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femininLe paradigme cyberpornographique par François Richard

Notre époque est caractérisée par un mélange détonnant entre d’une part une montée de la violence et de l’irrespect dans les relations humaines et sociales, et d’autre part une préoccupation collective moralisatrice permanente accrue. Dans le conflit entre barbarie et civilisation analysé par Freud en 1929, on pouvait distinguer les forces en présence. Aujourd’hui, elles semblent se confondre. Le malaise dans la culture se transforme en confusion dès lors que l’intériorité ne garantit plus le lien de l’intime, parce qu’elle est traversée par les représentations et par les flux du monde extérieur.

L’intimité des sentiments amoureux tend à se déverser en demandes de conseils à l’entourage, selon une contrainte normative, concernant ce qui est bon ou mauvais, susceptible de mener vers un « être ensemble » socialement montrable ou au contraire ne pouvant que végéter dans un espace asocial. Forme nouvelle d’une vieille histoire ? Il y aurait dans la tension entre l’intériorité et ce qui s’affiche « une circularité confondante : l’intime serait bientôt le produit d’un spectacle que lui-même recèle. Le spectacle instituerait un intime qui, à son tour, créerait tel spectacle ». La bonne clôture d’un dedans où un désir personnel pourra être ressenti psychiquement dans une rétention minimale, paradigme de la conception freudienne du désir, est perturbée par une tendance à la réalisation la plus rapide possible des motions pulsionnelles. Celle-ci libère ce qui est sous-jacent au principe de plaisir, une répétitivité de plus en plus automatique du rythme de la pulsion et, corollairement, sa régrédience vers un simulacre de l’instinct animal, c’est-à-dire, finalement, vers une désexualisation de la pulsion dans son exercice même. Tout se passe aujourd’hui comme si de nombreux sujets étaient victimes d’une angoisse émergeant d’une activité sexuelle non perturbée (du moins en apparence).

La « névrose actuelle » dont parlait Freud était la conséquence d’une inhibition de l’exercice de la sexualité, la névrose actuelle contemporaine, corollaire de l’extériorisation et de la méconnaissance des conflits intrapsychiques, semble souffrir d’un excès de désinhibition : les deux ont pourtant en commun un même défaut d’élaboration psychique de l’intériorité. Comme l’écrit Michel Neyraut,

donner son avis au monde entier, tantôt sous forme anonyme, tantôt sous forme communautaire est devenu monnaie courante et même cotée en bourse. Dans le même temps, le boulevard du monde ayant remplacé la place du village, il est possible d’y faire des rencontres. L’analyse est bien menacée d’y laisser des plumes ! Mais dans le même temps se révèle, dans cette ruée de l’image de soi, ce que le for intérieur voulait garder par devers lui, avec le secret désir de le proclamer à la terre entière[1].

Le dérèglement du désir par des fonctionnements en processus primaires – qui empêchent la constitution d’une scène représentationnelle intérieure – correspond à une transposition de la socialité, par les technologies des réseaux sociaux et de l’empire d’internet, sur une nouvelle scène où l’échange doit trouver des conventions inédites entre transgression et néo-conformisme.

La pornographie apparait ici comme une forme susceptible de réunir désordre et discipline dans le style des images et des discours de la vie quotidienne, bien au-delà de la pornographie à proprement parler. Pensons au « porno chic » véhiculé par les magazines et la mode vestimentaires, dans son écart avec l’injonction parallèle de minceur corporelle comme signe de beauté. Mais cela va plus loin : les clichés spectaculaires du porno imprègnent les mots et les gestes des relations les plus intimes, jusqu’au point où il est vain de chercher à délimiter le stéréotype pornographique du sexuel véritable. Si, comme le dit Debord, le vrai est devenu un moment du faux, il faut ajouter qu’aujourd’hui, le faux est devenu un moment du vrai.

Par exemple la parole des femmes témoigne d’une difficulté à concilier le souhait de vivre une corporéité bien assumée et le souci d’une légèreté civilisée plus immatérielle. Il est certes possible de s’émanciper du système paradoxal de la minceur et des clichés du porno-chic, mais il en reste toujours quelque chose. Car un souci normatif généralisé et inquiet s’est infiltré, jusque dans les éprouvés corporels et au cœur de l’érotisme psychique au-delà des préoccupations omniprésentes sur le fait de savoir si l’on va savoir, ou pouvoir créer une vie de couple vraiment valable, tout en maintenant un droit à une liberté sexuelle se voulant complète. En ce sens, le réel et le spectacle fusionnent dans les standards pornographiques.

Économie libidinale adolescente

L’irruption pubertaire bouscule le moi de l’enfance et génère une qualité spécifique – parfois limitrophe de l’hallucinatoire – des représentations érotiques, entre perceptions plus intenses qu’auparavant et hantises imaginaires. Le recours à la consommation de pornographie peut encadrer cet envahissement, mais au prix d’une isolation et d’une déréalisation.

