Archives pour la catégorie Communiquer la psychanalyse dans la cité

A leurs risques et périls pour le meilleur et pour le pire la psychanalyse et la figure du psychanalyste ont toujours été présentes dans les médias. Freud a initié le mouvement.
Cette rubrique se propose de présenter diverses émissions d’hier et d’aujourd’hui, des articles des interviews afin de les commenter et de vous les faire commenter.

Aspasia présente La Maison Dans le Jardin dans les Hauts-de Seine qui a à cœur de démocratiser la psychanalyse dans une structure dédiée à l’accueil de la petite enfance.

 

 

Philippe Dulieu, vous êtes membre de l’équipe d’accueil de la Maison Dans le jardin, pouvez-vous nous présenter le projet et l’équipe ? (Quelles en sont les motivations  ou le constat à l’origine du projet ? Combien de temps a-t-il fallu pour le monter ?)

La Maison Dans le Jardin est un lieu d’accueil enfants-parents, créé à Bois-Colombes il y a 28 ans, dans l’esprit de la « Maison Verte » de Françoise Dolto. Celui-ci accueille des parents désireux de tisser des liens avec d’autres parents, de socialiser leurs enfants et de trouver un soutien et une écoute auprès des accueillants, salariés de l’association, tous formés à la psychanalyse.

L’équipe fondatrice a travaillé pendant deux ans à l’élaboration du projet. Celui-ci constituait une amélioration du service rendu à la population et aux institutions avec la création d’un lieu d’accueil enfants-parents, d’orientation psychanalytique, centré sur la parentalité dans le nord des Hauts-de-Seine.

Il nous apparaît important d’en repréciser quelques-unes des spécificités, dans la mesure où, sous la même appellation, coexistent désormais des structures qui en ont repris quelques éléments, mais ont souvent abandonné ce qui a fait et continue de faire toute l’originalité de ce concept.

On y trouve bien sûr la plupart du temps les mêmes dénominations : accueil, accueillants, écoute, échange, espace de jeu …, les mêmes règles : rester avec l’enfant, ne pas franchir une ligne symbolique, inscrire le prénom de l’enfant sur un tableau …

Par contre, l’essentiel, le fondamental du concept de Dolto a trop souvent disparu.

Des notions telles que l’anonymat, la confidentialité, l’ouverture à tout adulte accompagnant un enfant, la référence à la psychanalyse …, ont été oubliées ou malmenées. Pas nécessairement de façon délibérée, réfléchie, mais beaucoup plus par pragmatisme, souci d’efficacité concrète, et aussi manque d’élaboration, de réflexion approfondie sur les objectifs et ce que l’on entend réellement par accueil.

Beaucoup se sont créés avec les moyens du bord, avec un sentiment d’urgence, en oubliant que l’anonymat et la confidentialité ne peuvent être respectés quand par exemple, les accueillants sont par ailleurs des professionnels (psychologues, éducateurs de jeunes enfants, assistants sociaux …) connus et connaissant déjà les familles à partir de leur fonction particulière dans la PMI par exemple.

L’appellation « Lieu d’accueil enfants-parents » est elle-même malmenée, parfois transformée en mettant le mot parents avant celui d’enfants. Cette idée de mettre l’enfant en premier était pourtant essentielle, parce qu’allant à l’encontre de la conception habituelle du tout petit qui, bien sûr, ne pourrait pas comprendre, puisqu’il ne parle pas encore.

A la Maison Dans le Jardin, l’accueillant  s’adresse d’abord à lui, quelque-soit son âge, et pas à la personne qui l’accompagne, même si bien sûr, c’est elle qui donnera le plus souvent  les réponses. Cela surprend très souvent les adultes mais c’est fondamental, car c’est ce qui constitue cet enfant en tant que sujet à part entière et non plus en objet de l’échange. L’accueillant parle avec lui, et non pas seulement de lui.

Le fait d’avoir, dans cette dénomination, précisé : « parents », a aussi amené à oublier que ces lieux devaient pouvoir être ouverts à toute personne accompagnant un enfant, qu’elle ait ou non un lien de parenté avec lui.

La notion de parentalité qui s’est développée ces dernières années a entrainé beaucoup de lieux à se restreindre aux seuls parents, en excluant les assistantes maternelles, les auxiliaires parentales, d’ailleurs souvent poussés dans cette voie par les organismes qui subventionnent  déjà des lieux qui leur sont destinés, tels que les RAM. Ces structures, réservées à l’origine aux assistantes maternelles, ont vu récemment leur domaine d’intervention s’étendre  aux auxiliaires parentales, mais les moyens ne suivent pas nécessairement et l’information ne parvient pas toujours non plus à ces professionnelles le plus souvent sans formation et aux conditions de travail mal réglementées.

Or, un petit enfant dépend presque complètement, pour son développement psychique, de son environnement –environnement humain pris au sens large et qui inclut ainsi les grands-parents, les assistantes maternelles et les gardes d’enfants. Pour les enfants qui passent beaucoup de temps avec des « nounous », « tatas », les relations qu’ils créent avec elles sont d’une grande importance et concernent donc des accueils tels que le nôtre, axés, entre autres, sur la prévention de troubles ultérieurs dont une partie pourrait être due à des écueils des relations précoces avec les différentes personnes qui s’occupent d’un enfant.

Lorsqu’un enfant est confié une partie du temps à une personne extérieure à la famille proche, c’est dans ce cadre, entre autres, qu’il se développe et il serait contradictoire avec notre mission que d’écarter ces situations. C’est la réalité de ces enfants et il nous faut la prendre en compte.

D’ailleurs, le fait que certaines choisissent de venir avec les enfants dont elles ont la charge à la Maison Dans le Jardin montre bien qu’elles en ont compris l’intérêt : en premier lieu, l’anonymat et la confidentialité qui leurs permettent de nous confier leurs difficultés, sans crainte de se voir éventuellement privées de leur travail.

Comme pour les parents, l’absence de jugement, qui privilégie l’écoute et la volonté d’aide, permet de créer un espace différent, complémentaire, favorisant l’émergence d’une parole libre, authentique, capable de remises en question d’autant plus importantes qu’elles ne sont pas imposées de l’extérieur.

Exprimer ses doutes devient possible parce que non-menaçant, que les raisons de cette crainte soient imaginaires ou bien réelles.

A l’opposé des attitudes défensives habituelles, la demande d’aide peut se formuler, à partir de la confiance qui s’installe progressivement. Les accueillants, par leur écoute bienveillante et l’éclairage qu’elle produit, parviennent le plus souvent à infléchir ces attitudes, comportements, qui pourraient être préjudiciables aux enfants. La prévention en est d’autant plus efficace.

Une autre spécificité de la Maison Dans le Jardin, qui tient elle aussi à sa référence à la psychanalyse, consiste à offrir à l’enfant un espace de jeu libre, non directif, à partir de ce qui est mis à sa disposition dans la pièce.

Il ne s’agit pas de proposer des activités, jeux à visée éducative qu’il peut trouver par ailleurs, encore moins occupationnelles, comme malheureusement il en existe encore dans certains lieux uniquement dédiés à la garderie, mais plutôt, de laisser l’enfant s’exprimer librement dans des jeux spontanés, auxquels nous pouvons bien sûr participer.

Les accueillants peuvent, de par leur formation analytique, mettre en lien ce que l’enfant cherche à exprimer, consciemment ou non, avec ce qui se passe ou se dit du côté de l’adulte qui l’accompagne.

