Archives pour la catégorie La filiation sur le divan

DSC_8758Le sexe aurait-il mauvais genre ? par Jacqueline Schaeffer

Qu’est-ce que « le genre » ? D’abord un mot. Un mot qui à la place du masculin et du féminin introduit en français un troisième genre, qui n’existe pas dans notre langue, le neutre. Ne-uter, en latin, ce qui veut dire ni l’un ni l’autre. On le sait depuis Orwell, toute manipulation des esprits passe par une falsification du langage. Ce mot veut dire, selon Judith Butler, que la différence des sexes n’est qu’une norme sociale imposée par l’hégémonie hétérosexuelle et la femme une invention de l’homme machiste. Plus rien de biologique ou d’anatomique, plus de sexes opposés, des genres multiples. Mais suffit-il d’effacer le mot qui désigne le sexe pour que la chose disparaisse ?

Cette énigme de la différence des sexes n’a cessé et ne cessera jamais d’interroger les psychanalystes comme le commun des mortels.

Si des extraterrestres nous honoraient d’une visite du troisième type, leur plus effarante surprise, suggérait Freud, serait cette découverte. Il écrivait, il y a presque cent ans, en mai 1914, à Ernest Jones : « Celui qui permettra à l’humanité de la délivrer de l’embarrassante sujétion sexuelle, quelque sottise qu’il choisisse de dire, sera considéré comme un héros » 

Une différence aussi banale qu’irréductible, mais qui impose une telle exigence de travail psychique que chaque individu, enfant ou adulte, homme ou femme, philosophe ou scientifique, en couple ou en société, s’efforce à déployer toutes les stratégies pour en atténuer ou en effacer les effets.

Quelle que soit notre sexualité, celle-ci s’inscrit en référence à la différence des sexes, même et surtout quand elle vise à la transgresser. On n’est pas humain sans être homme ou femme. On n’est pas humain avant d’être homme ou femme.

Cette notion de genre est étrangère au domaine de la psychanalyse, son propos n’est pas de l’admettre en tant que tel. L’identité psychosexuelle est la résultante d’un développement libidinal lié aux investissements de la différence des sexes et aux identifications à des parents, du moins à des géniteurs, des deux sexes. Elle nécessite au préalable une identité sexuée, basée sur la certitude biologique d’appartenir à un sexe anatomique déterminé, coïncidant avec une attribution de genre, masculin ou féminin, de la part de l’entourage parental.

J’ai proposé que l’identité psychosexuelle, sur le trajet qui va du couple phallique-châtré jusqu’au couple masculin-féminin, ne s’acquiert pas de manière définitive, mais qu’elle est à construire et à maintenir de manière permanente, en raison de la poussée libidinale constante, et du conflit de la différence des sexes.

LES THEORIES SEXUELLES

Aujourd’hui, qu’est devenue cette « belle différence » dont parlait Freud ?

En Suède, un programme de 12 millions d’euros a été mis en œuvre, en 2008, pour éliminer les stéréotypes sexués dans les écoles. Au nom de l’égalité, plusieurs écoles primaires, certifiées LGBT (Lesbiennes, gays, bi et trans), selon la Gender theory, ont décidé de bannir toute référence masculine ou féminine. Les pronoms « lui » et « elle » disparaissent au profit d’un pronom neutre, Hen en suédois, les expressions « les filles » ou « les garçons » sont supprimées.

« Même si on te voit nu, dit un instituteur, on ne saura pas si tu es un masculin ou féminin. Ton sexe intérieur ne correspond pas forcément à ton sexe extérieur »

Les parents d’un enfant suédois, auquel ils ont refusé de révéler son sexe, ont déclaré : « Nous voulons que Pop grandisse librement, et non dans le moule d’un genre spécifique ».

J’espère vivement, pour ma part, que Pop a pu rencontrer le choc de la perception de la différence anatomique des sexes, qualifiée par Freud de traumatique, objet d’un tel refoulement qu’il tombe dans les oubliettes de l’amnésie infantile. J’espère surtout que Pop aura pu, pour s’en défendre, construire ses propres théories sexuelles infantiles.

Car on peut interroger le destin de ces théories sexuelles, quand elles perdurent chez des adultes jusqu’à vouloir nier la différence anatomique des sexes. Quelle force traumatique a pu nécessiter une défense aussi massive que celle de la construction d’une « Théorie du genre » telle que la Queer theory ? Celle qui réduit le sexe à n’être rien d’autre qu’une construction sociale et culturelle, voire politique, estimant qu’on est en droit de se proclamer homme si on est née femme, femme si on est né homme, de se déclarer appartenir à l’un et l’autre genre ou de n’être ni l’un ni l’autre.

Les théories sexuelles infantiles interrogent les grandes questions de l’humanité : qui sommes nous, d’où venons nous, où allons nous ? A ces énigmes que sont le sexe, la reproduction et la mort, l’homme éprouve le besoin d’inventer des systèmes théoriques et des solutions techniques, avec le recours à la science, à la religion, à la philosophie, entre autres. Jusqu’aux plus aberrantes : celles du savant fou, du philosophe fou, du religieux fanatique fou de dieu, ou du dictateur fou de sa toute puissance de destructivité.

Le déni et les théories sexuelles infantiles sont normales et même souhaitables chez un enfant, car elles font le terreau de la sexualité infantile.

« Tu sais ce que j’étais avant ? – dit un petit garçon de 4 ans – J’étais un spermatozoïde ». Il était déjà là. C’est lui qui, en fantasme, a fécondé sa mère, et s’est auto-engendré.

Mais chez les adultes, déni et théories sexuelles infantiles peuvent revêtir une tournure plus pathologique, jusqu’à des comportements tels que le fétichisme, ou des constructions délirantes. Irons-nous jusqu’à inclure la Gender theory parmi ces théories sexuelles adultes ?

A l’appui de ces thèses, toutes configurations sont idéologiquement mêlées, alors que certaines ne dépendent pas d’un choix : depuis le sexe indéterminé ou hermaphrodisme, jusqu’au transsexualisme, qui repose sur la conviction d’avoir subi une erreur biologique ou d’assignation sexuelle, en passant par les homosexualités. Beaucoup de débats sociaux et politiques animent ces positions, tendant à les situer hors du conflit intrapsychique. Ce qui confirme l’idée que ce qui fait violence au moi, individuel et social, c’est, à tout âge, le conflit de la différence des sexes.

LA DIFFERENCE DES SEXES

L’humanité n’est pas divisée entre homo et hétérosexuels mais entre hommes et femmes. On touche là à des questions qui agitent la société actuelle.

Tout ce qui milite en faveur de l’égalité des droits est un combat à poursuivre avec pugnacité. Mais il y a dérive à confondre égalité et non-différence. La pratique sexuelle des humains peut, fort heureusement, épouser tous les fantasmes, toutes les identifications, toutes les positions et tous les partenaires, si elle ne conduit pas à l’emprise ou la manipulation d’un autre, qui seule signe la perversion. L’Etat n’a pas à se mêler de la sexualité des humains, mais quand il s’agit de fabriquer des citoyens, on sait qu’il souhaite avoir son mot à dire. Deux hommes ne peuvent faire un enfant sans le recours à une mère porteuse, deux femmes non plus sans le recours à un spermatozoïde. L’autre sexe et sa différence s’imposent là.

