? Y a-t-il une stratégie pour cela ? Sans aller jusqu’à fétichiser les rêves, ces objets transitionnels de la psyché, nous met en garde J.B.Pontalis (Entre le rêve et la douleur, 1977).

Ces deux questions sont assez liées, mais restent encore assez peu abordées par les différents collègues qui ont écrit sur le rêve. Freud a surtout écrit sur la surdétermination du rêve, et la difficulté d’interpréter les rêves qui dissimulent, sous le couvert de l’élaboration secondaire, leurs contenus les plus inconscients. Il prescrit au patient de raconter plusieurs fois le même rêve, afin de repérer les variantes des passages qui focalisent la résistance.

Il est ainsi clair qu’on ne peut donner un sens d’emblée et faire un diagnostic immédiat à partir du rêve, comme le feraient les onirologues qui foisonnent à nouveau de nos jours, comme à l’époque des chamans et des diseurs de bonne aventure. On doit faire appel aux associations libres du rêveur, et prendre le temps de chercher le sens latent, ce qui nécessite souvent au minimum plusieurs séances, parfois beaucoup plus, comme Freud le raconte dans l’Interprétation des rêves. L’analyste devra faire attention à ne pas centrer son analyse sur le sens manifeste ou symbolique des rêves, qui constitue souvent une façade défensive au service de la censure.

On peut juste ébaucher de dégager un style névrotique, à partir du rêve et des associations qu’il engendre. Ainsi, un rêve très élaboré, qui donne naissance à des ruminations et de la culpabilité, peut évoquer un style obsessionnel.

— Un rêve théâtral mêlant le désir et l’amour en conflit peut être l’indice d’une structure hystérique (M.Fain, C.David ; Aspect fonctionnels de la vie onirique, 1962). Les coups contre les murs du rêve de ma patiente en sont un exemple.

— Des rêves avec des personnages ou des animaux inquiétants, un risque de chute ou des vertiges, peuvent faire penser à une structure phobique. Jusqu’à la dépression névrotique qui peut se traduire par des pertes, des voyages ou des absences dans le rêve. Je renvoie ici à mes livres sur Le travail du psychanalyste et sa clinique (2017).

— Mais autant avec une structure névrotique, on doit attendre que la trame du rêve se dénoue, et que les rêves successifs dévoilent les résistances en se répétant, autant, avec une structure limite, psychotique ou psychosomatique, le rêve échoue à préserver le sommeil de la pression des désirs insatisfaits, par un accomplissement hallucinatoire du désir, masqué et contenu par la censure.

Chez ces patients, les rêves sont tantôt des cauchemars qui restent longtemps en mémoire, tantôt systématiquement oubliés, et le sujet dit alors qu’il ne rêve jamais. Cela diffère de l’oubli partiel des rêves qui est le signe d’un refoulement réussi des désirs qui pourront réapparaître dans des rêveries diurnes ou des projets liés au désir ; le sujet dans ce cas se souvient vaguement avoir rêvé et de quelques bribes de rêve qu’il est capable retrouver occasionnellement. Ici, les cauchemars ou l’oubli systématique traduisent l’échec d’un travail interprétatif personnel de ses propres rêves, du style : « Ça m’a touché, j’en ai rêvé ! »

L’interprétation de Freud est que le récit d’un rêve est la traduction par la parole d’une série de représentations ou d’images produites sur “l’autre scène” de l’Inconscient, au cœur du sommeil.

Depuis Michel Jouvet dans les années 60 (Le sommeil et le rêve, 1992), les découvertes des neuro-physiologistes ont confirmé que le rêve, nommé par Jouvet “sommeil paradoxal”, doit être transformé au réveil pour être soumis à l’élaboration par la pensée verbale — en processus secondaire, selon Freud.

Mais comme le dit justement G.Szwec (1986), ce processus de traduction du sommeil paradoxal, qui va de la sensorimotricité au langage en passant par l’image, sert aussi le refoulement. Le rêve serait autant un processus de décharge au service du plaisir, qu’un agent de la censure. Pour lui la narcolepsie (syndrome de Gelineau) ou certaines crises d’épilepsie sont ainsi la manifestation psychosomatique d’un échec de la fonction onirique, en deçà de l’hystérie.

Les personnages et les objets qui figurent dans les rêves sont la reprise de vécus ou d’événements récents par le sujet, réorganisés pour les soumettre aux contraintes du programme génétique, selon Jouvet — au désir inconscient plongeant jusqu’aux confins du Ça somatique, selon Freud. Le sujet y figure souvent lui-même, plus ou moins dissimulé derrière d’autres personnages.

De fait, des auteurs post-freudiens ont parlé de la valeur prospective du rêve, soit la capacité d’anticipation de l’avenir, et de préparation aux épreuves de la réalité apparues la veille, ou dans l’histoire du sujet. C’est l’idée déjà évoquée par Jose Rallo Romero en 1974, dans son Rapport au Congrès des analystes de langue française à Madrid et par J.Bergeret dans sa discussion de ce rapport.

C’est aussi ce que suggère J.Guillaumin dans Le rêve et le Moi (1979), à propos des rêves récapitulatifs, des rêves prospectifs, voire prophétiques. Cet aspect rejoint le désir d’intégrer les cauchemars, les rêves répétitifs ou traumatiques dans une réalité réparatrice, par un appel à l’autre (à un tiers protecteur, pour J.Guillaumin) et à sa fonction interprétative, lorsque le moi peut compter sur l’objet. Récemment Tobie Nathan en a fait le sujet d’un livre (2011), qui dénonce les insuffisances de L’interprétation des rêves freudienne quant à cette fonction prospective du rêve.

En fin de compte, le rêve tente de transformer les traces mnésiques pour aboutir au plaisir qui a été insuffisant ou absent durant la veille, et obéir au principe de plaisir (Freud). Lorsqu’il n’y parvient pas, il se limite à reproduire les traces mnésiques de ces expériences insatisfaisantes dans la compulsion de répétition : le caractère traumatique domine et c’est le cauchemar qui l’emporte. Ces traces seront reprises dans le récit du rêve à un tiers (parent, confident, ou le psychanalyste), ou dans une rêverie diurne, qui vont leur donner une seconde chance de s’organiser.

C’est le but de la mise en mots, même si elle échoue toujours en partie ; pour que les rêves, les fantasmes, puissent aboutir à des mises en scène du désir permettant d’en prendre conscience et de fournir des buts à atteindre, tout en différant suffisamment leur réalisation pour pouvoir les accorder avec la réalité comme avec la morale (l’instance du Surmoi-Idéal).

4) Échecs du rêves : absence de rêves, rêves fleuves, rêves crus, cauchemars

Voici donc venu le moment de parler des rêves qui semblent contredire la réalisation du désir, ce que Freud a tenté de contester au début. Il y est revenu par la suite, à propos des rêves traumatiques et avec sa seconde topique, comme il l’évoque dans son Abrégé de psychanalyse, en 1938.

Lorsque les désirs de l’inconscient sont trop puissants, le désir de dormir et de revenir dans le sein maternel est interrompu, nous dit Freud, et le dormeur doit s’éveiller. Cela pose la question de la qualité de l’appareil représentatif dont l’appareil psychique dispose pour “traduire” (contenir) les émotions, les mouvements du corps et ses éprouvés sensoriels malgré leur réactualisation traumatique (dans les vécus traumatiques récents) et pour transformer l’excitation inconsciente en pulsion, représentée dans le rêve par des images. Lorsque la pulsion est débordée par la violence fondamentale (J.Bergeret), l’excitation ou l’émotion primaire, le Moi est contraint de se mobiliser pour le réveil.