Les adolescents qui s’engagent dans un travail psychanalytique – le plus souvent dans le dispositif d’entretiens en face à face – témoignent d’une difficulté spécifique à intégrer la pulsionnalité pubertaire, ressentie comme effraction, et de la tentation corollaire de mettre en cause une excitation produite par des agents ou des situations extérieures. On pense ici au fantasme originaire de scène primitive sexuelle entre les parents, au risque de régression à des fixations prégénitales infantiles et, fondamentalement, à une ambiance familiale incestueuse susceptible d’engendrer une défense antisexuelle automatique : narcissisme, phobies, mais tout aussi bien impulsions contra-phobiques en direction d’actes sexuels clivés de l’investissement amoureux. Le recours à la pornographie peut contrôler l’effraction dans la mesure où le sujet la circonscrit et s’en éloigne à son gré, et, surtout, peut croire qu’il serait l’auteur des représentations qu’il consomme. Moses Laufer a mis en évidence, à propos des tableaux cliniques de ce qu’il appelle le breakdown[2], la prégnance d’un enfermement dans un imaginaire érotique morcelé, qui évolue vers un état schizoïde caractérisé par une déréalisation, tant des éprouvés corporels propres que des fantasmes – de plus en plus évanescents et littéralement insaisissables dans la compulsion masturbatoire. L’addiction masturbatoire adolescente hallucine l’objet, lequel perd sa consistance, au bénéfice d’une simplification : clichés, stéréotypies, mimétismes.

La pornographie serait nostalgique de l’objet d’amour génital. Elle définit, en effet, une situation de voyeurisme accompagné ou pas de masturbation et, foncièrement, de renoncement à la perspective d’un amour heureux. L’adolescent ou l’adulte pornophiles – consommateurs de matériel pornographique mais aussi imitateurs de formes pornographiques dans leurs pratiques sexuelles – exprimeraient l’excitation et le chagrin d’un enfant mis en présence trop précocement et trop brutalement de la sexualité des parents, dans une angoisse uniment dépressive et pulsionnelle[3]. Ils tendent à confondre la perte mélancolique de l’objet avec une impossibilité de trouver l’amour dans les rencontres amoureuses, thème amplement ressassé. Une logique obsessionnelle se met en place. Il faudra rétablir le contact avec un objet qui se dérobe par le truchement de procédés d’urgence : actes sexuels précipités, combinaison d’excitation, de frustration et angoisse de perte dans les ruptures qui s’ensuivent, retour à une sexualité porno-masturbatoire. Le sujet n’est pas parvenu à faire de l’objet un objet de satisfaction. Reste une sensation de déperdition de perception de l’objet, compensée par une quête d’hypersensation, sans que la douleur psychique soit véritablement reconnue. Dans l’engouement pornophile pour les expériences les plus variées – limitrophes de la désorganisation – la douleur psychique résultante du non accès à l’amour génital, tend à se transformer en perversion, elle devient « comme une pulsion », à l’instar de la douleur physique dans le masochisme érogène. À l’opposé, mais finalement pour en arriver à la même chose, le « grand chagrin d’amour » est par excellence celui de l’adolescent se crispant dans sa fidélité à l’objet aimé supposé irremplaçable. La valorisation romantique de la douleur recouvre l’avant-coup puéril du premier coup de foudre, et, cherche l’oubli dans de nouvelles rencontres dont aucune n’est à la hauteur de la première. Dans ce type d’occurrences les figures de l’objet perdu s’épuisent, tendent à perdre forme. Le recours aux représentations pornographiques d’une emprise sur l’objet sexuel peut alors procurer un réconfort, pas une solution.

La scène pornographique entérine le mode de vie d’un détraquement normalisé, installé dans la limite elle-même (ce qui n’est pas la même chose que son franchissement transgressif). Elle invite à une désublimation dont on prétend qu’elle serait le passage obligé pour retrouver du sublime, au-delà de la discordance occasionnée par le sentiment que le plaisir, pourtant recherché, a moins de valeur. À cet égard, le recours adolescent à la pornographie fait partie des procédés auto-calmants par saturation d’excitation – dont parlent les psychosomaticiens – où le corps peut devenir une prison, l’âme un organe hypocondriaque, et l’augmentation du quantitatif l’alibi d’une passion pour la passivité. Une excitation supplémentaire peut étrangement procurer un répit, parce qu’elle se porte sur des espaces spécifiques isolés et contrôlés (catalogue obsessionnel des fantasmes et des scénarios les plus variés). Le sujet prend sa nervosité pour une ivresse, jusqu’à parfois une illusion, pathétique, de souveraineté – sauf peut-être lorsqu’elle rend sensible la pulsion de mort : le calme à force de répétition de l’excitation, ou encore l’enchaînement de chocs fantasmatiques jusqu’à une saturation. Mais devant l’afflux des représentations pornographiques la pensée s’appauvrit. L’économie libidinale adolescente fonctionne alors comme une drogue sous la forme d’un « penser séduit du fait de l’épuisement libidinal[4] » généré par des « flashs » d’excitation addictive réitérés, associés à des fantasmes rudimentaires, fragments d’actions et de corps. Cette économie est effrénée du fait qu’elle semble ne rien à voir avec le complexe d’Œdipe et les représentations incestueuses. Il s’agit plus d’une mise à distance que d’un clivage bien structuré, néanmoins la qualité figurative des fantasmes rudimentaires tend à se rapprocher de l’hallucinatoire – lequel est toujours peu ou prou un déni fétichiste d’un rien effrayant, ou d’un miroir brisé pour reprendre le terme de Claude Olievenstein à propos de la toxicomanie. Le rebroussement de la pulsion de l’objet vers sa source définit ici une appétence, et une préférence pour l’état de manque, sous la prévalence manifeste de la tristesse d’avoir perdu l’objet. La phrase si souvent citée des Trois essais, « la névrose est pour ainsi dire le négatif de la perversion », y trouve une confirmation, mais aussi un dépassement dans un ressenti où névrose et perversion sont enchevêtrés, en direction d’une situation différente : là où l’intériorité n’a pu s’élaborer de façon structurante, à la suite de ratés dans l’organisation de la névrose infantile et dans le refoulement de la phase de latence, un mouvement pousse à mettre en avant à l’extérieur une partie de l’intime[5], autant physique que psychique, afin de se sentir, tout simplement, exister.