Il est par exemple fréquent de découvrir qu’il a parfaitement connaissance de la grossesse de sa mère, pourtant  persuadée d’avoir gardé le secret jusque-là : certains jeux avec des animaux, ou des poupées cachées sous les vêtements en étant le signe manifeste.

D’autres peuvent attirer notre attention en jetant ou brutalisant une poupée. Il ne s’agit pas de plaquer une interprétation toute faite, mais de trouver un sens avec les éventuelles difficultés rencontrées par cette famille.

Ces jeux peuvent renvoyer à des vécus très différents et les accueillants doivent rester très prudents avant de proposer une interprétation. Elle pourrait en effet, si elle s’avère fausse qui plus est, beaucoup choquer et déstabiliser le parent.

Ce que nous enseigne la psychanalyse des enfants, c’est que le jeu est leur moyen privilégié d’expression de leur vécu, des tensions familiales ou de leurs conflits internes. Il est pour nous tout aussi important que ce que l’adulte peut nous dire, venant parfois le confirmer, ou, au contraire, l’infirmer.

Les chutes sont très souvent liées à l’expression d’un ressenti de lâchage psychique. L’enfant cherche alors à capter l’attention de son adulte référent, souvent accaparé par une discussion avec d’autres adultes. Il peut symboliser par la chute d’une poupée, mais aussi se mettre en danger lui-même du haut de la petite structure à grimper par exemple.

Nous intervenons alors en verbalisant ce que nous avons compris du ressenti de l’enfant, de manière à être entendu également de l’adulte, pour éviter une escalade dans la mise en danger. Le simple fait de retrouver le regard, donc l’attention de l’adulte, permet à l’enfant de retrouver des jeux moins risqués.

Le rôle de l’accueillant à la Maison Dans le Jardin est donc particulièrement délicat et nécessite une expérience, une formation qui font malheureusement défaut à nombre d’accueillants de lieux d’accueil enfants-parents. Certains s’apparentent davantage à des animateurs de ludothèques ou de halte-garderie ; d’autres ont bien la même visée préventive, mais n’en ont pas réellement les moyens.

Il nous semble en tout cas essentiel de continuer à maintenir cette spécificité et d’encourager tous ceux qui souhaitent créer ce genre de lieu, à prendre le temps de la réflexion pour l’élaborer, en tenant bien compte de ces différences trop souvent considérées comme minimes, quand elles ne sont pas carrément déniées, alors qu’elles sont à nos yeux fondamentales.

  • Quelles sont vos filiations ? Bien entendu Dolto mais on pense aussi à  Klein Winnicott et plus près de nous le professeur Michel Soulé Serge Lebovici etc.

La Maison dans le jardin s’inscrit dans une filiation à la Maison Verte dont elle a repris les concepts fondamentaux et en particulier la référence à la psychanalyse.

Elle se revendique donc de Françoise Dolto et de ceux qui l’ont accompagnée en 1979 dans cette expérience novatrice dont l’intérêt n’a jamais été démenti depuis.

Elle s’est bien entendu enrichie au fil des années avec les apports de différents courants, notamment avec les anglo-saxons qui, à la suite de Mélanie Klein et de Winnicott se sont intéressés aux jeunes enfants et particulièrement à l’observation psychanalytique des bébés.

Notre équipe s’est transformée au cours des années mais le renouvellement des accueillants, effectué par cooptation ou recrutement, s’est toujours effectué en fonction des qualités personnelles indispensables pour ce type de travail particulièrement difficile, plutôt que sur une appartenance à telle ou telle école.

Notre pratique de l’accueil se réfère donc bien sûr à la psychanalyse, mais aussi et surtout à des valeurs humaines et repose pour une large part sur une capacité d’écoute et d’empathie pour les accueillis.

  • Vous parlez de démocratiser la psychanalyse ce qui a vivement retenu mon attention, Qu’entendez-vous par là ? (Plus exactement comment allez-vous procéder?)

Démocratiser la psychanalyse, c’est la rendre accessible à des personnes qui, de par leur milieu social, culturel, voire religieux, pourraient ne pas y avoir accès.

La Maison dans le jardin se situe à Bois-Colombes mais est ouverte à tous. Nous disposons d’un parking qui permet à des familles de venir en voiture des communes voisines et parfois même de beaucoup plus loin.

Il existe une grande mixité sociale et notre lieu est souvent apprécié par des mamans coupées de leurs racines, ce qui peut être le cas lorsqu’elles viennent d’un pays éloigné, mais aussi d’une autre région de France. Beaucoup n’ont jamais entendu parler de la psychanalyse ni de Dolto dont certaines connaissent parfois le nom par le biais des livres pour enfants écrits par sa fille Catherine.

Rendre accessible la psychanalyse, c’est leur proposer une écoute différente, qui ne répond pas à la demande par des conseils mais tente plutôt de saisir ce qui, dans les symptômes éventuels de l’enfant, dans les jeux qu’il met en scène, vient faire écho à l’histoire et au vécu des parents ou des adultes qui s’occupent de lui. Donner du sens et bien sûr s’abstenir de tout jugement.

Il ne s’agit bien entendu pas d’une psychanalyse au sens strict, le cadre proposé en étant singulièrement différent : les accueillants écoutent en se servant de leur expérience analytique propre, mais en présence d’autres personnes qui peuvent aller, venir, parfois intervenir pour témoigner de leur vécu personnel. Il n’y a pas non plus d’engagement à revenir et certaines familles se contentent d’un seul accueil qui vient éventuellement dénouer une solution de crise.

Nous leur signalons toujours notre règle d’anonymat et de confidentialité qui impose à chacun de garder pour lui-même ce qu’il peut avoir entendu ou vu sur le lieu lors d’un accueil.

Le paiement enfin, s’inspire lui aussi de la psychanalyse puisqu’il est présenté comme obligatoire, mais laissé à l’appréciation de chacun, ce qui permet justement une démocratisation, un accès à tous : c’est une possibilité de bénéficier d’un tel accueil même pour ceux qui ne peuvent payer que de manière symbolique.

Philippe Dulieu

– Comment êtes-vous financé ?

La Maison Dans le Jardin est subventionnée par les municipalités de Bois-Colombes, Colombes, Asnières-sur-Seine, de la CAF et du Conseil Départemental des Hauts-de-Seine mais le montant des subventions accordées par certains de nos financeurs est en baisse depuis quelques années, ce qui nous contraints à chercher des financements privés. C’est la raison pour laquelle nous avons déposé un dossier pour le concours de la Fabrique Aviva. Notre projet a été sélectionné (ainsi que 1581 autres) et est soumis aux votes du public. Seuls les 140 projets ayant obtenu le plus de votes des internautes, seront assurés d’obtenir une aide financière de la Fondation, nécessaire à la poursuite de notre activité …

Entretien réalisé par Delphine Schilton

 

BC-500-AspasiaUne psychanalyse de proximité par Delphine Schilton

Je rêverai d’une psychanalyse intégrée à la vie quotidienne comme l’est la médecine générale ou la pratique du sport. Une psychanalyse de proximité voire de quartier qui serait représentée par des psychanalystes accessibles et investis dans la vie de la citée.