L’étrange paradoxe c’est lorsque le combat porte sur la revendication d’une différence, alors qu’une autre différence est refusée, celle des sexes. On peut penser, de manière plus générale, que toute différence est ce qui violente le moi de tout un chacun. Car le moi a un idéal narcissique d’unicité, et celle-ci est menacée par la différence, par l’altérité. Je cite Freud, « L’extérieur, l’objet, le haï seraient, tout au début, identiques ». C’est la racine de la xénophobie, du racisme, de la misogynie.

La première différence c’est l’autre, et l’autre, dès les origines, c’est l’autre sexe. Le paradigme de toute différence.

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00590023ASPASIA ainauguré cette nouvelle rubrique  avec les travaux  de Christian Flavigny, pédopsychiatre, psychanalyste (département de psychanalyse de l’Enfant, Hôpital de la Salpêtrière) et Pierre lévy- Soussan (psychiatre, psychanalyste)  au travers de deux communications qui ont fait l’enjeu d’une présentation l’été dernier à la fondation Dosne-Thiers dans le cadre d’une invitation de l’Association Psychanalytique de France. Depuis six années au sein de leur  séminaire, ils se sont fixés avec Sophie Marinopoulos de «  démêler des confusions : entre parenté et parentalité (c’est-à-dire entre filiation et éducation) ; entre parenté et consanguinité (c’est-à-dire entre filiation psychique et filiation biologique). Qui, autre que le psychanalyste, pourrait éclairer le débat sociétal sur ces distinctions ? Le retrait du champ social sied à notre pratique ; mais quelle posture justifierait de soustraire à ce débat les acquis de la connaissance psychanalytique, qui sont à nos yeux une donnée constitutive de l humain ?».

La filiation aujourd’hui  par Christian Flavigny

La filiation a acquis ses titres de noblesse psychanalytiques par l’article de Guy Rosolato («La filiation, ses implications psychanalytiques et ses ruptures», Topique n° 44, 1988), où Rosolato insiste sur la dimension de transmission entre les générations ; en effet la filiation ressortit de la deuxième topique de Freud (cette topique, dit en passant, éclose dans l’œuvre d’un homme devenu un grand-père, ce qui n’est pas indifférent) ; la filiation en quelque sorte débouché et perspective pour la finitude humaine, avec tous les mécanismes psychiques concernés, avant tout l’identification.

Or le correspondant de la filiation, du côté des parents, est double : parentalité / parenté. La parentalité décrit la tâche parentale, nourricière, éducative, bref l’exercice au quotidien du fait d’être parent, mais qui toutefois n’est pas spécifique au parent : ce rôle est substituable, il peut être tenu par une nourrice, un éducateur, le sexe et la différence des sexes ayant peu d’incidence.

Ce n’est pas le cas pour la parenté, qui définit le lien spécifique de chacun des parents depuis leur relation propre qui porte l’engendrement, au sens étymologique où parent (de pareo partum parere veut dire enfanter, donc père et mère), la parenté établissant le mécanisme qui régule la vie familiale : les interdits familiaux, de l’inceste et du meurtre, régulation pulsionnelle gérant la mutation du sexuel adulte en simple tendresse, et de la violence en simple fermeté éducative au profit de l’enfant.

Cela explique pourquoi la contribution des anthropologues aux récents débats de société sur la famille a été décevant : leur remarquable description des manières diverses d’établir la parenté (dont est témoin la somme de Laurent Barry parue chez Gallimard) bute sur l’explication de l’interdit de l’inceste, je cite  Barry : « qu’est-ce que la prohibition de l’inceste ? On ne le sait pas » fin de citation, (interview sur nonfiction.fr, 19 août 2009), constat honnête mais point surprenant puisque cette explication n’est fournie que par la théorie psychanalytique de la filiation.

La filiation est en effet la rencontre, la croisée, du don parental et de la dette enfantine résultante, (j’aime le terme de « dette fondatrice » sous la plume d’Edmundo Gomez Mango, Un muet dans la langue, Gallimard). Le don parental est à entendre au sens lacanien du “don de ce qu’on n’a pas” ; je complèterais en disant : don d’incomplétude (qui fait la différence des sexes), don de la finitude (qui fait celle des générations), la venue de l’enfant au nouement de ces deux différences, le don correspond pour chaque parent à la restitution de sa dette passée à l’égard de ses propres parents, dès lors rendus grands-parents.

La dette correspond à ce que Freud a théorisé comme Surmoi, instance parentale, principe de transmission entre les générations, en rappelant que dette et devoir sont le même mot (du verbe latin debere) : “ce qu’il se doit c’est ce qui se doit”.

L’interdit de l’inceste énonce que le commerce sexuel n’est pas compatible avec l’enjeu d’une dette partagée, donc entre parent et enfant bien sûr, entre frère et sœur dont la dette vise les mêmes parents, les mêmes grands-parents pour les cousins, etc.

La filiation s’établit alors comme une conviction partagée (cf la journée de l’APF sur ce thème), il faut y croire chacun de son côté (il est mon père / il est mon fils), conviction émanant d’une reconnaissance mutuelle : la reconnaissance du fils par le père (c’est l’acte de reconnaissance, qui fonde toute paternité), et la reconnaissance du fils à l’égard du père (c’est la dette qui fonde la filiation)

Cette reconnaissance mutuelle est la définition même du symbole (selon l’étymologie) ; si bien que la famille n’est pas seulement ou bien sociale ou bien biologique, comme un débat sociétal récent tend à le résumer : bien plus, la famille est une matrice pour le symbole, elle est la matrice du symbole : père et mère, fils et fille, père-fils mère-fille etc. ; autant que le symbole est l’opérateur pour la famille, y prenant sa valeur de “tiers initial” soulignée par Jean-Paul Valabrega (Phantasme Mythe Corps et Sens, Payot)

On notera d’ailleurs que la réclamation actuelle d’une parenté de définition purement sociétale (sans référence à l’engendrement) s’accompagne d’une recrudescence de réclamation de filiation biologique, comme si un réel (celui qui incarne l’engendrement) chassé par la porte revenait par la fenêtre

Voilà ce qui a prévalu lors de l’instauration de l’adoption plénière (1966), qui établissait une filiation adoptive : un couple rendus père et mère par la loi dès lors que leur relation portait l’engendrement, même celui-ci non concrétisé biologiquement, mais à la condition d’en impliquer les données, à savoir la différence de sexes qui conditionne la procréation, et la différence des générations, donc un couple dans les âges de procréer. La filiation adoptive ainsi calée sur le modèle de la procréation, modélisée selon l’engendrement. Une famille se trouvait ainsi établie, faisant fonctionner les interdits depuis la relation aux parents, ne seraient-ils pas les géniteurs.

Nous savons que les fantasmes organisateurs chez l’enfant adopté concernent ses parents (donc adoptants), avec le piège fantasmatique d’une autre famille qui “aurait eu existé” (le conditionnel surcomposé a ici tout son sens), embrouillant le roman familial. Pourquoi cette modélisation selon l’engendrement ? Pour soutenir la vraisemblance de l’enfantement, condition d’établir le lien mutuel de la filiation (même dispensé de sa concrétisation) ; parce que la filiation est une conviction partagée – et non pas une certitude.