Une moindre censure sociale de la sexualité, une ouverture à des formes de sexualité jadis réprouvées (homosexualité, mais aussi pratiques dérivées du polymorphisme de la sexualité infantile) ainsi qu’une diminution de la distance entre générations, rendent la phase de latence aléatoire, peut-être caduque, dans un style « pré-adolescent » de l’enfance. C’est alors l’adulte qui doit conquérir de haute lutte – par excellence dans la cure psychanalytique – l’intimité et l’apaisement.

Catherine Millet en témoigne d’une façon paradoxale. Elle emprunte les chemins d’une extériorisation désubjectivante, pour parvenir à la sérénité d’un désir plus intime, et même intimiste, où le sentimentalisme le plus classique se voit réinventé dans une nouvelle alliance avec la pulsion. Le parcours qui va de La vie sexuelle de Catherine M. à Jour de souffrance commence par le souvenir de la réaction de la mère à l’activité masturbatoire de l’enfant : « Il est arrivé que ma mère me secoue en me traitant de petite vicieuse[6]. » Elle reconnait ne plus très bien savoir qui elle est et ce qu’elle veut lors de ses ébats avec des partenaires multiples, sans vraie angoisse pourtant. Quelque chose de jubilatoire se dégage des tableaux, précis, littéralement porno-graphiques. La jouissance orgastique n’est pas nécessairement recherchée, par contre le savoir-faire sexuel, et, surtout, la pensée du sexuel, sont essentiels dans cette expérience « étayée par une vision de mon corps comme un tout qui ne connaissait pas de hiérarchie, ni dans l’ordre de la morale ni dans celui du plaisir, et dont chaque partie pouvait autant que faire se peut, se substituer à une autre[7]. » Passer d’un coït à une pénétration anale serait une « méthode contraceptive primitive », mais elle préfère la rencontre entre le désir phallique des partenaires et sa propre sensibilité érogène narcissique :

Plus qu’aux pénétrations, je prenais plaisir à ces caresses et, en particulier, à celle des verges qui venaient se promener sur toute la surface de mon visage ou frotter leur gland sur mes seins[8].

Catherine Millet a une théorie sur le caractère originellement adolescent du goût des amateurs d’orgies pour les situations corporelles d’inconfort à la limite du déséquilibre :

Lorsqu’on est adolescent, disposant rarement d’un espace à soi, on est bien obligé de se livrer au déballage charnel dans ces endroits semi-publics que sont les portes cochères, les cages d’escaliers et les paliers[9].

L’explication par une manière issue d’un contexte d’empêchement matériel va de pair avec l’intérêt : mettre en scène pour un voyeur virtuel, qui n’est autre que soi-même, une mécanique érotique mimétique de la scène primitive parentale du point de vue d’un enfant croyant en capter le moindre détail, en particulier les signes tant de la castration que de la jouissance – là où cet enfant, exclu de l’expérience vécue, rate l’essentiel et pense de travers. Catherine M. raconte qu’elle a perdu sa virginité à dix-huit ans, mais qu’elle a commencé à « partouzer dans les semaines qui ont suivi [sa] défloration[10] », dans un mouvement d’exposition maximale de son intimité sexuelle, au service, semble-t-il, d’une protection de son intimité psychique. « J’éprouvais comme un confort de ne rien ressentir, rien d’agréable, rien de désagréable non plus[11] » écrit-elle. L’exposition volontaire de l’intimité soutient une stratégie de subjectivation en passant par des désubjectivations transitoires. Catherine M. doit « prendre trois fois par semaine le chemin du divan où il n’était plus question de baiser mais de parler[12] ». La publication de son premier livre permet à la narratrice (Catherine M. et Catherine Millet) d’échapper au sentiment de solitude afférent au clivage entre corps libidinal et Psyché. Elle en publiera un autre où elle rapporte sa surprise lorsqu’il lui a fallu reconnaître qu’elle souffrait, dans sa relation à un homme aimé, de la jalousie typique d’une position psychique où la scène sexuelle (supposée) des autres prive d’amour[13]. Catherine M, Catherine Millet, est devenue une femme sentimentale, pour qui le sexuel signifie l’amour, la pénétration la possession, l’infidélité le désamour. Du processus d’adolescence, on a pu dire qu’il devait passer par une seconde phase de latence apte à « narcissiser », puis à subjectiver, des motions pulsionnelles objectales pubertaires mettant le moi et le surmoi en déroute[14].