Ce psychanalyste là n’aurait pas peur de dispenser sa compréhension des choses de façon démocratique. Etant précisément un véritable analyste, il ne se sentira pas obligé non plus à des postures obséquieuses, des silences pédants, pour faire croire à l’immensité de sa science. Ce psychanalyste dument analysé lui -même (comprendre qui a expérimenté pour lui -même le changement)  mènera aux côtés des cures classiques  (cure type, psychothérapie analytique) un travail de psychanalyste de quartier comme le médecin de famille en son temps, il pourra intervenir dans les crèches, les entreprises, les mairies.

Dans le cas de la cure classique et des psychothérapies analytiques  l’écoute de ce qui se joue à l’insu du patient doit lui être restitué et le levier de cette restitution (l’un des leviers) est le transfert. Dans ce cas là, la restitution se fait au patient sous forme d’intervention ou d’interprétation, et ne doit pas se parer des atours de la bonne parole, la parole d’assistanat comme je l’appelle et qui brouille le message. L’interprétation est une énonciation précise, informative et éclairante qui permet au sujet en analyse de continuer à se penser (panser)   en évitant les ornières des répétitions délétères et mortifères. Voilà ce que fait le psychanalyste lorsqu’il conduit des analyses pendant que le patient se livre à l’exercice difficile de l’association libre.

Mais le psychanalyste dont je rêve est aussi quelqu’un de novateur dans sa pratique, qui travaille en mode ouvert et sur le mode consultatif. IL peut lors d’une consultation avec un adolescent, un couple,  une famille, une personne âgée  qui viendrait à lui,  sur les recommandations d’un généraliste de quartier par exemple, éclairer leur souffrance du moment au regard des acquis de la psychanalyse. Si quelqu’un comprend ce qui m’arrive alors tout n’est pas perdu. Le psychanalyste comprend tout de ce qui vous arrive. Les âges de la vie ça le connaît.

A la parole énigmatique qui le positionne dans des sphères inaccessibles, ce psychanalyste préférera expliquer à l ‘adolescent que l’on a tout à gagner à éclairer les conflits actuels à la lumière du passé.  Pour autant cela ne le ramènera pas violemment dans cette enfance dont il essaye de s’extirper, au prix d’efforts titanesques qui lui échappent.  L’adolescence est une extraction violente, une révolution corporelle, qui épuise et qui a pour effet que les adolescents,  entre autre et au hasard,  vont s’enfermer des heures dans des univers virtuels, tagger les parois métro ou encore s’adonner à des substances car tout décidément,  pour eux, manque de substance. Ce psychanalyste sait qu’un adolescent n’a pas du tout envie d’être évalué à l’aune de son enfance, trop proche trop pesante en dépendances multiples et que ses parents ne cessent de lui rappeler à son bon souvenir ne serait ce que par le seul présence à ses côtés.

A ceux qui lui objecteront que le passé est révolu ce psychanalyste pourra proposer l’idée que les racines sont toujours nécessaires à la vitalité de l’arbre. Aux jeunes adultes qui se disent « homo-trans–bi- ter etc. » et cela sans appel,  il fera appel justement  et introduira le doute car une sexualité c’est l’affaire d’une vie.

Aux couples qui se séparent dans le fracas de ce que l’autre a fait ceci et cela, il remontera le cours des choses et tentera de montrer aux uns comme aux autres,  qu’ils y ont leur part. Sinon à quoi bon se rendre chez le psychanalyste si l’on ne peut rien y faire. Le psychanalyste fait réfléchir et travailler les gens sur leur part dans l’affaire et c’est réjouissant de se dire que l’on y est pour quelque chose dans ce qui nous arrive car cela veut dire aussi que l’on va y pouvoir quelque-chose.

Aux personnes du troisième âge qui pense que tout est trop tard pour eux, il proposera l’idée qu’il n’est jamais trop tard pour se souffrir un peu plus et moins faire souffrir son entourage : comprendre qui l’on est reste un chemin. La  connaissance de soi, qui libère de l’autre en soi, est un message de la psychanalyse. Œdipe incapable de voir qu’il était à savoir  un enfant abandonné a inauguré le tragique de son destin. (cf. rubrique étymologie des mots de la psychanalyse). Ce message, cet analyste là le porterait haut ; ses paroles, lors de consultations psychanalytiques, récurrentes permettraient aux patients d’entrevoir les possibilités  d’un travail plus soutenu. J’imagine que ce psychanalyste connaitrait  les généralistes de son quartier, les pharmaciens, qui à leur tour n’hésiteraient pas à le solliciter. Bien entendu ce psychanalyste aura suffisamment travaillé son goût du pouvoir et de l’emprise pour y voir, le dérisoire que cela recouvre, et délesté de l’illusion de soi-même, se battra pour une psychanalyse vivante

Cet engagement dans la vie de la citée qui implique aussi de savoir manier les nouvelles technologies de comprendre le monde digital, de ne plus se fier aux anciennes catégories de la pensée, n’est certes pas à la portée de tous et certains s’y refuseront fermement. La question est alors de savoir si ce qui compte c’est le moi-je de l’analyste où l’avenir de la psychanalyse.

Enfin aux psychanalystes  qui  refusent de prendre en traitement des patients au prétexte que ceux-ci ne sont pas prêts à entreprendre un travail analytique cet analyste répondra  « qui pourrait les préparer mieux à ce chemin que le psychanalyste lui-même » Ne pas savoir accueillir celui qui ignore tout de son art n’est –ce pas refuser de transmettre  et refuser de transmettre n’est ce pas faire l’aveu que l’on a rien à donner car on a rien reçu. Les patients  eux ne s’y trompent pas.

Delphine Schilton

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Aspasia-GEloge de la psychanalyse par Delphine Schilton

Une patiente arrive à sa séance et me dit depuis peu beaucoup marcher et arpenter les rues de la ville, les yeux grands ouverts, les sens en éveil. Elle remarque des choses ignorées d’elle jusqu’à lors qui étaient là mais n’étaient pas vues. En prenant son café à l’habituel troquet du coin, elle a ainsi découvert, en levant les yeux sur  l’immeuble d’en face une plaque qui indiquait que louis Pasteur y avait son laboratoire, puis dans la rue adjacente une autre plaque a retenu son attention celle de Gertrude Stein et voilà que arrivée devant mon immeuble sur une poubelle elle aperçoit posée  un livre « Un éloge de l’amour » qu’elle s’empresse de prendre.

Je lui suis gré de cette belle métaphore du travail analytique.

L’analysant est donc ce marcheur infatigable de son monde intérieur, qui arpente les rues de son histoire, les squares de ses amours anciennes, voire  les impasses de son enfance. Mais si l’analyse se passe bien, si l’analyste sait y faire un peu,  l’analysant  découvrira de nouveaux territoires, de nouvelles ruelles et de nouveaux raccourcis qui contribueront à transformer son monde jusqu’alors clos  sur une tragédie vouée à la répétition, en un univers de possibilités nouvelles. Les lieux si familiers lui deviendront étrangers pour ne pas dire nouveaux et cette étrangeté de son familier  lui composera son  monde inconscient et dynamique.  Et si tant est encore que l’analyste accepte d’être aussi cette poubelle, ce déversoir de la destructivité de son patient,  il n’est pas dit qu’un éloge de l’amour comme éloge du lien ne soit pas écrit à deux et à terme.