Il s’agit d’un échec du travail du rêve, dont il existe de nombreuses formes cliniques. Ce sont soit des rêves ratés, qui ne font que reprendre des pensées de la veille sans aucune fantaisie ni images, soit des rêves oubliés si bien que le sujet pense qu’il ne rêve jamais, soit des rêves fleuves, multiples et interminables, ou encore des rêves crus réduits à une image vive ou à une sensation, jusqu’au cauchemar, au somnambulisme.

Les rêves pauvres, les rêves crus se limitent à une image, à une sensation ou à une émotion (de l’angoisse à l’orgasme), voire à un geste ébauché. De même les rêves quasi somnambuliques n’empêchent pas la décharge motrice (un sursaut, un mouvement qui réveille, un geste agressif, un coup sur l’oreiller ou contre soi-même). Ces rêves sont plus fréquents chez les patients atteints de névroses actuelles, de troubles limites, ou psychosomatiques. Ce sont des embryons de rêves qu’on peut retrouver, nous le verrons, par un travail analytique actif et ciblé.

Les rêves fleuves, à l’inverse, sont souvent l’émanation d’un clivage, avec une élaboration poussée vers la pensée et les processus secondaires. Cette élaboration se fait sur un mode hyperactif, scindé de l’inconscient primaire qui ne s’exprime que par une hypermentalisation, ou une sorte de manie banche, comme on en voit chez les sujets allergiques par exemple (F.Duparc, 2001).

Les cauchemars surviennent lorsque la charge émotionnelle déborde la contenance du Moi du rêveur, ses capacités de refoulement et la censure du Surmoi. Ils représentent l’échec de la traduction représentative des émotions en affects modérés, des sensations et des mouvements en images, avant la dernière traduction en mots pour le récit du rêve.

Pour J. Guillaumin, un des premiers à avoir insisté sur cet aspect en 1979 (dans Le rêve et le Moi), l’image est en effet le lieu de passage privilégié par lequel le moi vigile et le moi onirique se rencontrent : d’un côté la vie pulsionnelle qui prend sa source dans l’éprouvé corporel le plus intime, soit les racines, l’ombilic du rêve ; et de l’autre les restes diurnes, la relation avec les objets. L’image est ainsi le produit de la traduction ou du transfert, disait Guillaumin en corrigeant la traduction réductrice du terme de Freud Uberträgung dans L’interprétation des rêves.

Ces échecs du rêve viennent d’un excès d’excitation traumatique, d’un affect trop intense, ou d’un vécu récent source d’insatisfaction, qui fait résonance avec un vécu traumatique du passé. Le sujet est incapable de produire un rêve assez protecteur pour son sommeil, qui puisse anticiper la réalisation de ses désirs en attente.

Ce matériel sensoriel ou émotionnel de l’inconscient primaire, dit Fain (dans Aspects fonctionnels de la vie onirique en 1963) est en manque de représentations visuelles suffisantes pour une élaboration hallucinatoire.

Pour S.Bottela (2005) comme pour G.Szwec, la formation du rêve n’est possible qu’à travers un processus de traduction, qui part du rêve physiologique, du sommeil paradoxal, soit “l’ombilic du rêve” (comme le désigne Freud), pour parvenir à l’image, et enfin au récit du rêve, lorsque le rêveur s’éveille et que son préconscient le traduit en associations libres par la parole. Le sujet se réveille, et va conserver le souvenir du rêve pour pouvoir le transformer en récit à raconter à un tiers, un interprète, ou pour tenter de l’interpréter lui-même une fois réveillé.

Nous verrons quelle stratégie l’analyste doit tenter lorsque les cauchemars sont répétitifs comme dans les névroses traumatiques, ou réduits à des sensations, des images ou des mouvements, et qu’ils ne peuvent faire l’objet d’une traduction en récit. Les rêves des névroses traumatiques, qui ramènent le sujet à la situation traumatique, ont été un des arguments de Freud pour justifier la compulsion de répétition et la pulsion de mort. On peut aussi y voir un désir d’emprise, de maitriser la situation traumatique pour en éviter la répétition.

Le fait de se réveiller au milieu de son cauchemar est aussi une façon d’en appeler, comme l’enfant qui crie, à un tiers protecteur pour “transférer” l’impossible à satisfaire ou le vécu traumatique, à un sujet qui puisse l’apaiser — une troisième topique qui inclut l’objet tiers comme enveloppe pare-excitante d’appoint (Duparc, 2006). Dans celle-ci, |’appareil psychique du sujet est encore en gérance par un objet d’étayage qui soutient son désir ; par l’identification projective, l’appel à la rêverie maternelle de Bion, dans ce qu’il nomme « la capacité de rêverie la mère » (1967, Réflexion faite).

Récemment G.Civitarese (dans Le rêve nécessaire, en 2016) a repris ces idées de Bion, et celles d’Ogden pour qui le rêve, en analyse, est un rêve à deux qui en appelle à la rêverie de l’analyste. Comme dans le célèbre rêve raconté par Freud : « Père, ne vois-tu pas que je brûle ? », l’analyste est attendu pour achever le travail du rêve, de réalisation du désir, là où la compulsion à la décharge et la pulsion de mort semblent l’emporter. Le cauchemar est un embryon congelé, en souffrance d’un projet parental.

5) La reconstruction du rêve

Et c’est pourquoi le cœur de l’analyse est la mise en parole par le sujet de ses rêves et de ses fantasmes, qui vont se transformer en rêveries diurnes, se traduire en désirs, et se relier à des projets ou des ruminations plus ou moins réalistes.

Tout sujet s’efforce en général de donner sens à ses rêves de la nuit (surtout aux cauchemars), en cherchant leur valeur symbolique, avec l’aide d’un proche, parfois d’un gourou, d’un chaman, d’un onirologue … ou d’un psychanalyste. Ce phénomène est amplifié par la démarche de consultation, mais pour que le sujet puisse les dire, il faut qu’il ait établi une relation de confiance suffisamment bonne (un transfert de base, selon C.Parat) pour pouvoir les livrer au cours de son récit en association libre. La cure de parole peut alors débuter, comme une tentative de représentation de ce qui n’a jamais pu se dire, à partir des fantasmes et des rêves inconscients. C’est un travail de prise de conscience, de retour des souvenirs et des fantasmes refoulés, pour assurer l’élaboration des éléments historiques qui ont eu un effet traumatique. Afin que le désir, cette fois, puisse mener à bien sa tâche, d’indiquer un but et un sens au sujet dans sa vie, sans se heurter aux limites que le passé lui a imposées.

À travers les rêves, la mise en conte ou la reconstruction du fantasme, le but de la mise en parole sera d’assurer cette fonction des fantasmes inconscients, d’élaborer la représentation du désir. La libre association par la parole dans la cure va permettre au patient, grâce à la détente sur le divan et au silence de l’analyste, une régression aux confins de la pensée et des processus primaires. Un rêve sur le divan, sans trame logique, sauf en après-coup, dans le travail d’auto-interprétation en début et en fin de séance. Mais s’il ne peut produire un rêve suffisamment protecteur pour son sommeil et la réalisation de son désir, le patient ne saura tirer bénéfice d’une cure analytique sur le divan.

En effet, si les excitations par les restes diurnes et à la vie pulsionnelle ne trouvent, pour les lier par la censure, que des représentations de mauvaise qualité sans épaisseur symbolique : des “représentations-limites” (Manuscrit K. Freud 1896), ces “formes” sensori-motrices peu élaborées ne peuvent se traduire en images, en représentations de chose se reliant à l’affect et au langage.

Au lieu d’un vrai rêve, elles produisent des rêves de couverture sur lesquels le sujet ne peut associer, des rêves crus, des cauchemars, des rêves sans contenu ou des rêves blancs, proches de l’hallucination négative. Au lieu de fantasmes autoérotiques ou de rêveries, le sujet ne dispose que de ruminations, d’agirs somnambuliques, de comportements stéréotypés, toxicomanes ou autocalmants.