Ce conte moral doit-il être lu dans sa leçon la plus manifeste ? J’y trouve une approbation de la vue freudienne sur la métamorphose des pulsions primaires en désir subjectivé grâce au refoulement, mais aussi l’expression d’une vitalité indomptable. C’est en ce sens que j’ai suggéré de prolonger le propos de Debord sur le vrai qui serait, dans la société du spectacle, devenu un moment du faux : le faux est aujourd’hui devenu un moment du vrai. La fausseté consubstantielle à la pornographie comporte à certains égards en effet des éléments inassimilables : sa vulgarité outrée, son obscénité grotesque et son expressivité clownesque sollicitent le rire. La réduction au voir et à l’entendre, l’absence de contact par le toucher, agencent un érotisme de la privation, matrice de tous les fantasmes.

De la cyberpornographie

Bien qu’elle ait existée de tout temps la pornographie (dans l’antiquité textes poétiques érotiques, fresques, gravures, statues) s’est précisée comme un genre moderne. D’une fonction artistique, politique ou religieuse, elle serait devenue « une pure stimulation des consommateurs[15] ». La photographie, et surtout le cinéma, produisent le « porno » comme industrie. Avec le cinéma X et les cassettes vidéo, les représentations pornographiques apparaissent comme des éléments de réalité captés, figés, et reproductibles plus que comme le fruit de l’imagination d’un auteur. Comme le dit Walter Benjamin, l’image, que l’on ne remarque même plus, domine tout au moment même où elle s’efface derrière sa capacité technique de reproductibilité sans fin :

Ce qui importe pour le film, c’est bien moins que l’interprète présente au public un autre personnage que lui-même : c’est plutôt qu’il se présente lui-même à l’appareil […] Les appareils sur les plateaux de tournage, ont pénétré si profondément la réalité elle-même [que] l’image du réel [a pénétré de façon intense] au cœur même de ce réel[16].

Benjamin anticipe ici la critique de ce que Debord nommera la phase intégrée de la société du spectacle.

La rencontre récente du porno avec internet porte au carré – voire à l’infini – la reproductibilité technique des images, ce qui leur procure une puissance de séduction insolite : le trop de réalité, l’hyperréalité de la chose, par effet de zoom anatomique, abolit la dimension du réel. Le sexuel est

tellement proche qu’il se confond avec sa propre représentation […]. L’irréalité moderne n’est plus de l’ordre de l’imaginaire, elle est de l’ordre du plus de référence, du plus de vérité, du plus d’exactitude – elle consiste à tout faire passer dans l’évidence absolue du réel […], vous n’avez plus rien à ajouter, c’est-à-dire à donner en échange. Répression absolue : en vous en donnant un peu trop, on vous retranche tout […], il ne s’agit pas d’une approfondissement de la pulsion, il ne s’agit que d’une orgie de réalisme et d’une orgie de production[17],

écrit Baudrillard en 1979 de façon prémonitoire. La fin de l’espace perceptif, la réduction de l’hallucinatoire à un défilé d’images où l’effet de profondeur ne fait que révéler le triomphe de la technique, sont analysés par lui comme une accumulation de signes en lieu et place de corps qui n’existent pas vraiment, dispersés dans des objets partiels exorbitants :

 Le sexuel, dans notre culture, a triomphé de la séduction, et se l’est annexé comme une forme subalterne. Notre vision instrumentale a tout inversé[18].

À partir de là, plutôt que se demander quelle économie libidinale peut trouver étrangement à se satisfaire d’un tel désert, il l’interprète en philosophe. Le porno serait un «  simulacre, c’est-à-dire l’effet de vérité qui cache que celle-ci n’existe pas[19] ». Là où les corps ne dissimulent rien, ne révèlent plus quoi que ce soit, même pas un plaisir de jouer, peut-on voir « une entreprise qu’Artaud appellerait métaphysique : défi sacrificiel au monde d’exister » dès lors que « c’est dans son irréalité, dans son défi irréel de prostitution par les signes que l’objet sexuel passe au-delà du sexe et atteint la séduction[20] » ? Le négatif, hélas, n’est pas toujours promis à la négation de la négation, en l’occurrence à un outrepassement du « sexe », qui a remplacé la séduction, dans une logique retrouvée du défi dans l’hyperréalisme même du porno. C’est là, je le crains, une vue éthique illusoire.

Sur Internet, la reproductivité technique, illimitée, propose du sexe en libre-service, classé par catégories, cabinet des curiosités démesuré et éternellement disponible. La toile, qui porte bien son nom, capture celles et ceux qui se hasardent dans les maillages de son cyberespace, dans le sens où elle est devenue un outil quotidien. Une étude rapporte que sur cinq cent soixante-trois adolescents interrogés, 72% disent avoir été confrontés à de la pornographie en ligne avant l’âge de dix-huit ans, l’âge moyen de première exposition étant onze ans[21]. On observe que les étudiantes et les étudiants en psychologie de la génération vingt-trente ans, lors des discussions de recherche portant sur le virtuel ou sur l’utilisation de l’ordinateur dans les psychothérapies d’adolescents, s’exprimant avec aisance sur une pornographie qu’ils ont à l’évidence fréquentée depuis longtemps, entre distance critique et intérêt rémanent. Par exemple un rire collectif à l’évocation des enfants qui parviennent aux sites cyberpornographiques malgré tous les efforts protecteurs des parents.