Delphine Schilton

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aspasia-yVous voudrez bien trouver ci-après un lien informatique qui vous permettra de signer la pétition dénonçant le texte proposé à l’assemblée nationale qui tente de discriminer les pratiques de soins inspirées par la psychanalyse. Peut-être en avez-vous déjà pris connaissance?
En vous en souhaitant une bonne réception ainsi qu’une large diffusion dans vos réseaux

https://www.change.org/p/monsieur-le-président-de-l-assemblée-nationales-et-mesdames-et-messieurs-les-députés-autisme-oui-au-libre-choix-de-la-méthode-de-soin-non-à-l-interdiction-de-la-psychanalyse?recruiter=312972237

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DSC_5623De la rage d’exister à la rage de tuer. Dominique Bourdin

Quelques notations partielles

 Je pleure sur ma ville Lumière. Je pleure sur ma banlieue grise. Ainsi que sur toutes les villes, à Bruxelles et ailleurs, touchées par le terrorisme. Non que je pense que tout le déroulement des meurtres de janvier et de novembre 2015 soit réductible à la ghettoïsation de certaines banlieues : il y a aussi des logiques de départ en Syrie dans certaines petites villes de province, et il n’est pas simple de déterminer qui passe à l’acte, ou non, dans ceux qui sont entraînés dans des logiques de radicalisation. Mais Saint Denis ou le Bourget, Aubervilliers et Drancy sont bien mon monde, mon ancrage. Et si dans Paris, mes propres repères, compte tenu de la vie étudiante d’il y a plus de quarante ans, sont plutôt le 5° ou le 6° arrondissement, nombre d’amis, jeunes et moins jeunes se retrouvent dans les abords de la place de la République pour manger ou boire, écouter de la musique, sortir. Et maintenant pour discuter, lutter, et tenter de réinventer le monde. Si je peux comprendre quelque chose aux évolutions récentes, écouter, construire, essayer de penser, c’est bien à partir de ce que je connais depuis longtemps.

Je ne prétends pas mêler ma voix à ceux qui sont des spécialistes ni aux élaborations compétentes, mais simplement suivre un fil que l’on n’entend pas très souvent évoquer : le meurtre de soi à l’œuvre dans le meurtre de l’autre, pas seulement à cause des gestes suicidaires de « kamikazes » (le mot convient-il ?), mais à cause du déni d’une gémellité fondamentale entre les meurtriers et les victimes.

Faire place à la complexité des phénomènes

Une patiente haïtienne, au lendemain des attentats de novembre, me disait que dans les conversations, elle se taisait au lieu de dire ce qu’elle pense, car les Français ne comprenaient pas sa pensée et étaient choqués quand elle rappelait que partout où les occidentaux sont passés, depuis 100 ans, ça a été la guerre ou la désolation. Sans sous-estimer la gravité des attentats, elle supportait mal que ce qui atteint les Français soit grave, tandis que l’indifférence – ou presque –, accueillait les autres nouvelles de guerre ou de détresse. L’idée que la radicalisation des tensions ne peut être dissociée de l’héritage des colonisations et des guerres de décolonisation est présente chez beaucoup. D’autre part, le modèle des luttes palestiniennes a sûrement accompagné les logiques de radicalisation : même si la situation est bien différente, ce qui rend le modèle en partie fallacieux, ce fait n’empêche pas les mouvements identificatoires ; or les combats palestiniens n’avaient pas le caractère actuel de rupture avec la génération précédente, et visaient des résultats comme celui d’un état palestinien, pour vivre au pays sans persécution. En tout cas, la situation insupportable de misère passive et d’horizon bouché s’est trouvé dialectisée par l’attention portée à ceux qui, par les armes, faisaient quelque chose. Enfin, la situation de cités où parfois plus de 35% de la population est au chômage, et qui vivent beaucoup de l’économie parallèle de la délinquance, contribue à donner à la vie sociale un caractère de lutte de classe, plus liée à ce que l’on appelait naguère un sous-prolétariat. Il a été très frappant ces dernières années de voir se replier sur la cité des jeunes qui ne parlent que d’en partir, mais qui sont mal partout ailleurs et ont peur de s’éloigner (cf. L’étude de Joëlle Bordet, Les jeunes de la cité, Paris, PUF, 1998). Bien sûr, ces déterminations d’exclusion « n’expliquent » pas grand chose, et tous ceux qui sont touchés n’évoluent pas vers un islamisme radical et vers le djihadisme.

Les explications culturalistes ou sociopolitiques, ou encore l’idée que les jeux virtuels violents déréalisent les actes et leurs effets ne peuvent suffire rendre compte des ressorts internes qui sont mobilisés dans de telles dérives.

Comment la concomitance de ces facteurs et de bien d’autres a-t-elle révélé les failles de notre société et produit la cristallisation à laquelle nous assistons ? Ce qui me frappe c’est le retournement massif d’une situation d’exclusion et de passivité en un agir radicalement destructeur. Du fait même de cette inversion, nous pouvons penser combien l’humiliation narcissique de la place sociale et de la personne était vécue de façon beaucoup plus profonde que beaucoup ne le pensaient : ce n’est pas rien d’être en permanence qualifié de « racaille de banlieue » et d’avoir le sentiment que votre lieu d’habitation vous disqualifie d’emblée. Et le fait que ce soient parmi les émigrés de deuxième génération, mais aussi chez des Français de souche nouvellement convertis, chez des néophytes, que le phénomène s’est généralisé fait réfléchir : les logiques d’un moi idéal tout puissant qui inverse la négation et l’humiliation sont bien actives aussi.

La position active de défi et de toute puissance

Dans la froide détermination des meurtriers, dans leur façon d’interpeller leurs victimes, notamment au Bataclan, on ne perçoit pas de capacité à prendre en compte ce que vit et ressent l’autre, sinon sous la forme d’une jouissance à faire éprouver la peur. Rien ne doit résister. Ce n’est pas la même logique que l’assassin des dessinateurs de Charlie Hebdo hurlant dans la rue : j’ai vengé le prophète Mohammed. Dans la logique de vengeance, l’ennemi est identifié comme tel, et le triomphe ne va pas sans satisfaction libidinale. La haine est au premier plan. Dans les actes de novembre, au contraire, on a le sentiment qu’il s’agit de faire le plus de dégâts possibles, non pas tant à cause d’une haine ou d’une vengeance envers ceux que l’on extermine, mais dans une affirmation radicale d’être tout puissant, de pouvoir agir sans limites. La destructivité semble régner pour elle-même, rappelant ce que faisait apparaître aussi Hatzfeld, interviewant au Rwanda les exterminateurs hutus.

La violence-symptôme est une explosion désorganisatrice non préméditée ni voulue. La violence-révolte reconnaît un ennemi et l’attaque avec agressivité ou haine. Ici, la révolte est elle-même désubjectivée : si elle peut être mûrement prévue et organisée, elle ne prend pas en compte l’objet de sa haine, mais seulement le fait de balayer l’obstacle. La violence-symptôme existe depuis longtemps dans les conduites individuelles comme dans des réactions collectives : ainsi Sami, 15 ans, tué à Drancy d’un coup de couteau un soir de  Téléthon, il y a 15 ans, par un autre jeune du même âge, de la cité voisine, de même origine algérienne, de même type de famille. Mais aussi les émeutes de banlieue de 2005, que beaucoup de commentateurs voient comme un moment tournant : l’absence de réponse adéquate au mal-être a contribué à susciter les radicalisations.

Sommes-nous passés à une violence-révolte ? Oui et non : s’il y a un ennemi identifié, ce n’est pas pour obtenir de lui quelque chose, mais pour mettre en œuvre une capacité de destruction. Rien de révolutionnaire, ici, même sur un mode régressif, car il ne s’agit pas de construire un nouvel ordre social, ni de restaurer des traditions. Ce sont les logiques de guerre qui sont mises au premier plan, dans une recherche de la destruction pour elle-même.