L’adoption plénière a établi une filiation par le droit ; mais son principe s’est trouvé toutefois d’emblée fragilisé par le maintien dans le texte de loi de l’adoption par une personne célibataire (dans un contexte que rapportaient Michel Soulé et Simone Veil, rédacteurs de la loi ; et contre leur avis), c’est-à-dire le maintien du recueil d’enfant qui était l’usage de l’adoption à l’époque et depuis le début du 20° siècle, les femmes étant seules parce qu’il n’y avait plus d’hommes du fait des guerres, mais leur relation à l’enfant recueilli étant toutefois symbolisée par le fait qu’elles étaient marraines de guerre. Ce contexte historique a changé, et l’adoption par une célibataire a pris une autre signification, qui a d’abord concerné la filiation avec un enfant d’un conjoint, puis à l’heure du développement des techniques médicales d’aide à la Procréation désormais entendue comme l’établissement d’une famille sur la base d’un défaut originel de père, situation bancale pour la vraisemblance de l’enfantement.

Cela conduit à deux confusions contemporaines : la 1° : le lien de filiation se voit résumé à la relation d’éducation, la parentalité dissolvant la parenté ; la 2nde : la filiation biologique est réclamée pour conforter la filiation dans les situations où le parent n’est pas le géniteur, au point même de prendre le pas sur la filiation psychique.

La 1° est illustrée par la prise de position de Sylvie Faure-Pragier et Geneviève Delaisi de Parseval, dans une tribune parue dans le quotidien Libération (« La refondation parentale », 26 juin 2001) : l’adoption par deux homosexuels y est jugée poser moins de problème que l’adoption célibataire, disent ces auteures, car mieux vaut être deux que seul pour élever l’enfant.

Cette prise de position tout à fait acceptable à condition de résumer si la famille à sa facette éducative, je le rappelle non spécifique, et n’établissant pas le régulateur de la vie familiale, à savoir les interdits familiaux. On peut d’ailleurs se demander, dès lors que le “deux” est déconnecté de la dualité des sexes, si à ce compte-là 3 ne serait pas encore mieux encore que 2, validant la réclamation de pluri-parentalité logiquement entérinée sur cette base par nombre de décisions judiciaires, au nom bien sûr de « l’intérêt supérieur de l’enfant ». Mais ce qui est entériné au plan éducatif fait perdre la vraisemblance de l’enfantement, invalidée par des situations relationnelles qui ne portent pas l’engendrement parce qu’ils y contreviennent.

La 2° anime la réclamation au droit à la connaissance des origines personnelles, argumentant que l’enfant serait privé d’une donnée constitutive de sa vie psychique s’il ne pouvait identifier son géniteur / sa génitrice ; réclamation argumentée de la peur, sans cette identification, de commettre l’inceste par méconnaissance: témoin le livre de Audrey Kermalvezen: Mes origines, une affaire d’État, épouse du fondateur de l’association PMA : Procréation Médicalement Anonyme, qui exprime assez clairement sa crainte que son époux soit conçu du même géniteur qu’elle, ce qui témoigne d’une confusion entre parenté et consanguinité, donc d’une confusion dans la définition même de l’interdit de l’inceste, qui serait alors conditionné par un capital génétique commun

Cette préoccupation est pourtant rare chez les enfants adoptés ou nés avec apport de gamètes ; mais elle est passionnelle car elle touche à l’angoisse, lorsque l’établissement des interdits familiaux est en flottement, ce qui n’a pourtant rien de spécifique, ni à l’adoption ni au don de gamètes, mais crée dans ces situations une captivation imaginaire, qui n’en est pas moins un leurre.

Cette réclamation de l’accès aux origines personnelles est pourtant soutenue de longue date par Geneviève Delaisi, dans ce qui me semble une incompréhension de la théorie psychanalytique de la filiation ; je la cite : « l’histoire d’Œdipe est l’histoire d’une adoption ratée ; si l’adoption d’Œdipe s’est mal passée, c’est faute d’avoir pu cumuler a minima sa filiation de naissance et sa filiation adoptive … Si Œdipe avait su … », fin de citation (Geneviève Delaisi, Pierre Verdier, Enfant de personne, Ed. Odile Jacob, 1994, pp 175 et 235, souligné par les auteurs).

Or l’adoption d’Œdipe est le paradigme même de la filiation, impliquant la méconnaissance du moi justement décrite par Lacan ; Geneviève Delaisi infléchissant la psychanalyse vers une psychologie compassionnelle l’amenant à taxer l’anonymat du géniteur de mensonge alors qu’il protège l’enfant en centrant pour lui l’enjeu de la dette constitutif du lien de filiation, afin qu’il ne soit pas tiraillé, écartelé entre plusieurs figurations.

Ainsi la notion d’ “ origines personnelles ” mise en avant dans le débat social ne concorde pas avec la notion psychanalytique d’originaire : les origines personnelles engagent une biographie, l’originaire est le pivot d’une histoire personnelle en sa nature construite, avec une tension contemporaine sur la nature de cette construction, de cette fiction qu’est l’histoire personnelle :

est-elle créatrice de sens au sens où en parle Jean-Michel Hirt : La dignité), ou “mensonge” selon le procès qui lui est fait aujourd’hui, mais procès qui implique que la filiation biologique soit érigée en référence.

D’où la notion-clé selon moi de “fiction vraisemblable” proposée par Laurence Kahn (Vérité et fiction …).

Irène Théry à cette tribune a appelé de ses vœux ce qu’elle a appelé une métamorphose dans l’établissement de la filiation ; plaidoyer tout à fait acceptable à condition de préciser ce qui est la loi de toute métamorphose et donc de toute mutation : ce qui se gagne certes, et elle y a insisté, mais aussi ce qui se perd, et elle n’en a rien dit. Ce qui se perd, en l’occurrence, c’est ni plus ni moins que l’arrimage somato-psychique de la filiation, c’est-à-dire l’intégration par la vie psychique de l’engendrement dont l’enfant est issu. Le symbole, désincarné, est résumé à un principe social. On peut comprendre qu’une sociologue cantonne son regard à une appréciation purement sociétale ; cela semblerait plus surprenant de la part du psychanalyste, qui connaît les enjeux profonds de la filiation psychique ; raison pour laquelle il est essentiel d’intervenir dans le débat public pour contribuer à une réflexion, trop saisie dans le mythe d’un simple progrès sociétal qui ne générerait que “des droits nouveaux sans rien retirer aux autres”. En particulier je suis intervenu en ce sens, tout comme mes camarades à cette tribune, dans le cadre de Commissions Parlementaires.

Car dans l’approche préconisée par Irène Théry, la famille est cantonnée à être un regroupement éducatif. Exit donc l’établissement des interdits familiaux depuis la filiation psychique. À la raison de conférer une reconnaissance sociale à tout un chacun qui la réclame, on en vient, par exemple, à oublier qu’un beau-père, s’il peut apporter à l’enfant un considérable profit éducatif, ne peut jouer de rôle psychique dans sa filiation ; d’ailleurs un enfant peut avoir plusieurs beaux-pères successifs, alors qu’il n’a jamais qu’un père.

Dire cela n’est pas sombrer dans un passéisme qui nierait les évolutions de la composition familiale ; c’est les apprécier sur le fond, et non sur la seule forme, ce qui est selon moi notre rôle et notre compétence. Que la paternité soit une conjecture, comme l’étude freudienne nous l’a appris, n’est pas lié à la structure paternaliste de la société de son époque, c’est une équation psychique d’où s’origine la pensée de tout enfant ; elle est peut-être influencée par les évolutions de la composition familiale qui voient les pères d’aujourd’hui plus souvent absents que dominateurs, mais elle ne sera pas soulagée, et serait même plutôt brouillée si la figure du père était nivelée à celle du beau-père (confusion entre filiation et éducation) ou résumée au test ADN (confusion entre père et géniteur). La filiation biologique est convoquée à la rescousse pour dissiper le brouillard filiatif ; elle offrirait le confort de la certitude (vs/conviction), mais avec l’inconvénient d’une réponse en forme de leurre, puisqu’elle ne dit jamais que le géniteur ; or si un parent peut ne pas être le géniteur, inversement le géniteur ne fait pas le parent.