La pornographie sur Internet incite à un zapping de surface, elle facilite un usage fragmentaire. Le sexuel peut être à la fois approché et évité. Le cadrage autour du génital fétichise celui-ci, ce qui le met sur le même plan que les autres pratiques. En cliquant sur telle ou telle catégorie, le cyberconsommateur accède à des cadrages très directs mais séparés les uns des autres. Passer obsessionnellement d’une catégorie à une autre revient à fermer des yeux « intrusés », puis à les rouvrir sur autre chose de peut-être plus aisé à maitriser. Traumatophilie qui s’ignore comme telle.

L’intimité de la scène primitive parentale se voit projetée, dans la cyberpornographie, au-delà même de l’extériorisation exhibitionniste/voyeuriste, en direction d’un ébranlement subjectal – que Baudrillard considère comme ontologique –, à propos duquel se pose la question de savoir s’il est réparable ou irréversible. Le mystère, l’énigme propres au sexuel et à l’Autre, y sont en effet profondément modifiés. Raffaele Simone rend sensible ce changement de paradigme en dépeignant les voyageurs d’un train s’affairant tous, sans exception, sur leur téléphone ou leur ordinateur :

Il est clair qu’ils ne s’en servent pas parce qu’ils en auraient effectivement besoin, à cause d’une urgence sérieuse. Il semble plutôt qu’ils expérimentent, presque en luttant, dans une sorte de gymnastique contrainte, quelque chose de mystérieux. Mais ils pratiquent cette gymnastique avec une application obsessionnelle, et en même temps obstinément infantile, qui fait supposer que l’objet dans leurs mains est inquiétant et énigmatique : il les attire et exerce sur eux une tentation avec un attrait auquel ils ne peuvent pas dire non. Ils scrutent l’écran comme si c’était un puits d’où pouvait sortir n’importe quoi, même quelque chose de dangereux, et ils tapent sur les touches justement pour voir ce qui peut surgir de cette béance inconnue[22].

Ce puits, cette béance générés par la technique ne concernent pas a priori l’énigme du sexuel, mais ils la signifient – les clichés pornographiques omniprésents désexualisent peut-être, mais la structure d’ouverture à l’inconnu propre à Internet réinstitue des signifiants énigmatiques virtuels, éventuels, à rechercher. La relation à l’énigme a changée : l’énigme habiterait désormais la surface immatérielle des stocks – parfois nommés « nuages » – d’information numérique. C’est en ce sens que la cyberpornographie constituerait un nouveau paradigme : il serait désormais possible de rencontrer réellement l’objet perdu au-delà de l’addiction à l’état de manque.

Obscénité et déréalisation

Dans l’actuel malaise dans la culture, le recours à un surcroît narcissique d’affirmation de soi n’abolit en rien le sentiment profond d’une perte, l’individualisme contemporain accentue au contraire le sentiment d’une déréalisation associé à celui d’un affaiblissement des référents – qui peuvent néanmoins se maintenir dans l’inconscient. La cyberpornographie est exemplaire de ce syndrome. Les retouches que la technologie numérique permet d’apporter aux corps des actrices et des acteurs couvrent leur nudité d’une surface invisible qui lisse les défauts – comme sur les photographies de mariage ou de fêtes de famille de jadis, dont désormais les expositions artistiques sont friandes. Cette nudité est devenue un vêtement. Une seconde peau surexposée cache la peau de l’intimité. Dans le même temps où la falsification numérique euphémise les corps et les visages, elle vise le réalisme d’une réalité déréalisée : le grain de la peau est homogénéisé, les rides gommées ; les ouvertures érogènes (bouche, vagin, anus) sont écartelées jusqu’à l’intériorité par définition non visible du corps, oui, mais nettoyées de toute humeur et matière organique, inodores, ni chaudes ni froides, sans fermeté ou mollesse. « Tout l’écran est occupé par le micro relief cutané du gland et des lèvres vaginales. C’est la recherche d’une exploration des espaces du dedans à travers des cadrages “obsédants” qui recherchent l’exacerbation paroxystique de la réalité, qui fouillent les intérieurs du vagin et de l’anus » écrit Michela Manzano[23]. Ce qui est vu est complètement borné par ce qui est donné à voir « sans aucune possibilité de deviner ou de réinventer l’invisible qui devrait l’habiter ». La rhétorique du film pornographique ne cesse de recouvrir la chair – exquis mot désuet. Celle-ci ne disparaît pas complètement : l’obscénité (épilation totale et surexposition par lampe d’appoint qu’on ajoute lors des gros plans afin d’éclairer l’intérieur même du corps) entretient une confusion entre réalité et fantasme qui veut toujours déformer la réalité : dans cet écart, quelque chose de charnel est encore susceptible d’exister.