La cure analytique conduira à l’échec du processus, à une lassitude de l’analyste, et du côté du patient, à des agirs, des interruptions ou des somatisations. C’est ici qu’une technique de reconstruction du rêve à partir de ses ébauches avortées sera nécessaire afin de restaurer la libre association et de transformer le discours défensif barrant la résonance de l’Inconscient en une parole proche d’un rêve accomplissant le désir.

Dans les névroses actuelles et les affections psychosomatiques, en particulier, les troubles de la fonction onirique sont fréquents. Si un sujet ne peut produire de rêves protecteurs pour le sommeil et la réalisation du désir, une cure analytique classique lui fait courir des risques de décompensation somatique, à moins de renforcer les paramètres défaillants de son système sommeil-rêve. Car il souffre de rêves avortés, d’embryons de rêves incapables de donner lieu à des souvenirs. Ceux-ci ressemblent tantôt à des pensées conscientes sans émergence de l’inconscient, tantôt débordent et provoquent le réveil, sans qu’il soit capable d’en saisir autre chose qu’une noyau hypercondensé, sans association possible, proche de la perception ou de la motricité.

Ces rêves traumatiques sont mus par la compulsion de répétition, et cherchent un contenant pour être représentés, un appareil à rêver (la capacité de rêverie maternelle de Bion), là où ils ont fait défaut face au trauma. Les cauchemars, pour paraphraser Freud dans le Complément métapsychologique à la théorie du rêve (1917), font appel à un veilleur de nuit ou à un interprète, à un destinataire extérieur qui puisse jouer le rôle d’un pare-excitation et achever la transformation du cauchemar en rêve, de l’avorton en enfant de la nuit, sous l’effet du transfert.

Partant de là, pour accompagner ces patients en mal de rêves, on peut élaborer des stratégies pour rétablir le rôle de gardien du sommeil et sa fonction de réalisation hallucinatoire du désir.

— Avec des patients qui ne rêvent pas, souffrent d’insomnie ou de réveils nocturnes sans rêves, on tentera d’attirer leur attention sur des ébauches qui ne leur paraissent pas de vrais rêves, d’autant que cela induit une blessure narcissique chez eux, qui savent que l’analyste s’y intéresse, et qui souffrent de ne pas en avoir à raconter, surtout s’ils ont aussi une pensée pauvre en associations.

On peut leur dire alors, en prenant garde qu’ils ne le prennent pas comme une pression, qu’ils font sûrement des rêves, mais qu’ils les oublient car ils leur paraissent sans intérêt. Or même un rêve réduit à une sensation, une couleur ou une impression de mouvement, lors d’un réveil nocturne, peut avoir un sens. On aura alors la surprise de recueillir des embryons de rêves — des rêves d’incendie, de dédoublement, de vol dans un nuage blanc ou de chute dans un précipice — qui ont souvent une ressemblance avec ce que Freud appelait des “rêves typiques”. À défaut on peut dire au patient qu’il peut faire des équivalents de rêve en séance, sous forme de sensations corporelles.

La relaxation psychanalytique permet de repérer ces équivalents mal mentalisés : ainsi, avec un patient qui a une secousse dans les épaules, on peut attirer son attention sur ce phénomène, et s’entendre dire qu’il a eu l’impression fugace que le divan bougeait, ou qu’il tombait. Le dépouillement des tensions (comme les habits qu’on enlève pour s’abandonner au sommeil) favorise la régression au ventre maternel évoquée par Freud, et l’enveloppe du sommeil figurée par la relaxation rend possibles ces “rêves éveillés”, absents dans la pensée hypervigile du sujet. Bien sûr, il faut du temps pour en arriver à ce degré de confiance, et que l’analyste évite de faire intrusion avec des questions trop insistantes.

— En cas de cauchemars répétitifs, ou de rêves qui réveillent, la stratégie la plus opérante est de chercher à restaurer la fonction du rêve de réalisation du désir, ce qui nécessite que l’analyste, au lieu d’interpréter le rêve en le ramenant à un traumatisme, cherche plutôt à le modifier, à construire le scénario du rêve qui aurait pu figurer un désir. Il fait avec le rêve ce que ferait un bon conteur pour enfant, en transformant l’horrible fait divers en conte de fée dans lequel une issue favorable est entrevue, ce qui permet de retrouver le sommeil.

Ainsi, un rêve de chute peut être envisagé comme un désir du patient de laisser tomber une partie de sa vie, et l’analyste peut imaginer un parachute qui va s’ouvrir pour le patient avant qu’il n’arrive au sol. L’image du parachute, qui semble une suggestion, une liberté littéraire excessive du conteur-analyste, vient pourtant plutôt, en général, comme une sorte de chimère, au sens où l’entend M. de M’Uzan (1996). On peut ainsi montrer au patient qu’il a contribué à cette image en évoquant son intérêt pour le parapente, par exemple, ou sa façon d’attendre des surprises de dernier moment : l’interprétation lui appartient donc aussi, et il est co-créateur du conte ainsi réalisé, afin de mettre le traumatisme à l’écart, ne serait-ce qu’un moment pour calmer le feu de l’excitation. Je dois dire qu’il m’est même arrivé de me référer à un conte appartenant à la culture d’origine de certains patients, ou à leur culture familiale infantile, pour soutenir l’aspect créatif de la construction.

Cet aspect de construction du rêve réalise ainsi l’objectif stratégique de ramener le cauchemar à un vécu traumatique réel, reconstruit à partir du rêve, pour le transformer aussitôt et lui trouver la fin heureuse qu’il aurait dû avoir. L’identification du traumatisme, son élaboration psychique, ne peuvent en effet se faire de façon constructive que si le “mauvais objet” au sens kleinien du terme est neutralisé, évacué, grâce à un “bon objet” qui constitue la fin heureuse, ou l’objet secourable.

Ceci évite le piège de certaines interprétations, qui enfoncent le sujet dans la douleur traumatique du passé, ou dans un transfert négatif. Je pense ici à un travail intéressant de J.M.Quinodoz sur Les rêves qui tournent une page (2001), qui montre que même des rêves angoissants et régressifs qui apparaissent au bout d’un certain temps d’analyse, peuvent avoir un but positif, qui est de se défaire d’un passé traumatique, d’une défaillance du moi appartenant au passé. La construction de l’histoire est ainsi un moyen de dégager l’avenir du désir des pièges de l’enfermement dans la répétition mortifère. Et de restaurer le travail du rêve, qui est de préparer le sujet à un accomplissement possible de ses désirs.

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825a1d_45ae466fa3ef4de8b941517b9afb15e6~mv2A l’occasion de la parution d’ un ouvrage collectif aux éditions Ithaque sur l’œuvre théorique du psychanalyste P. Federn, Investissement du Moi et actes manqués

Florian Houssier, qui a coordonné l’ouvrage détaille pour Aspasia  de larges éléments biographiques de la vie de ce pionner du mouvement psychanalytique.

Paul Federn fait partie des psychanalystes pionniers que le temps a effacé des mémoires. L’étroite collaboration de Federn avec Freud dura pourtant trente-cinq ans, durée inégalée par aucun autre des proches de Freud. Dans une lettre du 16 novembre 1938, Freud témoigne des qualités professionnelles qu’il reconnaissait à ce membre très actif de la Société Psychanalytique de Vienne : il le cite comme « notre membre le plus éminent, remarquable aussi bien par ses travaux scientifiques que par son expérience d’enseignant ou ses succès thérapeutiques » (Federn E., 1989, p. 445).