Sur fond d’une déception fondamentale. Je repense à Richard Durn et à la tuerie de Nanterre en 2002. Dans la nuit du 26 au 27 mars, à 1h15, à l’hôtel de ville de Nanterre, au terme d’une séance du conseil municipal présidée par la maire Jacqueline Fraysse, un homme installé dans le public, Richard Durn, se lève et fait usage d’armes à feu préalablement dissimulées sous sa veste.

Il tire sur les élus, un à un, se déplaçant de pupitre en pupitre. Dans la fusillade, qui dure cinquante secondes, il fait feu à trente-sept reprises, tue huit élus et en blesse dix-neuf autres (dont quatorze grièvement) avant d’être maîtrisé. Ensuite, le tireur demande en hurlant : « Tuez-moi ! »

Cette tuerie intervient six mois après un drame analogue survenu dans le Parlement de Zoug, en Suisse, qui a fait quatorze morts (onze députés et toi membres du gouvernement) et quinze blessés. On pense aussi au commentaire que Pierre Legendre avait fait du crime du caporal Lortie, au parlement su Québec en 1984, évoquant notamment sa phrase : « Le parlement du Québec avait le visage de mon père ».

Lors de son interrogatoire, en mars 2002, Richard Durn passe aux aveux. Ceux-ci sont confirmés par une lettre-testament envoyée à une amie avant son passage à l’acte et dans laquelle il décrit son projet : « /…/ Puisque j’étais devenu un mort-vivant par ma seule volonté, je décidais d’en finir en tuant une mini-élite locale qui était le symbole, et qui étaient les leaders et décideurs dans une ville que j’ai toujours exécrée… ». Il explique vouloir tuer la maire, puis « le plus de personnes possibles » avant de se tuer ou d’être tué. « Je vais devenir un serial killer, un forcené qui tue. Pourquoi ? Parce que le frustré que je suis ne veut pas mourir seul, alors que j’ai eu une vie de merde, je veux me sentir une fois puissant et libre ». De fait, il se suicide peu après son arrestation, en se défenestrant.

Or cette ville qu’il a « toujours exécrée », Richard Durn avait tenté de s’y insérer, dans la vie associative, et comme animateur ; c’est l’échec de son attente (amplifiée par son repli et sa dépendance à sa mère), l’absence de la reconnaissance qu’il a d’abord activement cherchée, voire mendiée, qui le pousse à sa propre forme de radicalisation. Dans le désespoir, mais sans idéologie compensatrice.

Révolte ou nihilisme ?

Dans les actes meurtriers de janvier et novembre 2016, les cibles ne sont pas des personnalités politiques, mais ce qu’elles symbolisent est tout aussi manifeste. L’attaque de la rédaction de Charlie Hebdo se donne comme une exécution punitive contre des blasphémateurs – ce qui n’explique pas le meurtre inutile du vigile et encore moins l’expédition contre l’hyper Cacher, clairement antisémite. On est apparemment dans une logique de vengeance : à qui m’a fait du tort je fais tout le mal possible, en le traitant en ennemi, sans égard à une évaluation de sa faute. Le dessin satirique ne peut valoir la mort, sinon pour qui refuse la pensée au nom d’un sacré intouchable. La politique d’Israël n’est pas mise en œuvre par les clients du supermarché. On voit comment la condamnation dérive de la vengeance vers une destructivité disproportionnée : de la vengeance (contre des agresseurs) à la guerre (contre tout un groupe ou tout un peuple, sans épargner les innocents), jusqu’à une destructivité généralisée qui relève d’un nihilisme : rien ne doit nous résister, nul n’a le droit de vivre s’il s’oppose à nous ou s’il est différent, rien n’a plus de sens sinon donner la mort.

C’est bien ce qui se déploie en novembre à Paris – les attaques à Bruxelles contre les moyens de transport visent davantage à paralyser le plus de choses possibles et à semer l’effroi ; de plus elles semblent avoir été une ligne de repli par rapport à des projets visant à nouveau Paris. En novembre, le fait de viser des lieux de détente et de loisir – concert du Bataclan, terrasses de restaurants et de café – fréquentés par des jeunes, témoigne de la volonté d’atteindre des forces vives au cœur de leur plaisir de vivre. Il ne s’agit pas seulement de frapper l’opinion, mais de frapper des gens, notamment des gens de l’âge des meurtriers, dans leur insouciance. Et de frapper en défiant, en interpellant, en regardant dans les yeux ceux que l’on assassine. On sait que les terroristes sont le plus souvent des convertis récents à l’islam radical. Ce qui signifie, comme leurs biographies le montrent, que deux ou trois ans auparavant, nombre d’entre eux pouvaient aussi fréquenter à l’occasion les terrasses de café (sans hésiter à boire de la bière ou d’autres alcools) ou les lieux de concert. C’est en cela qu’ils rappellent Richard Durn : ils tuent ceux qu’ils n’ont pas voulu demeurer ou ceux qu’ils n’ont pas pu être, des jeunes capables de s’insérer socialement et de s’amuser, des gens qui acceptent et réussissent à faire leur vie dans ce système libéral. Ils attaquent l’insouciance dans un monde de tensions, et voulant du sens là où règne l’argent, ils détruisent tout sens en arrachant aveuglément la vie.

Sans doute ne faut-il pas minimiser ce qu’ils obtiennent ainsi en semant la terreur et la désolation : détenir la toute-puissance, le pouvoir de vie et de mort sur autrui ; au seuil de la mort quand ils se font exploser eux-mêmes, s’être senti tout puissant, revanche suprême sur « une vie de merde »…

Habillage religieux ou messianisme ?

C’est pourquoi l’on peut se demander sérieusement quelle est la part de l’inféodation religieuse dans leurs actes. Il est incontestable que l’attirance de certains jeunes vers l’islam radical, en particulier de certains jeunes délinquants vers la pratique religieuse est une découverte de sens et de cohérence : remplacer par la rigueur d’une pratique l’absence de sens et de perspectives, c’est trouver un étayage qui remplace une solidité interne.

Mais le débat entre l’interprétation nihiliste (Olivier Roy) et l’interprétation messianiste (Fehti Benslama sous une forme nuancée, d’autres de façon plus massive) mérite toute notre attention. Parmi les psychanalystes qui ont réfléchi sur ces passages à l’acte meurtriers, Julia Kristeva juxtapose pour ainsi dire les deux hypothèses : elle se réfère au mal radical selon Kant, soutenant la position d’une destructivité systématique, nihiliste. Mais elle souligne en même temps la force de l’idéalisation adolescente d’un absolu qui refuse tout compromis. Ce serait moins l’attrait d’un paradis après la mort promis aux martyrs du Djihad qui déterminerait la puissance de l’engagement de sa propre existence que la possibilité d’accéder à une stature de Héros de la religion.

Image héroïque de soi ou toute-puissance du pouvoir de mort sur autrui ? Il est probable que d’un terroriste à l’autre, les accentuations ne soient pas les mêmes. Mais on est bien, tant dans la version de l’idéal héroïque négatif légitimé par la puissance divine que dans la version de la domination destructrice, dans la sphère d’un narcissisme perdu qui cherche à tout prix – et au prix de la vie d’autrui et du massacre – à retrouver une image de soi supportable, qui ne peut plus être, du fait de l’accumulation des traumatismes, qu’une toute-puissance incontestée.