Alors, pour conclure : le désir d’enfant se trouve désormais saisi entre l’enjeu symbolique de la dette et l’enjeu social des droits ; d’où un conflit nouveau, qui mérite notre intérêt, entre la facette inconsciente et celle consciente, de ce désir. C’est pour une bonne part l’effet des techniques médicales d’aide à la procréation, et c’est donc en ce sens un effet de la modernité. Il serait pourtant bien réducteur d’opposer dans le débat un passéisme et un modernisme ; d’ailleurs le modernisme est à la modernité ce que le scientisme est à la science. La question mérite plutôt une réflexion anthropologique, oui, mais d’anthropologie freudienne de préférence (nous avons des propositions à faire). C’est l’enjeu du « psychanalyse et société » de notre Arcc. Nous avons cherché pour cela à démêler des confusions : entre parenté et parentalité (c’est-à-dire entre filiation et éducation) ; entre parenté et consanguinité (c’est-à-dire entre filiation psychique et filiation biologique). Qui, autre que le psychanalyste, pourrait éclairer le débat sociétal sur ces distinctions ? Le retrait du champ social sied à notre pratique ; mais quelle posture justifierait de soustraire à ce débat les acquis de la connaissance psychanalytique, qui sont à nos yeux une donnée constitutive de l’humain ?

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enfantsFiliation, psychanalyse et société les enjeux par  Pierre Lévy – Soussan

Pierre Levy Soussan, psychiatre, psychanalyste membre de la SPP,  auteur d’ouvrages sur l’adoption a mené un séminaire durant 6 années sur les questions de la filiation.

Il a plongé avec ses acolytes dans le domaine des enjeux juridiques propres à la construction de l’humain au sein de la filiation en s’appuyant sur la clinique, au sein d’une consultation spécialisée dans l’adoption à Paris, l’AMP, et dans l’étude des cas graves de maltraitance, c’est-à-dire des cas où la construction filiative est en impasse. Dans l’article ci-après il nous livre le produit de sa réflexion qu’il a récemment développé lors d’une conférence à la fondation Dosne-Thiers dans le cadre d’une invitation de l’ARCC de l’APF. Ses positions ne peuvent manquer d’interpeller et les psychanalystes les juristes, les historiens. Ces derniers opposeront à ses arguments qui plaident pour un non sacrifice de l’enfant aux dieux de la technologie  que de tous temps les enfants ont été l’objet de transactions marchandes dans la société  afin de perpétuer la  famille et ses intérêts privés au sein de l’ordre social du moment  (cf le mariage arrangé, la  dote des filles, droit d’aînesse etc). Les psychanalystes mettront en avant la qualité « dénaturé » de la sexualité humaine pour souligner que celle-ci n’a pas pour fin la seule hétérosexualité et encore moins la reproduction et donc qu’ils n’ont  pas à se prononcer sur le sujet de ce que la loi doit ou ne pas dire puisque le sujet de l’inconscient saura toujours se faire entendre…quand il y a de l’inconscient.

A ces derniers Aspasia proposera  afin de susciter le débat que force est  de reconnaître aujourd’hui, clinique à l’appuie et sous peine que les psychanalystes soient accusés de surdité, que les patients que nous écoutons arrivent pour beaucoup sans projet inconscient et que le travail du psychanalyste contemporain est  précisément la fabrique de l’inconscient (nous y reviendrons plus longuement dans un dossier à venir). L’inconscient n’est plus une donnée mais une visée dans la clinique de l’an 2000 en ce sens l’argument qui consiste à dire que tout peut se subjectiver même les histoires filiatives les plus complexes  trouve ici une butée à savoir la propre capacité de certains sujets à s’approprier sur le terrain psychique leur histoire.  

Nous laisserons les internautes  se faire une  opinion afin d’ouvrir ici un débat qui ne doit pas se refermer comme une porte se claque sous peine d’une défaite majeur de la pensée.

Filiation, psychanalyse et société les enjeux par Pierre Lévy – Soussan

L’homme est un animal politique » nous dit Aristote et civiliser l’animal, civiliser les pulsions, les fantasmes pour permettre la vie dans la cité, telle est la fonction de la loi. Dés le III° siècle par le droit Romain instaure ce principe : « Vitam Instituere », instituer le vivant, la vie. La société doit permettre, par sa fonction, de fonder le sujet, de le fonder à vivre. Tenter de comprendre comment s’est constituée sa subjectivité à partir de sa naissance, comment l’humain est fondé tel a été l’enjeu de mes travaux. Cette question est située au sein d’une interrogation plus vaste liée à l’évolution sociétale où le désir d’enfant s’est transformé de plus en plus en revendication voire en « droit à l’enfant ». Dans une société de plus en plus soumise à un impératif de consommation et de production techno-scientifique, la demande d’enfant ne pouvait pas y échapper.

Un discours anthropologique en porte à faux avec les logiques psychiques, sexuelles symboliques

Certains anthropologues et ethnologues déclarent le modèle familial propre à l’élaboration du complexe d’Œdipe dépassé et ils valorisent une indépendance des liens entre sexualité, reproduction et culture. Dans cette vision descriptive de la famille, la parenté se dissoudrait au sein de la « parentalité» : expérience quotidienne éducative d’un adulte auprès de l’enfant, acte social indépendant de la sexualité, du couple, du sexe de chacun, sans considération de la dimension charnelle, sexuée, symbolique de la scène capable d’engendrer un enfant faisant ainsi exploser « l’atome œdipien » cher à Jullierat ou encore la matrice symbolique sociale chère à A. Green. Nonobstant cette approche sociologique ou anthropologique prônée par certains, elle n’en n’occulte pas moins le sens des règles de la filiation, en décomposant la famille en autant d’adultes que de fonctions et autoriserait « toutes les familles possibles » sans tenir compte du sexe des adultes, des gamètes accessibles, du ventre porteur, du nombre d’adulte « s’engageant auprès de l’enfant ». Ces discours réclament des parentés indépendamment de la symbolique fondant la filiation sous couvert d’une éthique  de  l’acte, fondateur d’usages, donc de lois à venir, quitte à atomiser la famille en ses différentes fonctions, en particulier grâce au mésusage du concept de « parentalité », décliné en multiples fonctions aplanissant la psychanalyse pour mieux « comportementaliser l’inconscient », (Fédida, 1977).