Ses travaux pionniers, consacrés à la psychothérapie des psychoses et à une métapsychologie phénoménologique du Moi, restent un héritage conséquent dans l’histoire des idées, résonnant avec des préoccupations théorico-cliniques toujours actuelles. Son analyse de l’organisation de la société primitive ou encore son souci d’une prophylaxie à travers des ouvrages de diffusion de la psychanalyse en font un auteur aux orientations diverses et complexes dont la richesse des travaux est loin d’être épuisée. Pour Federn, comme pour bien des psychanalystes de la première génération, vie et psychanalyse étaient intriquées au point de se confondre dans la poursuite d’un idéal, humain comme thérapeutique, partagé avec Freud (Houssier et al., 2016).

***

Paul Federn est né le 13 octobre 1871, à Vienne ; troisième enfant de ses parents à la suite de deux garçons, il est l’aîné de deux sœurs et un frère. Son père Salomon, fils de rabbin, est un homme libéral, un humaniste et un penseur libre. Il est l’un des premiers juifs à avoir l’autorisation d’exercer la médecine à Vienne, où il traite les familles riches comme les plus démunies. Sa mère, Ernestine Spitzer, est la fille cadette d’un riche marchand de vêtements ; elle épouse son professeur S. Federn en 1867, avant de se faire connaître pour son activisme dans le mouvement pour l’émancipation des femmes (Urbach, 1972).

Pour Paul, de sensibilité socialiste, comme pour l’ensemble de sa fratrie, la vie n’a de sens qu’en termes d’engagement pour une cause. Malgré son aspect impressionnant – une barbe noire qui devint plus tard grisonnante, des yeux perçants sous des sourcils touffus, une voix tonitruante et une stature imposante – Federn aime se promener dans les rues de Vienne et lier conversation avec les passants par simple curiosité de faire leur connaissance. Il est décrit par E. Weiss (1966), son principal élève, comme ayant un tempérament utopique et romantique ou encore comme un homme mélancolique et extrêmement doux.

Sous l’impulsion d’un père qui prescrit une carrière pour chacun de ses fils, Paul étudie la médecine alors qu’il penche pour la carrière de biologiste. Il obtient son diplôme à l’université de médecine de Vienne en 1895, puis il passe sept ans en internat à l’hôpital général de Vienne. Federn élabore sa propre pratique en tant que spécialiste en médecine interne. En 1902, à trente ans, la lecture de « L’Interprétation des rêves » (Freud, 1900) le fascine et il souhaite dès lors ardemment rencontrer son auteur. Federn travaille alors aux côtés de Nothnagel, un des maîtres de Freud à la faculté de médecine de Vienne (Houssier, 2017), qui le présente à Freud. A partir de ce moment là, Federn fut un ardent et inconditionnel admirateur du créateur de la psychanalyse, son transfert sur Freud prenant le relais de son admiration pour son père. A Federn considérant que « L’Interprétation des rêves » représente « la Bible » (Federn E., 1990, p. 51), Freud répondit en écho en le surnommant « l’apôtre Paul ».

En 1903, il est le quatrième adhérent de la Société du mercredi (Houssier, 2014), précédé seulement par Adler, Stekel, et Reitler. Il devient un participant régulier de ce rendez-vous original instauré chaque semaine chez Freud. Son absence lors de ces rencontres est tellement rare que Freud lui écrit un jour : « C’est inouï que vous ayez manqué la réunion hier ! » (Weiss, 1966, p.145).

Bien que rien ne prouve que Federn ait été analysé, il semble avoir été formé par Freud et mené une autoanalyse sous sa guidance. Freud aida notamment Federn à résoudre des difficultés conjugales au début de son mariage (Federn E., 1990). En décembre 1905 sa fille, Annie, naît de alors que Federn traite une femme peintre schizophrène chez lui avec l’aide de sa femme. Le traitement réussit et la patiente devint une amie de la famille. En juillet 1910, naît son fils Walter à propos duquel Federn écrit : « En observant mon fils Walter, je suis convaincu que la névrose infantile est une chose qui existe » (Ibid, p. 314). Finalement, chez Walter, les symptômes obsessionnels graves relèvent d’intenses mouvements défensifs contre une schizophrénie latente. Ernst, le cadet, naît en août 1914 et participera largement à restituer la trace laissée par son père dans l’histoire de la psychanalyse.

Sans qu’on puisse toujours savoir si c’était pour une cure ou une supervision, il reçoit à son cabinet Reich, Aichhorn, Bibring, Meng, Weiss, parmi bien d’autres collègues de la première ou seconde génération de psychanalystes. Il appartint aussi à « la gauche freudienne » (Jacoby, 1986).

Après sa rencontre avec Freud, les phases mélancoliques de Federn, qui inquiétèrent ses amis dans sa jeunesse, s’estompent de façon significative ; les seules traces manifestes qui persistent furent incarnées par ses changements aiguisés d’humeur et l’idée tenace qu’il finirait sa vie en se suicidant si jamais il estimait qu’il ne pouvait plus surmonter ces moments dépressifs.

En 1914, Federn est invité à prononcer des conférences et à exercer aux États-Unis où il laisse une certaine influence sur le mouvement psychanalytique naissant. A Vienne, entre 1914 et 1924, Federn s’implique activement dans des analyses à visée de formation des jeunes psychanalystes. En plus de ce rôle de formation, il devient un des principaux enseignants de l’institut de formation de la Société Psychanalytique de Vienne créé à partir de 1922 au sein du premier dispensaire psychanalytique viennois appelé « Ambulatorium », création à laquelle Federn contribue activement avec H. Deutsch et E. Hitschmann. Pendant cette période, Federn développe des idées sur la psychologie sociale étroitement liées à celles de Freud, notamment dans son ouvrage sur la société sans père (Federn, 1919) qui résonne comme un complément à « Totem et tabou » (Freud, 1913).

Son implication dans la défense de la cause, ses attentions, sa fiabilité, ainsi sa présence auprès de Freud poussent ce dernier, alors touché par son cancer de la mâchoire, à nommer Federn vice-président de la Société psychanalytique de Vienne pour succéder à Rank en octobre 1924, et ce jusqu’à la dissolution de la société en 1938. Cette année là, Freud le désigne également comme son représentant attitré pour tout ce qui concerne sa pratique clinique (Houssier et al., 2015).

Les patients faisant appel à Freud sont alors automatiquement adressés à Federn qui présente à Freud les seuls cas ayant un intérêt clinique particulier. Federn le représente aussi fréquemment aux cérémonies publiques. Federn est resté loyal envers Freud et a accepté ses concepts sans douter, apparemment inconscient que ses propres découvertes étaient parfois en désaccord avec celles de Freud. Lorsque Freud (1925) compare ceux qui l’ont quitté (Jung, Adler, Stekel) à ceux qui sont restés à ses côtés (Abraham, Eitingon, Jones), il ne cite pas Federn. À propos de ses fidèles collaborateurs depuis quinze ans, il indique que ceux-ci lui sont même attachés par une amitié sans nuages. L’amitié avec Federn était faite de nuages, comme le montre par exemple la différence de point de vue à propos du suicide de V. Tausk (Roazen, 1971). Federn, sous le choc provoqué par le suicide de cet ami proche, écrit une lettre à sa femme dans laquelle il exprime le sentiment que Freud n’a pas sauvé Tausk. Leurs quelques désaccords, y compris théoriques ou techniques, ne furent pas pour autant vécus par Freud comme autant de « déviations » persécutrices (Gay, 1991).

En 1926, Federn devient le co-rédacteur de la « Revue internationale de psychanalyse » avant de s’impliquer, en 1931, dans la « Revue pour une pédagogie psychanalytique ». Il reçoit en cadeau de Freud les « Minutes de la Société du mercredi » en 1938, au moment où tous deux s’apprêtaient à quitter Vienne. Ne parvenant à les publier de son vivant, il charge son ami psychanalyste Nunberg de les publier dans le testament qu’il laissa. En septembre 1938, suite au départ des Freud de Vienne, il émigre aux États-Unis. Bien que la guerre ne soit pas encore déclarée, son plus jeune fils Ernst a déjà été arrêté par la Gestapo puis interné dans un camp de concentration.