Interrogations sur la notion de mal radical

C’est ici que la référence au mal radical tel que le pensait Kant peut éclairer. L’homme est faillible parce qu’il y a un écart entre ce qui attire sa sensibilité et ce qui rationnellement fonde la loi morale qui lui dicte son devoir. La culpabilité naît de cet écart entre ses actes et ce que l’on juge moral. Mais de la tension entre culpabilité et morale naît aussi le sentiment d’une limite à ce que l’être humain, même coupable et immoral, peut supporter d’accomplir sans cesser de se sentir humain : il y a de l’inacceptable, il y a de l’inhumain.

Lorsque le sentiment que l’on peut faire tout le mal qu’il est physiquement et matériellement possible de faire ne connaît plus cette limite (fluctuante certes, notamment en temps de guerre), lorsqu’il n’est plus de référence ni à l’exigence morale ni même à l’inhumain, alors le mal est sans limite, sans remède et sans recours : il est radical, en ce qu’il relève d’une liberté capable de pervertir les maximes de la loi morale. Non que l’homme recherche le mal pour le mal, ce qui est habituellement le fait du Diable (figure absolue du mal radical) plus que de l’humanité : les hommes peuvent toujours regretter leurs actes, revenir à des sentiments d’humanité. Mais ils peuvent aussi se leurrer eux-mêmes par le mensonge, en déniant l’exigence morale et sa logique (impératif catégorique universel, respect de soi et de l’autre). Déterminer ce qu’il est humain de faire ou de ne pas faire, mettre quelque part une limite à la violence possible, conserver un critère du respect de soi sinon de celui d’autrui, voilà ce qui nous garde du mal radical.

En revanche, le mal radical s’origine là où l’on entre dans des logiques inversées : juger légitime ce qui ne l’est pas, considérer que faire du mal est un bien, justifier l’injustifiable. Si l’on entre dans une perversion du sens où c’est la destruction de l’autre (et notamment du semblable) qui fait le héros, il n’est plus de barrage à son déferlement.

Logiques du double persécuteur

Dans sa Lettre ouverte au monde musulman, le philosophe Abdennour Bidar interroge ce qui dans l’Islam a enfanté le monstre destructeur Daesh (nom d’un démon). Les musulmans « tiennent à leur religion historique parce qu’elle leur donne un lien puissant à l’infini ». Mais l’islam radical en réduisant ce lien à une vision binaire (bien/mal) agressive empêche de conserver un « rapport intelligent et libre à la religion de Mohammed ». L’influence de cette pratique religieuse « bornée et intolérante » qu’est le salafisme est aujourd’hui telle que l’islam se retrouve « trop souvent dans l’extrême inverse de celui où s’est égaré l’occident » : l’occident a tranché le lien sacré entre l’homme et l’infini, l’Islam salafiste « étrangle l’homme avec ce même lien de l’infini » (p. 48).

  1. Bidar poursuit, s’adressant à l’Islam : « Tu laisses des ignorants et des fous pendre tes peuples avec la corde du lien sacré qui devait les faire grimper jusqu’au ciel ! L’occident a coupé le lien de la transcendance, toi tu t’en sers pour ligoter tes consciences et tes corps ».

Ni les uns ni les autres ne savent plus réguler ce qu’Abdennour Bibar considère comme le lien sacré à l’infini et que je préférerais désacraliser et élargir à tout ce qui relève de la capacité de symbolisation vitale pour l’humanité – laquelle n’est pas nécessairement religieuse. La symbolisation religieuse a pour elle la force affective de ses traditions, et le décentrement normalement libérateur d’une référence à l’Unique qui mérite d’être adoré – donc aucun homme et aucune autorité ne sont  absolus ; mais elle a contre elle cette tendance si forte à se pervertir pour assujettir, et comme le soulignait Freud, à poser un interdit de penser au nom du sacré…

Reste qu’Abdennour Bidar saisit très bien la logique gémellaire qui est à l’œuvre actuellement : « Voilà pourquoi vous vous détestez à ce point. Vos deux crises sont en miroir, vous êtes des jumeaux de détresse qui s’accusent mutuellement pour éviter d’avoir à regarder en face leur propre responsabilité : toi, l’Islam, tu accuses l’Occident d’avoir basculé dans le matérialisme pour oublier que tu as fait du lien sacré un système de soumission, et en retour l’Occident t’accuse pour s’oublier tout autant… ». Il s’agirait donc d’une déresponsabilisation partagée, provoquant des réactions en chaîne indéfinies.

Ce n’est sans doute pas par hasard si les fratries sont nombreuses dans les groupes terroristes qui ont été identifiés. A bien des égards, ces fonctionnements de groupe régressifs montrent des logiques de double : frères d’armes, admiration dans les yeux du semblable, cibles choisies parmi les frères ennemis,  qui sont des doubles persécutés et persécuteurs dont on se démarque.

Mais alors en tuant l’autre on détruit aussi ce que l’on refuse en soi-même, de même que le raciste ordinaire rejette l’autre parce qu’il refuse de reconnaître l’altérité en lui-même. C’est à ce conflit interne-externe que la propagande de Daesh vient donner une forme ravageuse, utilisant pour ses propres objectifs de puissance ceux qui, persuadés d’être trompés en permanence par le mensonge d’état (théories du complot), cherchent une boussole pour leur rage de vivre qui a été détournée, retournée, dévoyée en rage de tuer – tant par le poids des violences externes dont ils sont l’otage que par l’absence d’issue à leur conflit interne.

Penser à la hauteur des enjeux historiques actuels

Dans ses Cahiers de prison, Gramsci invitait à faire l’inventaire de son temps, et soulignait l’importance de penser « large », à la hauteur des enjeux de son époque. Tout homme est philosophe, puisqu’il parle, mais selon une philosophie spontanée, qui mêle des héritages différents ; reste à rendre cette pensée cohérente et critique.

Il est aujourd’hui difficile de penser nos sociétés : comment penser à la fois la mondialisation et ses effets de migration, les actes terroristes, les mouvements sociaux qui renaissent en même temps que les montées de l’extrême droite, etc. ? D’autant plus que la politique spectacle (cf. Guy Debord) perd sa distance et sa part d’autonomie par rapport aux puissances économiques et décide à la petite semaine, sans perspective d’envergure : le discours politique est un discours de flatterie (comme Platon le dénonçait dans le Gorgias) tandis que les décisions resortissent à d’autres logiques.

Et pourtant, il est nécessaire de penser ce que nous vivons pour que la recherche de sens ne soit pas confisquée et dévoyée, pour que le nihilisme et les récupérateurs de tout bord ne l’emportent pas. Les psychanalystes ont plus que d’autres le souci de penser. Mais parfois nous pensons pour survivre, à notre propre usage : nous nous expliquons les choses d’une façon qui nous permet de nous conforter dans nos convictions, malgré tout ce qui se passe et nous ébranle. Au risque que la pensée elle-même ne soit qu’une défense. Cela ne suffit pas : il faut penser pour tous ; penser pour que les autres trouvent la « nourriture spirituelle », dont ils ont besoin, c’est-à-dire pour qu’ils puissent reconnaître, nommer, symboliser, bref élaborer ce qu’ils rencontrent et subissent de non-sens, d’exclusion et de violence (dans une transformation d’éléments bêta en éléments alpha selon la pensée bionienne). Penser pour que la pluralité des visions et des traditions puisse dialoguer. Il importe que la symbolisation reste possible, le plus largement possible, pour le plus grand nombre de gens possible, afin que les logiques de vie l’emportent sur les logiques de mort.