J’observe dans un cybercafé mon voisin d’ordinateur. Il se livre de façon maniaque et minutieuse à un repérage de partenaires sur des sites échangistes. Je suis frappé par la récurrence de la même expression un peu niaise sur les visages des couples qui s’y exhibent : un rictus excité au milieu d’une figure enfantine qui a l’air effrayée de ce qu’elle fait. Les clichés de ces visages et bien sûr des sexes féminins et masculins généreusement étalés sont pris dans des intérieurs modestes, les adresses renvoient à des zones pavillonnaires de banlieue. Si les sites pornographiques sont les plus visités sur Internet[24], c’est sans doute la résultante de la dimension infinie de l’information que l’on y trouve lorsqu’elle rencontre le courant de la libido masturbatoire et la transforme : l’onanisme correspond à une part intime de soi qu’il n’est bon de révéler à personne, la masturbation coalisée avec la cyberpornographie n’est plus vraiment solitaire – même si on trouve dans les deux situations le même circuit court de quasi fusion entre la source et l’objet de la pulsion au sein même du sujet, et le même biphasisme propre à la réception par un enfant des signes sexuels adultes : la consommation de pornographie sert à revivifier, pour les maîtriser, ces signes autrefois reçus sans être compris, selon un mécanisme compensateur. Plus précisément, on peu supposer avec Joyce McDougall que la libido masturbatoire obéit à un idéal hermaphrodite :

Être à la fois homme et femme, nanti de la magie blanche et noire de chacun, être dès lors, l’objet du désir des deux, être à soi seul, père-et-mère, voir s’engendrer soi-même, qui, dans son cœur enfantin, ne le voudrait pas[25] !

Par le truchement de ce mouvement psychique, les objets œdipiens du désir sont métamorphosés en objets internes. Et c’est à ceux-ci que s’adressent les rituels masturbatoires, selon une logique contradictoire : L’acte masturbatoire réalise un semblant de relation à deux alors que l’addiction aux flux d’images pornographiques évacue toute relation ; mais on peut aussi considérer que « le petit masturbateur contrôle magiquement les parents » [26], se substitue à eux et dénie son exclusion de la relation à deux. Le matériel pornographique vient en quelque sorte remplacer l’activité fantasmatique intime et singulière du sujet, ou servir à cette dernière de support sur lequel s’appuyer. Dans le meilleur des cas il s’en nourrit pour retrouver ses fantasmes propres qu’il a refoulés. Le plus souvent il tend à se perdre dans l’illusion de voir sans être vu et bientôt dans la scène pornographique. Cette illusion définit le piège de la jouissance solitaire (réelle) d’un coït (virtuel). Elle est entretenue par la répétition des mêmes gestes et actions en boucle, au plus près du rythme élémentaire de la pulsion.

L’appétence pour la cyberpornographie risque, le plus souvent, d’évoluer vers une sensation de perte de consistance des objets, à la mesure, paradoxalement, de la facilité des échanges sexuels et de l’abondance des objets. Des scénarios simplifiés, une psychologie des personnages inexistante, la codification des actes, une prédilection pour les plans–séquences, tout est fait pour supprimer l’imprévu, l’exubérance de la chair, la complexité. Tant et si bien que les vidéos pornos amateurs, les chats en ligne et les réseaux sociaux Internet, sont venus concurrencer la cyberpornographie industrielle. Ce phénomène récent confirme un mouvement généralisé d’extraversion de l’intime dans l’espace immatériel d’Internet. Cette extraversion reste inaboutie entre virtuel et actuel et produit un malaise affectif et une confusion de pensée.

Pensons à ce genre pornographique où l’un des acteurs – le plus souvent l’homme – filme lui-même la scène dans laquelle il joue. La caméra est à la place du regard de l’acteur. Les tremblements résultants du fait de filmer l’action tout en y étant accentuent sans doute pour le spectateur l’effet identificatoire. Il est ainsi placé dans la peau du personnage, comme dans certains jeux vidéo. Le jeu des possibles semble infini et devient hallucinatoire. La structure d’Internet devient objet du désir. On peut certes y admirer la « puissance » au sens aristotélicien, opposable à l’actuel plutôt qu’au réel, une virtualité qui attend son heure[27]. Ou encore résister à l’illusion comme Catherine Breillat qui dans son film Romance (1999), dans lequel participait la star du X Rocco Siffredi, a préféré confier le premier rôle à une actrice traditionnelle, Caroline Ducey, sans la faire doubler par une actrice de X, car « l’actrice spécialisée avait des positions du corps qui sont celles du porno. Or, ces positions ne sont pas celles de la vie ! Et ça, on ne peut rien y faire[28] ». L’ « actrice traditionnelle » montre simplement que les « positions du corps » des stéréotypes pornos sont dans la vie, mais ont été déformées et caricaturées.

François Richard

Le professeur François Richard, membre titulaire de La SPP, est aussi directeur de la publication avec Jacques Dayan de la revue Adolescence

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[1].          M. Neyraut, « Transfert et for intérieur », RFP, 2013/3, p. 775.

[2].          M. Laufer, « “The breakdown” », Adolescence, vol 1, n°1, 1983.

[3].          Typique de l’expérience vécue adolescente, comme j’ai essayé de le montrer dans Les processus de subjectivation à l’adolescence, Dunod, 2001.

[4].          Ph. Gutton, Adolescens, PUF, 1996, p. 184.

[5]          Cette « extimité », pour reprendre le terme proposé par Serge Tisseron (L’Intimité surexposée, Hachette, 2001.), relève, je crois, plus d’un trouble subjectal radical que d’un besoin empathique de communication intersubjective comme le pense cet auteur (Subjectivation et empathie dans les mondes numériques. De nouveaux espaces pour l’intersubjectivité, Dunod, 2013)

[6].          C. Millet, La Vie sexuelle de Catherine M., Le Seuil, 2001, p. 133.

[7].          Ibid., p. 48.

[8].          Ibid., p. 22.