Après la seconde guerre mondiale, Federn abandonne la médecine pour se consacrer à la psychanalyse (Melo Carvalho, 1994), rompant définitivement avec le projet que son père avait envisagé pour lui. Pourtant, lui qui fut un fervent défenseur de l’analyse profane sera victime de ce qu’il combattait. Federn obtient en effet une licence à New-York lui permettant d’exercer en tant que médecin en 1946 seulement ; il put enfin entrer dans la Société Psychanalytique de New-York, car seuls les médecins psychiatres pouvaient entrer au sein des sociétés psychanalytiques américaines. Il touche un des sommets de sa vie professionnelle aux États-Unis lorsqu’en juin 1949, il est invité à présenter ses concepts au Winter Veteran’s Hospital de Topeka, dans le Kansas ; ce succès est assombri quelques mois plus tard par la disparition de sa femme, avant que ses proches lui annoncent qu’il est atteint d’un cancer de la vessie. Le premier volet de ce qui devait être une opération en deux temps fut un échec, ce dont il souffrit physiquement et émotionnellement.

A la fin de l’année 1949, Federn confie à son ami Weiss qu’il veut en finir avec la vie. Pour Federn, le monde se trouve considérablement appauvri sans sa femme et sans Freud (Weiss, 1966). De janvier jusqu’à fin avril 1950, Federn continue ses activités professionnelles de façon limitée. Il reçoit cinq patients par jour, le même nombre de patients vus par Freud après que ce dernier, lui aussi, a été frappé par le cancer. Las, le 4 mai 1950, Federn met fin à ses jours en se tirant une balle dans le cœur, assis dans son fauteuil de psychanalyste, notamment pour s’épargner les atroces souffrances consécutives au développement de son cancer et la nouvelle opération chirurgicale qui l’attendait.

***

Paul Federn ouvrit la voie de la prise en charge psychothérapique des psychoses en publiant le premier ouvrage psychanalytique de référence sur ce sujet. Cet ouvrage présente, à travers la présentation de trois textes inédits de Paul Federn en français, l’originalité et la fécondité des travaux de ce pionnier. Les articles présentés dans cet ouvrage touchent les thèmes favoris de l’auteur sur les sensations du Moi dans le rêve ou la psychose. Ces deux premiers articles, parus en 1933, ont servi de cours pour la première formation instituée, dispensée aux candidats psychanalystes à Vienne (Federn, 1952). Nous proposons un troisième article qui fait partie d’un de ses ouvrages consacré à la compréhension de base et à la transmission de la psychanalyse ; ce dernier explore la question de la phylogenèse dans un débat souterrain dont P. Cotti (2002) a montré la dimension à la fois heuristique et divergente avec la théorie de Freud. Ce dialogue en creux avec Freud comme interlocuteur interne existait avant tout pour Federn, entre soumission et création progressive d’une pensée propre. Son investigation des variations cliniques du Moi dans les deux autres articles est toujours actuelle pour penser et écouter nos patients d’aujourd’hui, à travers l’exploration des frontières du moi dans la psychose, les rêves ou les actes manqués. Paul Federn, auquel J. Laplanche, M. Bouvet et D. Anzieu notamment ont rendu hommage, a ouvert la voie de la compréhension métapsychologique des éprouvés limites du moi auxquels la clinique d’aujourd’hui nous renvoie régulièrement dans nos pratiques les plus diverses.

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Comment la France  accueille les enfants ou seuls les morts ne migrent pas
par Delphine Schilton

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Au lendemain de l’assassinat de ses deux parents, Mohammed a fui Conakry, la capitale de la Guinée. Il est mineur, il a seize ans et demi. Il prend la route de la Libye, via le Mali. Rapidement, avec ses compagnons d’infortune, il se fait kidnapper par les Touaregs qui les enferment dans un bunker et tentent de les rançonner. Il s’échappe, rejoint les côtes, se fait maltraiter par les passeurs, prend la mer, est secouru par les Italiens, passe de la Sicile à Marseille, puis enfin Paris !

Arrivé au DEMIE (Dispositif d’évaluation des mineurs isolés étrangers, géré par la Croix-Rouge française), au métro Couronnes, où en tant que mineur, il doit se présenter pour bénéficier de la protection de l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE), on lui récuse sa minorité. Au prétexte qu’il fait preuve de « grande autonomie » et qu’il ne peut produire de papiers d’identité. Je loue ici la sagacité des services de la Croix-Rouge et leur sens de l’observation, si ce n’est leur aptitude clinique : effectivement Mohammed est autonome, et la raison en est simple. Ne faut-il pas faire preuve d’autonomie pour survivre à ces terribles épreuves ?  Les  mineurs non-autonomes sont morts et leurs cadavres gisent quelque part entre le Mali et la Libye, ou dans la Méditerranée.

Survivre, c’est être autonome. Avoir survécu, est-ce une preuve à charge contre la minorité des sujets ? Je viens d’apprendre que oui : lorsque les  évaluateurs du DEMIE (Dispositif d’évaluation des mineurs isolés étrangers, géré par la Croix-Rouge française), rencontrent les jeunes, ils ne leur fournissent pas toujours d’interprètes, encore moins de psychologues comme le dispositif le prévoit (mais à quoi bon s’arrêter à des détails), ils adressent un rapport à la DASES (Direction de l’Action Sociale, de l’Enfance et la Santé) avec des recommandations. Celles-ci peuvent être favorables, mais même dans ce cas, elles ne sont pas toujours suivies. Dès qu’un gamin est décrit comme « autonome », cette autonomie fonde souvent une décision négative de la DASES. On marche sur la tête. Il ne reste plus au mineur qu’à se doter d’un avocat qui fera en son nom appel de cette décision. Le jeune se trouvera alors convoqué au tribunal et le juge des enfants pourra avoir recours aux tests osseux pour apprécier sa minorité, tests qui, on le sait, sont peu fiables, avec des marges d’erreur connues, de l’ordre de 18 mois. Il pourra ordonner un placement provisoire (OPP) le temps des expertises, documents ou test osseux.

Bien entendu, ni Paris, ni la France ne peuvent accueillir, selon le poncif consacré, « toute la misère du monde », et il faut bien définir des critères. Pour ses pairs africains, Mohammed sera considéré mineur encore longtemps : tant qu’il n’aura pas pris femme. Il s’agit donc d’y réfléchir à deux fois avant de choisir des critères. Quels sont les critères qui définissent la minorité et donc la majorité si on ne dispose pas de documents ? Quels sont les faits qui prouvent ou infirment la minorité des sujets ? Sont-ils d’ordre psychologique, social, anthropologique, biologique, génétique ? Et quelles sont les directives politiques de la DASES qui lui font récuser un rapport sur des enfants de douze ou quatorze ans ?

Pour un psychanalyste, les critères de la majorité et donc de l’autonomie psychique d’un sujet sont différents des critères légaux. Est adulte qui peut aimer et travailler, aimer s’entend  au sens très large de la formulation africaine : « On devient un homme quand on prend femme », sous-entendu que l’on développe une psycho-sexualité épanouie, et qu’entre autres on en assume les conséquences. Je doute que le DEMIE, la Ville de Paris ou la DASES aient mis ces critères au centre de leur protocole d’évaluation. Au regard de leurs critères, la plupart de nos enfants seraient reconnus majeurs. Il apparaît d’ailleurs que les évaluateurs ont plus à cœur de vérifier la véracité des faits rapportés par les jeunes que l’évaluation réelle de leur minorité. Tu nous mens alors comment te croire quand tu nous dis que tu es mineur est l’implicite d’un tel procédé. De plus, les évaluateurs,  savent-ils seulement que traverser une catastrophe fait vieillir prématurément ? Mohammed a survécu au pire, mais il ne sait pas faire fonctionner une douche, il se trompe dix fois avant de retrouver son chemin et répond oui à toutes les questions, par crainte de contrarier son interlocuteur.