Il est clair que Daesh a de l’influence parce qu’une part des générations montantes n’a pu se reconnaître une place dans le monde que nous leur proposons ; qu’ils aient vécu des formes concrètes d’exclusion ou qu’ils aient perçu l’insuffisance de nos formes de vie et de pensée, ils peuvent être vulnérables aux sirènes intéressées de l’islamisme radical conquérant parce que celui-ci donne une issue apparente à leur détresse. C’est parce qu’ils ont été délaissés et méprisés qu’ils ont « besoin » d’un illusoire moment de toute puissance compensatrice… Par la destruction faute d’avoir trouvé comment construire.

Car les djihadistes mettent au jour un malheur destructeur qui ne concerne pas qu’eux : « entre un terririsme qui mitraille à bas coût et de qui, depuis longtemps déjà, nous éteint à petit feu, aucune illusion n’est plus tenable », écrit par exemple P. Garrone qui poursuit : « L’ombre menaçante du néant infini se déploie comme rarement. Nous souffrons de nihilisme, c’est un fait, non une simple vue de l’esprit ou une pathologie cancéreuse réservée aux massacreurs islamisés ou autres. Rentrant le soir sous le fardeau de l’humiliation et de l’abrutissement quotidien, l’animal laborens de ces jours sordides sent mieux qu’un autre le souffle violent du vide. Lassitude des tempéraments, fatuité dans les têtes, tourbillon de peurs et de haines en découlent… »

La comptine de notre enfance « Savez-vous planter les choux ? » le dit avec naïveté mais profondeur : on plante les choux avec les mains, les pieds, le nez, que sais-je ? mais cela ensemble, en faisant quelque chose ensemble qui permet d’entrer dans une expérience partagée « à la mode de de chez nous »  – qui n’est donc qu’une parmi d’autres possibles, mais qui a sa tradition et sa cohérence. Elle fait vivre et mérite de vivre, et doit pouvoir tolérer que d’autres modalités de vie existent en la laissant vivre. Alors la ronde peut se poursuivre, avec une autre comptine essentielle, où se libidinalise le lien social : Entrez dans la danse, voyez comme on danse, chantez, dansez, embrassez qui vous voudrez… 

Résumé :

Cette réflexion sur les attentats survenus à Paris en janvier et en novembre 2015 tente de clarifier l’enjeu du débat entre l’interprétation nihiliste et l’interprétation religieuse des actes terroristes en insistant sur les logiques de double persécuteur qui sont à l’œuvre.

Mots-clés :

Double. Nihilisme. Religion. Symbolisation. Terrorisme. Violence.

Bibliographie

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yeuxPanorama des prises de positions de l’Association Psychanalytique Américaine ( APSaA) sur les sujets sociétaux depuis 1970 :   de l’avortement au mariage homosexuel en passant par les traitements des soldats américains …
par Prudence L. Gourguechon