[9].          Ibid., p. 147.

[10].         Ibid., p. 11.

[11].         Ibid., p. 211.

[12].         Ibid., p. 86.

[13].         C. Millet, Jour de souffrance, Flammarion, 2008.

[14].         A. Green, « Psychanalyse et temporalité. Entretien avec François Richard », in F. Richard, La Rencontre psychanalytique, Dunod, 2011, p. 267-278.

[15].         R. Ogien, Penser la pornographie, PUF, 2013, p. 36.

[16].         W. Benjamin, « L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique » (1939) traduit par M. de Gandillac et R. Rochtlitz, Œuvres, t. III, Gallimard, « Folio/Essais », 2000, p. 290, 295 et 301.

[17].         J. Baudrillard, De la séduction, Galilée, 1979, p. 47, 48 et 51.

[18].         Ibid., p. 63.

[19].         Ibid., p. 56.

[20].         Ibid., p. 126 et 127.

[21].         C. Sabina, J. Wolak, D. Finkelhord, « The Nature and Dynamisis of Internet Pornography Exposure for Youth », CyberPsychology and Behavior, 2008, Volume 11, Number 6, p. 1.

[22].         R. Simone, Pris dans la Toile. L’esprit au temps du web, Gallimard, 2012, p. 16-17.

[23].         M. Manzano, « La nouvelle pornographie et l’escalade des pratiques : corps, violence et réalité », Cités, 2003/3 n°15, p. 17-29. Doi : 10.3917 / cite.015.0017

[24].         Le cybersexe représente 25% du trafic mondial, tandis qu’un internaute sur quatre visite chaque jour un « site pour adulte ». Chiffres tirés de Ph. Breton, Le Culte de l’Internet. Une menace pour le lien social ?, La Découverte, 2000, p. 122.

[25].         J. McDougall, Plaidoyer pour une certaine anormalité, Gallimard, 1978, p. 63.

[26].         Ibid., p. 70.

[27]S. Missonnier, « Une relation d’objet virtuelle ? », Le Carnet Psy, 2007/7, p. 43-47

[28]in A.Germa et H. Bas, « “Montrez ce sexe que l’on ne saurait voir” : le cinéma français à l’épreuve du sexe (1992-2002) », Le temps des médias, 2003/1, p. 95-107. Doi : 10.3917 / tam.001.0095

adolescenceRevue Adolescence

Revue indexée AERES, au listing PsycINFO,

publiée avec le concours du Centre National du Livre

et de l’Université Denis Diderot Paris 7

Directeurs de la publication : Jacques Dayan, François Richard

 Site : Adrien Widemann, www.revueadolescence.fr

Comité de rédaction : Marie-Christine Aubray, Vincent Cornalba,

Fanny Dargent, Jacques Dayan, François Richard

Conseil scientifique : Jean José Baranes, Annie Birrraux, Alain Braconnier, Bernard Brusset, Raymond Cahn, Catherine Chabert, Philippe Gutton fondateur de la Revue, Jacques Hochmann, Patrice Huerre, Philippe Jeammet, Bernard Penot (Paris), François Ladame (Genève)

Comité de lecture : Marie-Christine Aubray, Isée Bernateau, Joëlle Bordet, Jean-Yves Chagnon, Maurice Corcos, Vincent Cornalba, Fanny Dargent, Olivier Douville, Philippe Givre, Bernard Golse, Florian Houssier, François Marty, Marie Rose Moro, Olivier Ouvry, François Pommier, François Richard, Philippe Robert, Guy Scharmann, Anne Tassel, Serge Tisseron (Paris), Houari Maïdi (Besançon), René Roussillon (Lyon), Serge Lesourd (Nice), Jean-Bernard Chapelier, Daniel Marcelli (Poitiers), Jacques Dayan (Rennes), Gérard Pirlot (Toulouse), Jean-Yves Le Fourn (Tours)

Administration, Abonnements, Vente au numéro : Chantal Cousin, greuppado@club-internet.fr

Créée en 1983 par Philippe Gutton, la revue Adolescence regroupe des psychanalystes engagés de façon quotidienne dans le traitement des adolescents et dans la recherche théorique qui en découle.

Elle a aujourd’hui plus de trente ans. Trimestriellement, elle réunit ses textes en un volume de 230 pages à thème unique. Elle s’enrichit d’auteurs francophones et de langues étrangères.

L’approche psychanalytique de l’adolescence a beaucoup évolué, des pans entiers de sa métapsychologie ont été revisités, problématisés autrement. La revue Adolescence a rendu compte pas à pas de ces évolutions. Innovante, bousculante mais vigilante sans jamais perdre son fil directeur qu’est la réflexion psychanalytique sur les processus adolescents.

Ceux-ci ont leur pathologie propre, souvent aiguë et pas seulement de transition. Ils détiennent le devenir de la pathologie de l’enfance, certaines origines de la pathologie de l’adulte, en particulier cas limite et psychotique. Processus toujours en cours chez l’adulte comme nostalgie d’un âge, comme persistance d’un mode d’être ayant effet de retour lorsque la confrontation s’impose entre parents et enfants grandissant, et dans le contre-transfert du psychanalyste.

Le concept même d’adolescence ne peut se révéler qu’en étroite relation avec la société et la manière dont celle-ci s’y prend pour initier, cadrer, réguler les normes d’individualisation et les modes de subjectivation.