Les évaluateurs doivent le comprendre : tous les migrants sont des menteurs, mais ils ne le savent pas forcément. Ils se mentent à eux-mêmes pour supporter l’insupportable, ils mentent par omission, car nous ne supporterions pas leur histoire. Il n’y a qu’à voir comment on les traite. On récuse leur héroïsme, on le travestit en escroquerie, on falsifie notre écoute et leur récit pour préserver notre confort.

Autre motif de rejet : Mohammed ne peut produire de papiers d’identité. Mais le pourrait-il qu’on en contesterait la validité. A vrai dire, dès que les Touaregs kidnappent leurs otages en vue de les rançonner, ils ont la manie de leur confisquer leurs affaires personnelles. Effectivement, lorsque Mohammed leur a faussé compagnie (en faisant preuve d’autonomie), il n’a pas eu la présence d’esprit de récupérer à la réception son portable et son sac à dos. Lorsque l’on voit les sauvetages en mer, on remarque que les migrants n’ont pas ou presque pas de bagages. Ils sont souvent repêchés en pleine noyade, alors les papiers…En prenant prétexte que tous ces jeunes ne sont pas mineurs l’état et les  pouvoirs publics se défaussent et jettent à la rue des centaines d’enfants.

Cette autonomie qui vaut à Mohammed de se retrouver dans les limbes juridiques, nous la nommons nous, le peuple psy, «l’intelligence de survie». Elle coûte cher au sujet, elle peut lui donner à la fois le visage d’un vieillard et d’un nourrisson. Elle crée un déséquilibre psychologique majeur, mais lui permet d’affronter le traumatique. L’apparente autonomie en est un des stigmates. Si elle est un réflexe chez certains, cette intelligence de survie peut ne jamais se déclencher. Je pense ainsi à ceux qui n’ont pas pu survivre à l’innommable de situations carcérales ou de guerre ou, plus près de nous, à ceux qui expérimentent un attentat. Tous les survivants à des situations traumatiques ont eu à aménager un fonctionnement qui peut sembler trompeur à qui n’y connaît rien. Sourire, être enjoué, acquiescer à toutes les propositions, ne sont pas les signes d’une bonne santé psychique et encore moins d’une autonomie réelle ; ils participent de la panoplie de survie. Ils ne sont la preuve que des catastrophes endurées. La pseudo adaptation d’un sujet est un symptôme de fragilité psychique avant tout, un faux soi qui permet dote le sujet d’une armure éphémère afin de supporter l’effroi. Les associations comme la Timmy, Paris d’exil, l’Adjie, Utopia, ont pris le relais devant les rejets trop nombreux qui laissent orphelins les mineurs en demande d’asile. Elles font un travail remarquable, elles assurent le suivi des dossiers et/ou demandent aux citoyens ordinaires de fournir un hébergement ponctuel afin que les gamins ne dorment pas dans les rues. Là où le DEMIE se fait le bras armé d’une politique du refus. Je demande aux services, à la DASES, d’en finir avec des critères ineptes qui font le lit de la banalité du mal, plus de transparence dans les  critères de sélection, plus de savoir-faire clinique et d’humanité sont nécessaires. C’est d’enfants qu’il s’agit. Ce n’est ni la véracité des faits, ni l’autonomie des sujets qui peut permettre de statuer sur le fait de savoir si tel ou tel individu est encore ou pas un enfant voire un adolescent, mais bien la connaissance de ce qu’affronter une catastrophe veut dire.

Delphine Schilton, Psychanalyste, membre de la Société Psychanalytique de Paris (SPP)

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logos-petitUn Plaidoyer pour l’écoute étymologique  des mots N. Rigas

Une première définition de l’étymologie pourrait se formuler ainsi : il s’agit des rapports qu’un mot entretient avec une racine plus ancienne ainsi que du parcours phonologique et sémantique d’un mot à travers le temps. Elle correspond à ce qu’en France est appelé aujourd’hui « histoire des mots ». Il est intéressant de souligner au préalable que dans un dictionnaire récent de l’argumentation, l’entrée « étymologie » nous renvoie simplement à une autre entrée, celle du « sens vrai du mot ». Pour autant, cette suggestion reste extrêmement réductrice pour un terme qui apparaît déjà chez Héraclite (Α 10, I,386,14) sous forme de l’infinitif « étymologein » (ετυμολογείν) dans la citation suivante : « D’autres, Hippon et Heraclite, qui posent comme principe soit l’un soit l’autre des deux contraires, comme le chaud et le froid, ou quelque autre (qualité) analogue, réduisent de la même manière l’âme à n’être que l’un ou l’autre de ses contraires, et, par la suite, ils se laissent conduire par les étymologies : en effet, pour les uns, l’âme est le chaud, car ζήν (vivre) dérive de ζείν (bouillonner), pour les autres, l’âme est le froid » (la traduction est de Jean-Paul Dumont, Les Presocratiques, Pléiade, p.463) [1]

L’étymologie fait partie de la grammaire et elle y est déjà répertoriée par Denys de Thrace (170-90 av. J.-C.) qui lui consacre le quatrième chapitre de son livre L’art de la grammaire (Τέχνη Γραμματική). Denys le Grammairien propose d’étudier l’histoire des mots afin de découvrir leur richesse sémantique ouvrant ainsi des nouvelles voies de réflexion sur l’origine des mots. En ce sens, l’étymologie jette de la lumière là où il y a l’obscurité et rend audible l’inaudible, l’inouï (sans ouïe), le non-entendu, le malentendu. L’étymologie devient alors une sorte d’autobiographie des mots, pour rappeler ici le titre « otobiographie » que Derrida a donné à un de ses livres. Dans cette démarche, on va à l’écoute des mots pour explorer une multitude de sens, d’où l’idée d’une écoute étymologique en psychanalyse.

La question de savoir si l’étymologie est une science, ou pas, est pour nous un faux problème. Est-ce que la « philologie » du 19e siècle était moins scientifique que les « Sciences des Lettres » de nos jours ? Depuis la fin du 18e siècle, le travail de traduction et les commentaires des textes anciens, qui ont été découvert et sont retournés à l’époque au devant de la scène européenne, ont transformé la philologie en science incontestable. Nietzsche, un philologue brillant devenu brillant philosophe, est venu brouiller les frontières entre la philosophie et la philologie. D’ailleurs, c’est lui qui a réintroduit l’étymologie dans la philosophie en avançant le terme d’« étymologie généalogique ». D’après Nietzsche, l’étymologie et l’histoire des mots nous apprennent à considérer tous les concepts comme « devenus » où « à devenir » (Généalogie de la Morale, avant-propos 3). Heidegger, quant à lui, a suivi le même chemin et son travail sur l’étymologie du mot « Einai » (Είναι, « Être ») reste remarquable.

Homère est le premier encore à se lancer spontanément, de par sa sensibilité poétique, dans l’étymologie des noms propres, en expliquant par exemple comment Ulysse a eu son prénom par son père (Odyssée, T 405-407). Sophocle dans l’Œdipe Roi propose par la bouche du berger une première étymologie du prénom Œdipe (voir http://www.aspasia.fr/?p=717), tandis que Platon fait de l’étymologie le sujet d’un dialogue entier mais souvent sous-estimé (Cratyle). Néanmoins, la seule lecture de Cratyle ne donne qu’un aperçu de la réflexion de Platon sur la langue, qui s’étend par ailleurs dans plusieurs de ses dialogues, allant de Phèdre jusqu’aux Lois.