Cette vision dé-symbolisante de l’engendrement et de la filiation se trouve cautionnée paradoxalement par un discours « anthropologique » validant toutes les « parentalités » possibles car « tout s’observe partout », faisant fi du terreau mythologique spécifique et hautement symbolique où chaque société prend racine culturelle. Pourtant penser qu’une société sans père, sans mari, avec des enfants élevés par des hommes ou bien uniquement par des femmes, « impliquerait » que cela peut se faire sous nos latitudes[1] me semble aussi absurde que de penser qu’une plante rare tropicale ne poussant que sous un certain climat aurait toutes les chances de pousser chez nous. Cette vision anthropologique partielle autant que partiale, d’un « relativisme », d’un « culturalisme » poussé à l’absurdité vers un « universalisme » factice et factuel, car ignorant l’enracinement conscient et inconscient de tous les montages familiaux du monde dans l’espace mythique, mythologique, inconscient organisant chaque culture, chaque montage filiatif en vue d’un équilibre social, dépassant chaque individu. Tel est l’universel de la découverte Freudienne  fonder l’universalité sur la nature humaine : universalité du psychique, de l’œdipien, de la sexualité (L Kahn) : « Universalité de nature de l’enfance et saut dans l’universalité de la culture » et du besoin de culture comme étayage pulsionnel. Curieuse attitude de certains anthropologues, mais pas nouvelles, aveugles à la logique psychique inconsciente, pulsionnelle en particulier sexuelle, symbolique, à l’œuvre dans les montages filiatifs en général, occidentaux en particulier.

Une surmorbidité de l’enfant dans les situations de parent seul ou d’adoption.

la multiplication des enfants élevés par un seul parent, l’adoption possible par les célibataires ont accrédité l’idée qu’un enfant pouvait se passer d’un père ou d’une mère, que l’un et l’autre était interchangeable, voire que cela ne changeait pas grand chose pour l’enfant, au mépris de toutes les études démontrant la surmorbidité de l’enfant dans les situations de parent seul ou d’adoption. L’idée d’une maîtrise totale de la reproduction en laboratoire, ou de l’obtention d’un enfant via l’adoption, en dehors de la sexualité, a favorisé l’émergence de la réalisation possible d’un autre fantasme présent chez tout un chacun : celui d’une reproduction totalement détachée de la sexualité de l’homme et de la femme, réalisant la promesse de Freud. En 1914, il écrivait : « Celui qui promettra à l’humanité de la délivrer de l’embarrassante sujétion sexuelle, quelque sottise qu’il choisisse de dire, sera considéré comme un héros ! [2] L’évacuation de la nécessité de l’un et de l’autre pour la venue d’un enfant requestionne la construction de la famille, de la filiation d’une façon inédite voire révolutionnaire amenant à la revendication d’un enfant via l’utilisation de la médecine (dons de gamètes) ou du social (adoption, mères porteuses) sans plus aucune considération pour l’engendrement, au moins symbolique de celui-ci, au sein d’un couple. Pourtant, les expériences cliniques et les travaux depuis plus de 30 ans autour de l’adoption montrent à quel point l’appropriation ou la rupture des « contenants symboliques » propres à la culture tels que les a développés Kaes (2004), infléchissent directement sur la construction des liens familiaux adoptifs, donc de la fiction originaire de l’enfant. La question de l’effacement « social », donc juridique de l’Œdipe, entraîne une disparition du cadre nécessaire à rendre l’invisible œdipien visible à l’enfant, cadre comparable à celui défini par Bleger (1981), avec les conséquences psychiques sur l’enfant en construction par sa non rencontre avec « l’Œdipe parental » (Louppe).

Les échecs d’adoption sont nombreux où les adultes en errance d’origines symboliquement fondatrices s’épuiseront à chercher ailleurs ce qu’ils n’ont pu conflictualiser donc créer dans leur famille adoptive.

L’exemple des lois sur le « droit des origines » en 2002 valorisant le lien du sang est un exemple d’évitement œdipien en ne donnant plus aux adoptants la méta organisation pour dépasser le lien du sang grâce à leur imaginaire originaire seul capable de re « fonder » l’enfant » à vivre en eux, avec eux. Les échecs d’adoption sont nombreux où les adultes en errance d’origines symboliquement fondatrices s’épuiseront à chercher ailleurs ce qu’ils n’ont pu conflictualiser donc créer dans leur famille adoptive.

Cette survalorisation juridique donc psychique de la réalité du lien du sang comme « seul vrai lien de filiation », donc de « vérité biologique », conduit aussi aux échecs des AMP. Parents qui n’ont pu faire « comme si » les gamètes donnés étaient « comme si » elles venaient d’eux, en souffrance de n’avoir pu être un père, une mère pour leur enfant.

L’enfant puis l’adolescent voire l’adulte trop fragilement construit, va comme dans les échecs d’adoption « s’originer » ailleurs dans le réel du biologique demandant rageusement la levée de l’anonymat, comme si la solution était informative alors qu’elle est une mise en échec d’une narration, d’une métaphore, d’une fiction, d’une reconnaissance de l’enfant comme prolongation narcissique d’une histoire antérieure à lui dont il a révélé les failles et qu’il paye de son exil. Quête de soi qui devient une quête de  « qui m’a désiré ? » vers une quête encore plus générale du pourquoi suis-je dans ce monde ?

Force est de constater régulièrement l’appétence symbolique des enfants utilisant l’efficacité du montage œdipien dans la filiation. L’enfant adopté se sait venir de cet engendrement filiatif qui donne un sens à l’être qu’il est dans le cadre d’une fiction qui le renvoie à une scène sexuelle originaire fantasmée, construite avec ses parents adoptifs dont il est le fruit[3]. Ce montage n’est pas sans risque, ce qui est le propre de toutes filiations dissociées dès leur origine par le social (adoption) ou le biologique[4](AMP).

L’enfant adopté, comme tous les enfants, se construit grâce aux données culturelles et juridiques élaborées par le socius : la fiction symbolique de sa procréation, qui permet la transformation d’un être de chair en fils ou fille de l’un et de l’autre sexe, pour reprendre l’expression romaine, à partir de cette scène originaire : symbole opérant, fiction vraisemblable. Grâce à la solidité, la légitimité, l’institution de chacun, il pourra alors non seulement fantasmer la scène primitive mais aussi « désinstituer » « destituer » chacun pour vivre son roman familial contre œdipien par identification à chaque place de la triangulation œdipienne. Non sans affronter le meurtre de ses imagos parentales (Gilibert), ce qui n’est pas sans risque lors d’expériences traumatiques et d’abandons antérieures ravivant les traces archaïques anciennes. C’est dire à quel point l’enfant adopté a encore plus besoin que les autres d’un cadre psychique opérant au sein d’un cadre œdipien et d’un méta cadre culturel assurant la solidité du nouage, de ce qui relit ensemble la subjectivité, l’inconscient, le biologique, le corporel, l’histoire : tout ce qui avait été dissocié antérieurement.

Sinon, comment destituer ce qui n’est pas institué pour pouvoir se fonder ? Comment faire jouer la théâtralité de la filiation sans une scène imaginaire pour la représenter ? Comment faire du théâtre dans un envahissement du réel ?

La clinique montre avec une grande acuité comment les positions de mère et père sont différentes, complémentaires et profondément asymétriques pour l’enfant. Les interactions précoces avec l’un et l’autre, et le positionnement de chacun, n’ont pas la même valeur contenante.

La filiation psychique, pour tous les enfants, est une filiation acquise, qui doit se construire chaque jour car elle ne va pas de soi. La maltraitance des enfants montre à quel point elle peut ne pas se faire si l’édifice juridique sur laquelle elle repose est un simple assemblage administratif contractuel. La clinique montre avec une grande acuité comment les positions de mère et père sont différentes, complémentaires et profondément asymétriques pour l’enfant. Les interactions précoces avec l’un et l’autre, et le positionnement de chacun, n’ont pas la même valeur contenante, auprès de l’enfant, donc élaborative quant à ses repères identificatoires. Un père ne sera jamais une mère comme les autres, les interactions du bébé à son père et à sa mère sont chacune spécifiques, complémentaires, ont un rythme propre, une intensité très différente, très « inégalitaire » : le bébé a besoin pour un développement optimal, d’une relation stable et continue, source de sécurité, avec une figure principale de référence, laquelle s’instaure préférentiellement avec la mère dans la continuité du lien prénatal, dans les conditions habituelles du développement.