C’est pourquoi la revue s’ouvre aux sociologues, anthropologues, philosophes soucieux de décrire et d’analyser les dispositifs par lesquels le politique et le malaise dans la culture se révèlent à ciel ouvert à l’adolescence.

On l’aura compris, la Revue se veut sensible à la tension exacerbée à l’adolescence, aussi bien entre l’intrapsychique et autrui qu’entre l’inconscient et les manifestations symptomatiques.

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Aspasia7Le sport à l’adolescence : entre conflictualité et créativité

Présentation de Florian Houssier, psychanalyste, professeur de psychologie clinique et psychopathologie, université Paris 13 Sorbonne Paris Cité.

Pour la première fois, la psychanalyse explore dans un colloque consacré au sport un des domaines de prédilection de l’investissement du corps adolescent. Depuis toujours, le sport est un mobilisateur du lien social, comme il en révèle ses apories. L’origine étymologique de ce terme anglais renvoie au « desport », à l’amusement. Des jeux du cirque aux jeux olympiques, des sphères politiques à celles des finances, le sport relève d’une articulation entre corps social,  mise en acte pulsionnelle du corps subjectal et expression originaire par la corporéité. Entre l’investissement quasi-fétichisé d’un corps devenu un repère de la valeur du sujet et le maintien d’une capacité à jouer avec son agressivité et à rester créatif pour devenir soi, le sport est devenu un domaine de prédilection des adolescents. Cette mise en mouvement du corps implique un mouvement de subjectivation souvent formalisé dès l’enfance par les liens identificatoires aux investissements culturels parentaux et sociaux.

La rencontre entre la pratique du sport et le processus d’adolescence s’inscrivent dans le devenir du sujet. Ainsi, une séparation aussi précoce que brutale avec l’environnement familial pour rejoindre un centre de formation, la pression constante autour de la performance attendue, les difficultés à trouver sa place dans un groupe, une fin de carrière avant qu’elle ait vraiment commencée, les blocages psychologiques entravant un talent pourtant singulier, un lien d’emprise entre un parent devenu entraîneur et son enfant devenu adolescent, voici autant de thématiques que ce colloque pluridisciplinaire explore.

Celles-ci s’articulent avec un des conflits centraux de l’adolescence de ces sportifs : comment se construire, comment devenir soi quand son désir est aussi emmêlé avec celui des autres, la famille, l’entourage, la presse, le pays d’appartenance ? Comment s’approprier son corps et sa vie psychique quand, de l’intérieur comme de l’extérieur, le désir vient de l’autre ?

Cette tension est investiguée par F. Houssier à partir de la biographie d’André Agassi, célèbre joueur de tennis des années 1990 ; il y est question de l’emprise parentale – ici un père et son imago – sur le destin psychique d’un sportif de haut niveau. Cette problématique se prolonge dans le propos de S. Maurissen qui interroge l’investissement du masochisme féminin dans le tennis de haut niveau, ou encore dans le propos de S. Proia qui montre, dans le duo père entraîneur/fille championne, comment l’exigence intériorisée par la fille peut agir comme un gel du processus adolescent. Ces communications désignent la relation d’objet comme lieu du conflit psychique, notamment en termes d’impasse du renouvellement de la barrière de l’inceste et de capacité d’individuation.

Le sport inclue quelques identifications récurrentes, notamment celles qu’A. Birraux qualifie d’héroïques. Celle-ci inscrit l’adolescent dans un rapport avec un corps devenu un objet monnayable et fétichisé. Le point de vue philosophique de B. Andrieu insiste sur les effets de la modernité, impliquant des conduites à risque devant la nécessité de construire son existence. Cette interrogation identitaire des adolescents met en jeu des fantasmes de toute-puissance qui relèguent le corps au rang d’appareil moderne à performances. Ainsi, le sport se trouve à occuper une place singulière dans le champ social, l’acte sportif se trouvant pris dans les rets d’une sévérité surmoïque culturelle qui peut faire office d’évitement du processus adolescent.

Pour autant, le sport intervient à l’adolescence comme une renégociation des représentations infantiles, comme le souligne V. Cornalba à travers le destin peu commun du footballeur L. Messi. La dimension de médiation thérapeutique fait apparaître le sport sous un jour plus favorable ; ainsi, dans la valeur opératoire de la boxe dès lors qu’elle s’inscrit, comme l’écrivent B. Leroy-Viémon et ses collaborateurs, dans un dispositif permettant à un adolescent violent une métabolisation originale de son agressivité, comme un jeu corporel créatif aux effets thérapeutiques potentiels. Cette proposition s’articule avec celle de A.-M. Paul qui, à partir d’un groupe thérapeutique (danse et écriture) en hôpital de jour, montre comment des traces non représentées émergent et se transforment à travers l’associativité groupale, corporelle et verbale.

Colloque : Le sport à l’adolescence. Conflictualité et créativité

Le 29 novembre 2014

Colloque organisé par le Master de Psychologie clinique et psychopathologie du sportif (Montpellier 3) et l’Université Paris 13, Sorbonne Paris Cité.

Contact : patrice.roch@univ-montp3.fr ; Tel : 04 67 14 21 52

Ce colloque s’adresse à tous et aux professionnels de santé mentale en particulier