 

Hésiode, le grand poète qui suit Homère de quelques décennies, se lance dans l’étymologie de son propre nom dès la 26e strophe de la Théogonie. Hésiode juge nécessaire de se présenter lui-même et d’expliquer son art et ses qualités au début du poème : il est « celui qui lancera la voix », qui « charmera par la voix ». En lisant attentivement le texte original, nous constatons que Hésiode joue avec des rimes et des sonorités pleines des pirouettes étymologiques. Il ne faut pas oublier que son texte est truffé d’énigmes et d’allégories, ce qui constitue une étape vers le langage philosophique. On dirait que chez les Grecs l’exercice de l’étymologie est d’abord un art poétique spontané avant de devenir, avec Platon et Aristote, une activité philosophique et faire ensuite partie intégrante de la grammaire avec les stoïciens à partir du 3e siècle av. J.-C.

 

Si on supprime la notion de l’étymologie, on supprime déjà la « différance », en termes déridéennees, d’un mot avec lui-même. « Étymon » et « logos » sont deux mots d’une extrême richesse qui illuminent nôtre sujet sur toutes ses facettes.

« Étymon » (ετυμον) en grec désigne le vrai, le réel, le véritable, le juste, d’où la définition courante de l’étymologie en tant que « vraie signification d’un mot ». « Logos » est par définition intraduisible dans une autre langue. Comme disait M. Foucault dans le préface de la première édition de l’Histoire de la folie, « Le Logos grec n’a pas de contraire », phrase qui a supprimé par la suite à cause des vives réactions qu’elle avait déclenchées.  Foucault semble par sa formule nous dire qu’en grec il n’y a pas de contradiction entre la raison et la déraison car Logos inclut déjà les deux. Déraisonner en grec c’est raisonner autrement (par exemple, le verbe grec « pananoō » ne renvoie pas au délire paranoïaque mais à la mauvaise compréhension). La traduction alors du mot Logos en Raison finit par trahir la spécificité du terme grec et limiter son sens car Logos est à la fois Raison et non-Raison dans un mouvement dialectique permanent.

Or, le Logos grec est là pour accueillir l’autre, entrer en dia-logue avec lui, lui parler avec « parrêsia » (franc-parler) et le convaincre de la vérité (αλήθεια) de ses pensées ! C’est la liberté que ce Logos procure, de par sa nature dans des conditions démocratiques, qui permet justement la liberté par la parole, voire l’effet de la parole libérée. L’invention du Logos chez les Grecs constitue toute la force que cette pensée a apporté à la fondation de la philosophie occidentale.

La « parole étymologique » n’est pas « la parole vraie » (ο αληθής λόγος) de Platon. Le mot « étymon » ne désigne pas la vérité mais la véritable origine du mot, à savoir « l’arché » de l’archéologie, la signification originale du mot, l’authenticité. Le verbe qui vient de l’étymologie est le ετάζω, εξετάζω, c’est-à-dire « examiner », « examiner pour trouver le vrai sens », selon P. Chantrainne.

Les psychanalystes, à la recherche des origines et de l’originaire dans son après-coup, pourraient se sentir enrichie par une approche étymologique en psychanalyse, loin de l’écoute figée du signifiant où le jeu de mot vient jouer comme un slogan. Ecouter l’étymologie consiste alors à mettre du jeu dans les mots afin de pouvoir les entendre différemment et s’ouvrir en soi-même  à une liberté associative par le biais de leur potentiel polysémique.

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[1] (« θατερον των εναντίων τίθεται Ίππων και Ηρακλειτος , ο μεν το θερμον πυρ γαρ την αρχήν είναι· ο δέ το ψυχρον,ύδωρ τιθεμενος την αρχήν, εκατερος ούν τούτων,φησί και ετυμολογειν επιχειρεί το της ψυχής όνομα προς την οικειαν δοξαν,ο μέν λέγων διά τούτο ζήν λεγεσθαι τα έμψυχα παρά το ζειν,τούτο δε του θερμού, ο δέ ψυχήν κεκλήσθαι εκ του ψυχρού »).

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A l’écoute du mot Paranoïa par   N.Rigas

yeux3Le mot « paranoïa », vient du grec παράνοια qui signifie « folie » et se compose de deux mots : « para » (« à côté » ou « contre ») et « noûs » (« esprit »), en grec νους. On le trouve pour la première fois en français dans le dictionnaire de médecine en 1822. Il est emprunté de l’allemand « Paranoia », terme introduit en 1772 par M. Vogel venant du latin tardif « paranoïa » qui transcrit à son tour directement le mot grec sans aucun changement. Sous la plume du psychiatre Magnan en 1838, il désigne le « dérèglement de l’esprit », la « maladie mentale » ou le « trouble de l’intelligence ».

Un mot composé : « para » et « noïa »

Le mot « paranoïa » se compose de « para » (παρά) et « noïa », qui donne en français les termes noèse (l’acte par lequel on pense), noème, noétique, noumène. En grec, « para » est un adverbe qui signifie « à côté de ». Il est rencontré aussi sous la forme παραί dans des dialectes autres que l’ionien-attique. Il s’agit d’une déviation[1] qui finit par désigner finalement une autre façon de faire ou une façon de penser autrement. En français, il exprime l’idée d’un « changement de direction » et d’une « protection contre » (par ex : paratonnerre, parapluie, pare-balle, pare-excitation, pare-choc, pare-brise).

Le mot « noïa » – de la même famille avec noos (νόος), noïein (νοειν), noema (νόημα) ,noumène (νοούμενο ) – désigne la « pensée », l’« esprit ». Homère l’emploie pour la première fois  afin de décrire l’esprit. L’étymologie du mot en grec reste assez obscure. Nom d’action à vocalisme, νόος vient de la racine νοF- qui se rapproche du mot gothique snutrs signifiant « sage », « intelligent ». Nous y associons également à νεύω (se lit nevo), qui veut dire « faire un signe de tête plein de sens », à νέω (« nager ») ainsi qu’à νύναμαι (« je peux » en crétois). En grec ancien, cette racine a été d’abord liée à la perception sensorielle (dans le sens de respirer, sentir, flairer) avant d’aboutir à la perception intellectuelle comme par exemple dans la fameuse phrase de la Métaphysique aristotélicienne « Και έστιν η νόησις νοήσεως νόησις » (livre L, 1074B, ligne 36) qui rappelle le « thinking of the thinking » de Bion. Chantraine propose plusieurs pistes, toutes incertaines, dit-il : les mots gothique snutrs (« sage », « intelligent ») et nasjan (« sauver »), le mot grec νεύω (« faire un signe de tête plein de sens ») et le mot sanskrit nàya (« conduite »).[2]

La répétition de oo dans νόος pose un problème parce qu’elle n’existe pas par ailleurs. L’ hébreu nous apporte la racine ãhã, de nãhãs qui est d’abord un verbe dont le sens est « chercher à savoir », « deviner », « prévoir ». Le verbe nãhas en hébreu donne l’arabe nahusa (« être omniscient ») et laisse supposer l’existence d’une racine dans les langues sémitiques sous forme de nohēs, le participe présent de ce verbe, qui désigne « celui qui a l’intuition », le « visionnaire ». Il est fort possible que nohēs était à l’origine des mots noos, noèse, noème et noumène. Cette association d’idées, qui peut être difficile à suivre, porte en germe tout le potentiel conceptuel qui a donné en grec les mots : nôēma (νόημα, « perception »), hyponoia (υπόνοια, « conjecture », « soupçon »), paranoïa (παράνοια, « méprise », « folie »), pronoia (πρόνοια, « prévision », « pressentiment »), anoia (άνοια, « démence »), ennoia (έννοια, « concept »), egnoia (έγνοια, « souci »).