Un père n’est pas une mère

Nous remettons à l’honneur les termes de maternalité et paternalité en dette et hommage à Racamier[5] pour différencier les deux processus conscient et inconscient chez le père et la mère, donc chez l’enfant; et ne plus employer le terme valise de « parentalité » qui évacue cette différence. Tous les travaux cliniques, les enregistrements vidéo des interactions avec le bébé montrent des interactions spécifiques de la part du bébé qui différencie dès sa naissance, dans un contexte de soins précoce, son père de sa mère. En disant « parent » plutôt que père ou mère, on passe à côté des différences radicales qui existent dès la naissance, entre le père et la mère, on prive ainsi certains enfants de la « maternalité » et la « paternalité », on les prive aussi du double conflit différencié avec ceux qui l’ont engendré comme père et mère. On les prive aussi de vivre des sentiments, des conflits psychiques homosexuels et hétérosexuels avec l’un et avec l’autre. C’est ce qui lui permettait de construire sa bisexualité psychique fondée sur des modalités d’attachement différenciées. C’est pourquoi, « l’homme ne peut pas être pas une mère comme les autres ». Tout autant de privations qu’aucun registre éducatif ne pourra combler.

Place de l’inconscient dans le dispositif juridique : la nécessité d’une fiction possible

Seule la valeur symbolique, donc psychique, de la fiction juridique produite par la culture permet de dépasser, pour toutes les filiations, le lien du sang, donc de nature, propre à construire et à donner consistance à la filiation : faire « comme si » l’enfant était le sien : base de l’adoption, faire « comme si » la gamète (ovocyte, spermatozoïde, embryon) était la sienne. Cette fiction appropriatrice transformant l’étranger-l’étrangeté interne en familier, en partie de soi est exigence de travail psychique. Non sans rappeler celui de la greffe cardiaque comme le montre le livre remarquable de JL Nancy dans « l’intrus », obligé par la greffe à faire sien ce cœur intrusif. « l’étrangeté se révèle au cœur du plus familier – mais familier est trop peu dire : au cœur de ce qui jamais ne se signalait comme cœur, (…) disparaît alors l’évidence puissante et muette qui tenait tout ça sans histoire assemblé ». La fiction sera alors le récit de cet assemblage, de cette histoire.

Fiction qui s’enracine aussi l’histoire de la rencontre, de l’héritage intergénérationnel de chacun, des modalités dramatiques du passage œdipien, des affres de la scène primitives, dans l’imaginaire du rapport sexuel pouvant donner naissance au sujet, scène refoulée par tous mais dont la réalité reste pensable, crédible et raisonnable, comme la fiction juridique l’y autorisait jusqu’alors.

Cette construction psychique de l’enfant à travers les multiples scénarios différenciateurs de cette scène symbolique et fantasmatique, acquière une valeur de vérité originaire et imaginaire pour l’enfant. Il se construit venant de cet homme et de cette femme les transformant dans un même temps en père et mère et lui d’être de chair en fils et fille « de l’un et de l’autre sexe » pour reprendre la formule romaine.

L’enfant est le révélateur donc le point d’ouverture ou de fermeture généalogique ou filiative de chaque famille par les failles intergénérationnelles révélées par lui propres aux blessures de l’enfance de ses parents. Du côté des adultes, la clinique des néonaticides, des meurtres d’enfant, de la maltraitance, du délaissement, de l’instrumentalisation de l’enfant dans les conflits de couple montrent ces faillites de construction où parfois l’enfant le paye de sa vie. Du côté de l’enfant, la vulnérabilité de la construction de ses fondations psychiques entraîne une identité fragile pouvant basculer à tout moment dans la violence contre soi ou autrui. L’enfant est à la fois le révélateur de cette dette intergénérationnelle contractée par chacun de ses parents à ses grands parents et le « paiement » symbolique et imaginaire de cette transaction filiative par l’ensemble des soins reçus pendant l’enfance.

Cette dette va du registre le plus mortifère qui soit, dette mortifère, de maltraitance subie donc redonnée à l’enfant parfois jusqu’à la mort, dette narcissique de mort, jusqu’à la dette de vie lui permettant à son tour de transmettre ce qu’il a reçu aux générations à venir, dans une répétition, triangulaire, dette oedipienne.

«Il ne suffit pas d’y être pour en être » JP Pierron : les re-fonfations pathologiques

L’échec de la mise en place psychique de cette dette propre à une fiction filiative « suffisamment bonne », à sa mythologie personnelle, donc de la construction d’une filiation liant solidement chacun dans des relations affectives riches et réciproques, est à la base de nombres de maltraitance, de délaissement ou d’errance affective « à la recherche d’un temps perdu », d’un lien jamais advenu.

Car le sentiment subjectif et intime d’avoir eu un père et une mère n’a rien de facile et n’est jamais donné, ce sentiment est de l’ordre de la construction. Combien d’adultes recherchent alors à travers leur vie des « pères », des « mères », blessure originaire, identitaire profonde, parfois hémorragique jamais refermée, que Romain Gary a illustré si dramatiquement par son œuvre et sa mort « … Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. Après cela, chaque fois qu’une femme vous prend dans ses bras et vous serre sur son cœur, ce ne sont que des condoléances. ». Mélancolie profonde des origines que certains ne dépassent pas dans un deuil originaire jamais dépassé.

Cette recherche vaine de « fondations à vivre », d’origines solides, d’une identité donnant un sens à la vie peut dériver vers des horizons radicalement pathologiques : re-fondations mystiques, religieuses, idéologiques voire fanatiques : recherche d’un père mythique, totalitaire, d’un amour absolu, d’une cause apportant toutes les réponses à des questions « fondamentales », d’une identité enfin reconnue. La non- liaison de la violence primaire, transformée en haine en quête d’objet trouve alors son exutoire en une violence « légitimée » par le système idéologique adopté.

La voie fanatique, par exemple, présente le double avantage de légitimer la violence à autrui et dans un même temps, de gagner l’amour du père « absolu » pour cela, dette narcissique de toute puissance enfin réglée par le meurtre.

Valeur de la filiation psychique : Unification des dissociations, des clivages

Nous regrettons les enjeux idéologiques, politiques de la loi du 17 mai 2013 car « la généalogie est une catégorie logique, ce n’est pas une valeur sociale », comme le rappelle Legendre[6]. Il existe une logique propre au montage de la filiation pour l’homme en tant qu’animal parlant,  animal politique, pour reprendre la définition aristotélicienne. Nous la complétons pour définir l’homme comme « animal symbolique ».

Nos lois actuelles sont elles si protectrices que cela pour les enfants ? Ou bien sacrifient-elles l’enfant par défaut de mise en place des limites à l’adulte ;

Nos lois permettent-elles de désamorcer la violence des rapports intrafamiliaux par des limites structurantes propres à chaque place à travers la différence des sexes, des générations et de la mort et du vivant ? C’est-à-dire à travers des places symboliquement opérantes, et différenciés pour l’enfant ?