Chez Homère, θυμός (thymos) et νόος (noos) sont les deux instances complémentaires décrivant l’esprit de l’homme. Le thymos est à l’origine des mouvements, des réactions et des émotions, tandis que le noos suscite les représentations et les idées. Les deux notions se recouvrent car « noïein » implique une situation à fort impact émotionnel qui engagé une attitude spécifique de la personne et noos désigne, selon Chartraine, l’intelligence, l’esprit, en ce qu’il perçoit et qu’il pense. Le terme « noïein »  recouvre la notion de voir (ιδειν) et de connaître (γιγνωσκειν) ; dans ce cas, la reconnaissance d’un objet conduit à la compréhension d’une situation compliquée avec une connotation affective importante.

La première signification de « noïein » chez Homère est « observer avec les yeux pour comprendre », comme par exemple dans les citations suivantes : « à le voir, il comprend » (Τόν δέ ιδών ενόησε) (Iliade L,599) et « je cessai de te voir, je cessai de te sentir » (ού σέ γ’έπειτα ίδον, ούδέ νόησα) (Odyssée Ν,318). Une autre récurrence chez Parménide confirme cette convergence : « Le même, lui, est à la fois penser et être » (trad. J.Beaufret).[3]

La « paranoïa » de l’antiquité grecque à la psychiatrie du 19e siècle

La première référence au mot « paranoïa » tel quel vient de la tragédie d’Eschyle Les Sept contre Thèbes. Au vers 756, la phrase « un délire unissait les époux en folie » (παράνοια σύναγε νυμφίους φρενώλεις) parle du couple Œdipe et Jocaste ou du couple Laïos et Jocaste.

Chez Platon (Phèdre, 266, a, 3), Socrate utilise la « paranoïa » comme l’équivalent de la manie en citant les deux termes : « ..aussi le fait du dérèglement d’esprit, après avoir été en nous » (ουτω και το της παράνοιας ως έν έν υμιν…). Le dialogue est daté aux alentours de 370 av J.-C.

Aristote, dans son livre Constitution des Athéniens (LVI, 6, 8), dit : « paranoïa, si quelqu’un accuse une personne parce qu’il dépense sa fortune d’une façon excessive à cause d’un dérèglement mentale » (παράνοιας, εάν τις αιτιάται τινα παρανοούντα τα υπάρχοντα απολλύνναι).

Dans les Nuées d’Aristophane au vers 1476, on trouve le mot « paranoïa » dans la phrase suivante : « Ah quelle aberration ! que j’étais  fou, lorsque j’ai rejetais les dieux à cause de Socrate! »(Οιμοι παράνοιας·ως εμαινομην άρα, ότε εξεβαλλον θεούς δια Σωκράτη).

Hippocrate utilise le terme pour signaler la « paranoïa du poumon », comme un dérèglement physiologique dans le corps. Chez Hippocrate (Maladie Sacrée I,II,12), on trouve la citation suivante : « dans le cas où la nuit, surviennent des craintes, des frayeurs, des troubles de l’esprit, des bonds hors du lit et des fuites vers le dehors, ils disent que se sont des assauts d’Hécate et des irruptions de héros » (οίσι δε νυχτός δείγματα παρίσταται και φόβοι και παράνοιαι και αναπηδήσιες εκ της κλίνης και φεύξιες έξω, Εκάτης φάσιν επιβολάς και ηρώων εφόδους). Nous pouvons clairement voir qu’il s’agit des troubles psychiques selon le traducteur Jacques Jouanna.

Le mot « paranoïa », emprunté directement de la langue grecque, est écrit exactement de la même façon en allemand, en français et en anglais. Il importe ici de souligner qu’il n’y a curieusement aucune trace du mot en latin jusqu’au latin médiéval et qu’en grec le verbe « pananoō » ne renvoie pas au délire paranoïaque mais à la mauvaise compréhension. Le terme « paranoïa » entre dans les trois langues par le biais du vocabulaire médical et psychiatrique.

La première occurrence dans la langue allemande date de 1772 mais le mot trouve sa place en 1818 dans le livre de J. Ch. A. Heinroth intitulé Manuel des perturbations des âmes (Lehrbuch der Störungen des Seelens). Avec le temps, son aire sémantique devient beaucoup plus précis. A l’époque il est traduit comme « folie » ou « délire ». A partir de 1879 le psychiatre Krafft-Ebing limite son usage à des troubles de l’intelligence.

Le Dr Mendel en 1883 sépare la paranoïa en paranoïa hallucinatoire et paranoïa combinatoire pour souligner la différence entre les troubles délirants et les troubles hallucinatoires, les deux appartenant aux troubles d’intelligence et de raisonnement. La paranoïa combinatoire (sans phénomènes hallucinatoires) reste encore une description clinique actuelle. Le rétrécissement et la meilleure définition de la paranoïa vont permettre à Bleuler de passer de la démence précoce au groupe de la « schizophrénie ». Le délire paranoïaque est par excellence interprétatif et le sujet garde toutes ses capacités intellectuelles.

A partir de 1899 Kraepelin a donné au terme sa description classique en proposant la nosographie des psychoses d’après son système de classification et en les séparant en trois catégories : la paranoïa, la démence précoce et la psychose maniaco-dépressive.

Dans la même époque, Freud aborde pour la première fois le problème de la paranoïa dans la lettre du 24.01.1895, le manuscrit H, adressé à son ami Fliess. Dans ce texte, Freud range les idées paranoïaques à côté des idées obsessionnelles de la folie de contrainte. Par la suite en 1909, le mécanisme de la projection en tant que défense et l’homosexualité latente sont associées à la problématique de la paranoïa. Le délire de@ Schreber reste le cas emblématique de paranoïa dans la littérature psychanalytique.

Nous retrouvons ainsi dans le parcours étymologique du mot « paranoïa » certaines des qualités qui caractérisent cette entité nosographique, sa dynamique et son évolution de l’antiquité jusqu’à nos jours.

DSC_5239                                    N.RIGAS

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[1] En tant que préposition, rédigé avec le génitif il marque l’origine ou l’auteur d’un acte ; avec le datif il prend le sens de « le longue de, auprès de » ; avec l’accusatif il signifie d’une part « auprès de » exprimant l’extension, le mouvement ou la durée et d’autre part  « en dehors de » dans le sens d’un excès ou d’un défaut qui touche de manière oblique la limite d’une entité (comme dans les mots : paraphilie, parapharmacie, paraphrase, paraphonie, paraphrénie, paraplégie, paraphasie, parapsychologie).

[2] K. von Fritz publie en 1948 une série d’articles portant sur le mot νόος (noos) dans les textes de Homère et des Présocratiques et, bien qu’il reste loin de toute spéculation étymologique et linguistique, il se prononce pour une racine qui signifie « sniffer, renifler » (en anglais, « to sniff »). Cette hypothèse, acceptée par la majorité des hellénistes, reste valable jusqu’à 1978, quand D. G. Frame indique que νόος (noos) et νέομαι (néomai) ont le même rapport entre eux comme « logos » et « légō ». Il rapproche νόος à la racine nes-, un rapprochement accepté par plusieurs chercheurs. Cette hypothèse élargit encore plus le sens d’un « retour à la vie et à la lumière » ou d’un « retour à une prise de conscience ».

[3] Pour autant, afin de montrer la richesse d’une telle réflexion, devenue objet des querelles philosophiques depuis longtemps, nous citons trois autres traductions classiques qui en changent le sens : « Seulement ce qui peut être pensé, peut exister » d’après Zeller, « Le même peut être penser et être » selon Burnet et finalement la traduction de Vlastos « L’être est esprit, tout l’être doit être pensée », réflexion qui amena Hegel à écrire que « l’Être n’est que la négation du Néant ».

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