La loi autorise la reproduction de la société et permet à un être humain de devenir sujet, personne ne naissant sujet[7]. La Loi est souveraine en raison de cette référence, désignée et parlée, qui garantit toutes les fonctions et les règles[8]. Elle surpasse l’individu et obéit à une logique qui n’est pas celle du désir.

Dans chaque culture, nous pouvons repérer cet “au-delà”, cette référence tierce, présente dans les récits mythiques, qui instaure un cadre permettant à l’individu de trouver sa place dans une filiation où il ne peut jamais se désigner comme sa propre origine, mais en référence à celle-ci.

Basculer dans la toute puissance en récusant tout tiers pour produire l’humain selon ses désirs et sa volonté, grâce aux techniques bio-médicales, est l’une des tentations les plus grandes pour notre société récusant toutes limites « au nom de mes désirs ».

La science fabrique l’enfant mais pas la filiation. La science peut fabriquer un enfant mais le défi est de le transformer en fils ou fille et pour l’adulte, de se transformer en père et mère.

Il existe une triple dissociation, temporelle, sexuelle et biologique, propre aux techniques d’aide médicale à la procréation. En effet, la conservation des gamètes et des embryons durant des années change la représentation de la reproduction. D’autre part, la fécondation sans rapport sexuel a induit le leurre que l’on pourrait se passer du sexuel pour se reproduire. Enfin, l’AMP induit une dissociation de la filiation biologique par rapport à la filiation psychique, c’est à dire que les représentations de la paternité et de la maternité sont dissociées par rapport à l’origine biologique (don hétérologue de spermatozoïde, d’ovocyte, d’embryon).

Dès qu’il existe une dissociation entre le biologique et le psychique, les liens juridiques et symboliques prennent une importance extrême. La cohérence des origines symboliques est alors indispensable pour définir la « vraie mère et le vrai père » au sens psychique pour l’enfant « comme s’il venait d’eux ». Les couples doivent être solides par rapport à cette notion. L’ouverture « sociétale » de l’AMP aux femmes seules serait un non sens pour l’enfant, que cette femme soit seule (éradication scientifique et juridique du père) ou en couple de même sexe (impossibilité de la fiction de la scène originaire).

Psychanalystes réveillez-vous ?

Parler des enjeux inconscients, pulsionnels chez les individus, dans l’élaboration des lois et leur appropriation subjective est toujours « scandaleux » depuis Freud, même et surtout auprès des psychanalystes. L’interprétation des enjeux normatifs propres aux lois et au langage est considérée comme une volonté de normes, alors qu’elles sont inhérentes à la structure sociale et dépassent l’individu. Seules des lois qui dépassent le sujet sont à même de canaliser les forces qui le dépassent, inconscientes, en grande partie enracinées dans sa libido, dans le sexuel et ses pulsions mortifères et haineuses de l’autre.

La volonté de ne pas voir, de ne pas savoir, de ne pas entendre est toujours surprenante par certains psychanalystes qui ont fait le métier de l’écoute de l’autre. Comme si chacun devait se défendre et de ne rien vouloir savoir de cette condition humaine prête à sacrifier l’autre pour pouvoir exister, au nom d’un Moi tout puissant, récusant les limites. Lacan l’avait bien signifié « Aucun sens de l’histoire fondé sur des prémices hegeliano-marxistes n’est capable de rendre compte de cette résurgence. Parfois, il s’avère que l’offrande à des Dieux obscurs d’un objet de sacrifice est quelque chose à quoi peu de sujets peuvent ne pas succomber dans une monstrueuse capture. L’ignorance, l’indifférence, le détournement du regard, pour expliquer ce qu’ils voient, restent attachés à ce mystère. Mais, pour quiconque est capable, vers ce phénomène, de diriger un courageux regard, et encore une fois il y en a peu assurément qui ne peuvent succomber à la fascination du sacrifice humain, nous essayons de trouver le témoignage de la présence du désir de cet autre que j’appelle ici le Dieu obscur. C’est le sens éternel du sacrifice auquel nul ne peut résister. »[9]

Tel est le sens des lois, en particulier celles de la filiation où il est tant question de naître à la vie sociale sans succomber à des lois prêtes à sacrifier l’enfant en le transformant en objet de besoin auprès d’adultes, réfutant toutes limites.

Voilà les raisons principales expliquant cette haine de l’irrationnel en nous, ce refus des découvertes psychanalytiques qui fondent l’intolérable : l’inconscient, les pulsions et leur issue dans la relation à l’Autre : entre destruction et construction.

Refus de voir à quel point est enraciné en l’homme le besoin d’autrui et son sacrifice, qui circonscrit à la fois le champ de la haine et de la culpabilité. Et cela, sans doute, est ce qu’on ne peut pardonner à Freud ou à une lecture anthropologique des lois qui seules sont fondatrices, limitantes pour l’individu en le protégeant de la tyrannie de ses pulsions et de celles des autres, des droits subjectifs, utilitaristes, c’est-à-dire d’un désir qui fait Loi. Qui ne trouve pas de limite en lui en trouvera hors de lui. Qui ne trouve pas de fondation à vivre en lui, en trouvera hors de lui.

Alors quid de l’enfant, incapable de se défendre et sacrifié au sein d’une société valorisant un fanatisme de marché, de régulation, une logique de management généralisée, une lecture désymbolisante, démétaphorisante du droit, de la filiation par l’émergence d’un droit « gestionnaire ». Les usines à bébé fonctionnent bien en Inde produisant près de 30 000 bébés par an pour des occidentaux riches et « en total mal d’enfants », pour reprendre la parole d’un avocat défendant l’achat de bébés lors de l’affaire des bébés Bulgares en 2004/2005. Des Lebensborn (Fontaines de vie) des nazis pour produire des bébés aryens[10], aux usines à bébés en Inde, les différences ne sont pas si grandes dans les moyens tant la production de la chair humaine déshumanisée est la même en chosifiant le corps de la femme. La fin est légèrement différente : idéologie de pureté d’une race tout puissante d’un côté, bébé conçu grâce à une transaction financière et des produits biologiques de l’un ou des deux acheteurs « consacrant » un marché de l’enfant dans une idéologie totalitaire où la toute-puissance du désir est reine, où le droit à l’enfant prime sur les droits de l’enfant.

L’enfant victime à l’avance, illusoirement protéger par les « droits de l’enfant » devant un hyper individualisme revendiqué par autant d’agglomérats d’individus qui revendiquent un « Au nom de Moi », principe de plaisir absolu, nouveau Narcisse érigé en Dieu, quitte à utiliser les rouages démocratiques mises au service du fantasme. «le droit sert à tout et sert toutes les causes de tous ceux qui savent politiquement s’en servir.[P Legendre pp65 Jouir du pouvoir]. L’enfant en est bien incapable, et les adultes ne veulent plus rien savoir de son « intérêt ». A-t-on vu une loi définir « l’intérêt de l’enfant » ?

L’enjeu des lois était pourtant le même depuis la nuit des temps, instituer la vie, donc civiliser les fantasmes c’est-à-dire renoncer à une part de sa toute puissance, de ses désirs absolus pour permettre à l’enfant de vivre. Revenir à une fonction du droit centrée sur « l’art du bon et du légal » (ius est ars boni et æqui), de la protection de l’enfance et de la valeur des fictions juridiques, redonnant ses lettres de noblesse à la dimension inconsciente de l’humanité, à la fonction anthropologique des institutions dans toutes ses implications filiatives et constitutives de tout être humain, est une nécessité.

Le droit doit renouer devant la modernité à ses sources vives, comme recherche de la juste proportion, justice aristotélicienne, qui devrait rester l’affaire de juriste, de juge afin « d’attribuer à chacun le sien » : Suum cuique tribuere. Ce qui permettrait de dépasser la notion de droit à l’enfant, ou d’enfant ayant des droits inutiles donc bafoués, pour repenser l’enfant comme un être envers qui l’adulte a des dettes car c’est un être vulnérable en construction qui doit avoir sa part de naissance, d’origine, de protection, de fiction, de créance, de raison, de sens, de différenciation, d’universel, bref de fondation, d’humanisation pour lui permettre de vivre.

[1] Godelier M (2004) : « Les métamorphoses de la parenté », Fayard.

[2] Freud S. Lettre du 17 mai 1914, in Ernest Jones, La vie et l’œuvre de S Freud, PUF.

[3] Lévy Soussan P. Destins de l’adoption, Fayard, livre de Poche, 2012

[4] Lévy-Soussan P « Construction de l’identité et filiation adoptive, quand le fil ne noue plus les fils ». Prisme, N°46 , 248 -257 , Canada, 2007.

[5] Racamier P.C. (1961). La mère et l’enfant dans les psychoses du post-partum. Evolution psychiatrique, 26,525-570.

[6] Legendre P.« Leçons IV L’inestimable objet de la transmission, Étude sur le principe généalogique en Occident», p128 Fayard. 1985.

[7] Legendre, op.cit, p.180.

[8] Legendre, op.cit, p. 263.

[9] Lacan J. Séminaire XI, Sur les Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse. Seuil, p. 246-247.

[10] Hillel, M. Au nom de la race, Fayard, 1975

soleil« Nous continuons en France à sacraliser le lien biologique »

Suite à la proposition de loi sur la protection de l’enfance adoptée par l’assemblée nationale Pierre Lévy-Soussan, directeur de CMP-Consultation Filiation 57 rue de l’abbé Groult, 75015 à Paris psychiatre et psychanalyste (SPP) à fait part au Point du 13/05/2015 (ci-dessous) de ses réflexions critiques et à Aspasia.fr de ses commentaires.

Souvent sollicité par la presse en raison de mes travaux sur la filiation, dans le champ de la protection de l’enfance et de l’expertise judiciaire de la maltraitance, les demandes sont bien souvent en rapport avec des questions autour des liens entre les lois et la construction psychique propre à l’enfance. Avec parfois l’indication à interrompre un lien filiatif pour protéger l’enfant d’une dysparentalité majeure et irréversible.

L’expérience acquise au sein de la consultation que je dirige depuis plus de 15 ans nous a permis d’approfondir un domaine où les psychanalystes sont peu nombreux : l’examen des aspects psychiques et juridiques des lois sur la protection de l’enfance, en particulier la loi de 2007 de la protection de l’enfance. Sait-on que le mot de « maltraitance » n’apparaît pas une seule fois dans cette loi ? Tabou juridique en écho avec une défense psychique coûteuse dont l’enfant fait toujours les frais.

Les incidences des lois sont immédiates dans les pratiques de la protection de l’enfance, des experts, des intervenants au contact des familles gravement dysfonctionnantes . Notre société a du mal à penser ce que sont les pères, les mères dans tous leurs états, y compris dans les impasses des constructions psychiques filiatives. Le tabou de la maltraitance et l’idéologie du lien biologique expliquent pourquoi certaines interventions de l’ASE surviennent dramatiquement trop tard.

Les aspects pratiques de l’analyse psychopathologique des dysparentalités sont rarement abordés par les cliniciens ainsi que leurs conséquences traumatiques sur l’enfant puis sur son devenir psychique, affectif, social.

L’approche des situations de maltraitance oblige à redéfinir avec rigueur les besoins de l’enfant et encore plus les besoins propres à l’enfance, moment de construction et de dépendance d’un être. Nous pensons que notre société a du mal à « penser l’enfance » et à « penser la filiation » : le père et la mère sont-ils encore des repères, des modèles symboliques opérants ou à redéfinir ?

L’enfant serait-il le grand sacrifié de la modernité ? Ne plus savoir penser l’enfance, la place et le rôle de chacun, ne sont pas déjà une forme de maltraitance ?

Pierre Lévy-Soussan.

Interview pour Le Point propos recueillis par Violaine de Montclos

En France, 275 000 mineurs sont aujourd’hui placés auprès de l’Aide sociale à l’enfance (Ase). Pour tenter d’améliorer le sort de ces enfants dits « délaissés », dont les parents ont été jugés inaptes ou maltraitants, l’Assemblée nationale examine mardi et mercredi une proposition de loi des sénatrices PS Michelle Meunier et centriste Muguette Dini sur la protection de l’enfance. Le psychiatre et psychanalyste Pierre Lévy-Soussan, directeur de CMP-Consultation Filiation à Paris, l’estime largement insuffisante. Et juge très sévèrement notre vision française de la protection de l’enfance.

Le Point : Pourquoi la France protège-t-elle différemment de ses voisins, et plus mal, d’après vous, les enfants délaissés ?

Pierre Lévy-Soussan : Parce qu’à l’opposé de tout ce qui se fait à l’international nous continuons en France à sacraliser le lien biologique. Comme si nous ne parvenions pas à concevoir qu’un parent « naturel » peut être autre chose qu’un bon parent, alors que toutes les études démontrent que la maltraitance est bien, dans 90 % des cas, le fait du père ou de la mère…

Concrètement, cela veut dire quoi ?

Cela veut dire qu’on s’acharne à maintenir des liens qui sont parfois toxiques et traumatiques. Que les juges imposent des rencontres médiatisées entre enfants et parents naturels, même lorsque ceux-ci sont maltraitants, et que cela donne des parcours chaotiques qui laissent de grandes séquelles chez ces mineurs devenus adultes. Les enfants sont placés en famille d’accueil, puis redonnés à leur famille d’origine, puis parfois de nouveau maltraités, donc replacés en famille d’accueil où leur passé de maltraité rendra la greffe impossible. Ils seront donc changés constamment de foyer. La protection de l’enfance est pourtant un sujet crucial pour la société tout entière. 40 % des SDF de moins de 28 ans, 70 à 80 % des délinquants, on le sait, ont un passé d’enfant maltraité…

Cette proposition de loi suggère de favoriser l’adoption simple des enfants délaissés…

Mais cela ne change rien, l’adoption simple maintient le lien de filiation avec la famille d’origine. Il y a, en revanche, une chose essentielle à mettre en œuvre, que cette proposition de loi comme celle votée en 2007 et comme toutes les lois de protection de l’enfance ont jusqu’ici renoncé à faire : rendre facilement applicable l’article 350 du Code civil. Grâce à cet article, le juge peut décider de la rupture des liens biologiques et faire qu’un enfant délaissé devienne pleinement adoptable. Mais cet article est impossible, en l’état actuel des choses, à appliquer. Comme si nous n’admettions pas que la société a le droit de s’interposer entre un enfant et des parents nocifs. C’est ce que préconisait un rapport de l’Igas en 2009, qui n’a été suivi d’aucun effet. Et c’est l’option qu’ont choisie la plupart de nos voisins. En Angleterre, 3 500 pupilles de l’État sont adoptés, tandis qu’en France, sur tous ces enfants délaissés, seuls 200 sont adoptés chaque année.

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