En l’honneur de notre centième anniversaire, je veux partager avec vous quelques points marquants dans l’historique de la communication des positions de l’APsaA.
C’est en mai 1970  pour  la première fois dans l’histoire de l’Association qu’une déclaration sur un problème politique a été faite. » Cette déclaration s’opposait à l’extension des opérations militaires en Asie du Sud-Est. Elle faisait référence, avec à-propos, à des préoccupations « psychanalytiques » : par exemple, la croissance menaçante de l’anxiété et des conflits au sein de la population engendrée par la politique de guerre (APsaA, 1970b).
Lors de cette même réunion de 1970, le Conseil a approuvé une déclaration sur l’avortement.
L’APsaA a  pris  position pour le droit des femmes à choisir si elles voulaient ou non poursuivre leur grossesse. Albert Solnit était alors  le nouveau président (Association Psychanalytique Américaine, 1970a).
Plus proche d’intérêts professionnels directs, une déclaration de 1972 sous la présidence de Robert Wallerstein portaient  sur différentes questions qui anticipaient l’assurance nationale de santé.
Une prise de position de 1973, historiquement intéressante, est intitulée, avec une simplicité trompeuse, « Le Droit d’un Patient à la Confidentialité. » À l’époque c’est  Burness Moore qui  succédait à Edward Joseph à la présidence.
Il s’agissait là  d’une réponse directe à l’action détonante et infâme de l’administration Nixon concernant le psychiatre de Daniel Ellsberg1. Vous vous rappelez qu’Ellsberg était l’organisateur des fuites des Papiers du Pentagone qui avait beaucoup embarrassé l’administration et contribué à précipiter la fin de la guerre au Vietnam. En 1971, Gordon Liddy2 et E. Howard Hunt3 avaient prévu une mission pour forcer l’entrée du bureau du psychiatre d’Ellsberg, Lewis Fielding, à la recherche d’informations qui pourraient être employées pour discréditer Ellsberg. Les cambrioleurs n’en ont trouvé aucune. Le cambriolage, qui n’a été révélé que deux ans après, a eu des effets dramatiques, dont  les démissions de John Dean4, John Ehrlichman5, H.R. Haldeman6 et Richard Kleindeinst7. Voici la déclaration de l’APsaA
Nous sommes  totalement  opposés  au détournement d’informations destinées au seul médecin et données spécifiquement  à des fins des thérapeutiques. Toute intrusion non autorisée dans une relation si confidentielle est totalement inacceptable en raison de la nature extrêmement personnelle et sensible de la communication.
Le dévoilement peut menacer la thérapie et le bien-être du patient en plus que de violer le droit à l’intimité individuelle, fondement d’une société libre et démocratique.
Plus particulièrement, nous protestons fortement contre l’utilisation de ces  informations en vue de critiquer une personne ou pour influencer le processus politique [Association psychanalytique américaine, 1973].
En 1974, une lettre signée par le président Burness Moore a été envoyée aux autorités de l’Union Soviétique pour protester contre l’emprisonnement psychiatrique de prisonniers politiques (Moore, 1974).
En 1978, Robert Wallerstein a mené un effort infructueux pour faire adopter une prise de position soutenant l’amendement sur l’égalité des droits et proposant que l’APsaA refuse de tenir ses  conventions dans les États qui ne l’avaient pas promulgué. Bien que la mesure ait été approuvée par la majorité des participants au Meeting des membres, l’absence de quorum a signifié qu’elle n’était pas adoptée comme politique de l’APsaA. Le compte-rendu de la discussion à cette occasion est particulièrement intéressant :
« De part et d’autre, cette motion a été beaucoup discutée. Le docteur Wallerstein a indiqué  que les enjeux de cette question n’étaient pas d’ordre politique. Il a pensé que c’était vraiment une question très simple voire  humanitaire d’une part, ou de droits civiques de l’autre. Il a pointé que si notre Association souscrit vraiment à l’égalité des droits pour toutes les personnes, le moins que nous puissions faire est de soutenir cette très simple et franche déclaration en faveur de l’amendement pour l’égalité des droits […].
Le groupe opposé à la motion a soulevé la question qu’une telle action de l’Association serait politique. […] L’argument contre l’adoption de la motion du mouvement a été formulé en termes que notre Association comme institution scientifique ne devrait pas s’impliquer dans ce qui était considéré comme des activités politiques [Association Psychanalytique Américaine, 1978]. «
Naturellement, cette discussion sans fin reste toujours d’actualité au sein de notre institution. Huit ans après les prises de position hautement politiques concernant le Vietnam et l’avortement, quelques membres soutenaient toujours que notre institution est uniquement scientifique et ne devrait pas être impliquée dans des activités politiques.
Finalement, nous les avons poursuivies alors comme nous continuons de le faire aujourd’hui.
En 1978 et en 1981 les présidents Alexandre Kaplan et Arnold Cooper ont envoyé des lettres véhémentes aux autorités argentines concernant les collègues qui avaient « disparu » (Kaplan, 1978 ; Cooper, 1981).
En 1982, sous la présidence de Cooper, l’Association a publié une déclaration sans concessions pour réclamer la réduction des armes nucléaires et la cessation définitive de la menace de guerre nucléaire. Cette déclaration est particulièrement intéressante en raison de l’utilisation dense de concepts psychanalytiques dans l’élaboration de son argumentation. Par exemple, elle mentionne l’exaltation à se défendre et les dénis mortifères quand des situations inquiétantes débordent nos capacités à les affronter (Cooper, 1982b). En outre, en 1982, nous avons approuvé une déclaration dans laquelle nous nous opposions à la nécessité d’un avis parental pour l’adolescent qui souhaite avoir recours à l’avortement (Cooper, 1982a).
Deux ans plus tard, en 1984, le président Morton Reiser a écrit une autre lettre dénonçant le péril nucléaire, et en 1986 le Conseil a encore approuvé une autre déclaration sur la course aux armements nucléaires que Richard Simons, alors président, a transmis dans une lettre au Président Reagan. Régissant à la catastrophe de Tchernobyl, nous avons déploré les relations dangereuses et suspicieuses entre les États-Unis et l’Union Soviétique pour réclamer davantage d’entretiens et de négociations (Simons, 1986b). En outre en 1986, l’emprisonnement d’un dissident soviétique a fait l’objet d’une lettre de Simons à Mikhaïl Gorbatchev (Simons, 1986a).
Laissez-moi maintenant me tourner vers des efforts de recommandation récents, que je vais présenter comme trois « études de cas ».
Cas 1 : Les questions LGBT (Lesbiennes, Gays, Bisexuels et Transsexuels)
Depuis plus de dix-sept ans, le Comité de l’APsaA : « Lesbiennes, Homosexuels, Bisexuels et Transsexuels » a élaborée attentivement une série de déclarations construites avec la plus grande attention. Deux aspects du travail du comité doivent être particulièrement signalés : (1) le maintien d’une perspective psychanalytique (par exemple, en ce qui concerne la politique militaire « Ne demandez pas, ne parlez pas »8, l’importance de la relation humaine pour la modulation du traumatisme et l’effet psychologiquement destructeur de devoir se cacher ou d’enfouir son vrai moi sont soulignés) ; (2) les positions préconisées s’appuient sur des recherches détaillées.
Une déclaration de 1991 sur l’homosexualité, modifiée en 1992, a condamné la discrimination à l’encontre des personnes homosexuelles, hommes et femmes et a engagé les instituts de formation de l’APsaA à sélectionner les candidats sans prendre en compte leur orientation sexuelle (Association psychanalytique américaine, 1991/1992).
Une déclaration de 1999 sur la thérapie réparatrice a indiqué que des efforts de convertir ou « réparer » les personnes avec une orientation homosexuelle sont non psychanalytiques et néfastes aux patients (Association psychanalytique Américaine, 1999).
En 2002, l’APsaA a publié une déclaration sur la parentalité gay et lesbienne en affirmant qu’en ce qui concerne les décisions sur la parentalité, y compris la conception, la grossesse, l’adoption, les droits de garde et de visite, le seul critère considéré devait être le meilleur intérêt de l’enfant ( Association psychanalytique Américaine, 2002).
Une prise de position de 2008 sur le mariage se prononce en faveur de la reconnaissance juridique du mariage civil de même sexe. Cette déclaration est particulièrement détaillée dans ses motivations et la documentation sur laquelle elle s’appuie (Association psychanalytique américaine, 2008a).
En 2009, l’APsaA a publié une déclaration réclamant l’abrogation de la règle militaire « Ne le demandez pas, ne le dites pas » et elle a été apparemment la première institution de santé mentale à agir de la sorte (Association psychanalytique américaine, 2009).
Chacune de ces déclarations est rédigée, documentée et contrôlée par le comité LGBT. Elle ensuite approuvée par le Comité de direction et envoyée au Conseil d’administration pour approbation. Une fois approuvé par le Conseil, elle devient une position officielle de l’institution et peut être employée par tous pour parler au nom de l’institution et de la psychanalyse. Ce processus d’approbation formel est une composante clé de l’organisation des recommandations.
Laissez-moi vous montrer comment ceci peut fonctionner dans la pratique.
En janvier 2008 le Conseil exécutif a approuvé la déclaration sur le mariage entre personnes de même sexe. Le 5 novembre 2008, la Californie a adopté la proposition 8, qui a interdit le mariage entre personnes de même sexe dans cet Etat. Le 6 novembre, j’ai envoyé un mail à Jake Lynn, Directeur des Affaires publiques de l’APsaA et à Ethan Grumbach, président du comité LGBT, en leur suggérant que nous fassions un communiqué de presse. Jake a enrôlé Warren Procci, le président élu de l’APsaA et un résident de la Californie, pour donner leur avis. Nous avons tous collaboré à la rédaction du communiqué de presse : « Les psychanalystes désapprouvent le vote de la Californie interdisant le mariage homosexuel ». Le communiqué, publié le 8 novembre, comprenait cette phrase : « En accord avec son soutien général à la justice sociale, l’APsaA a publié une déclaration au début de l’année en faveur de la reconnaissance juridique du mariage civil de même sexe et son opposition à la discrimination contre les couples de même sexe » (Association Psychanalytique Américaine, 2008b).
Le communiqué de presse comprenait un lien vers la déclaration de l’APsaA sur le site Internet (ce qui est essentiel parce qu’il apporte une fréquentation à notre site où les lecteurs peuvent trouver d’autres informations les intéressant en dehors du sujet du moment), des citations de Warren et d’Ethan, les recherches appropriées et des informations sur nos précédentes déclarations.
Ce que je veux souligner c’est que notre réponse publique rapide dès le 6 novembre n’aurait pas été possible sans la déclaration approuvée par le Conseil onze mois plus tôt et naturellement sans tout le travail soigneux et pas à pas du comité LGBT tout au long des dix-sept années précédentes. Je pense que la leçon est la suivante : Il est important d’anticiper l’actualité, de développer nos positions au sein de comités appropriés, d’écrire des déclarations et d’être prêts à les diffuser dans des communiqués de presse et des interviews d’actualité quand des événements décisifs les mettent à l’ordre du jour.
Avant de quitter le sujet de notre recommandation sur les questions LGBT, je veux porter à votre connaissance que quelques membres croient que toute déclaration d’autosatisfaction louangeuse dans ce secteur (et j’admets sans forcer que ma revue historique est présentée avec fierté) devrait être fortement tempérée par la reconnaissance du passé historique de discrimination contre des homosexuels dans notre profession, et même des exemples actuels d’homophobie dans nos instituts. Nous en discuterons une autre fois. En bref, mon point de vue est que notre conservatisme passé bien connu donne du crédit à nos positions actuelles et bien que notre passé ne doive pas être nié, il n’est pas non plus utile de revenir vers lui pour faire un mea culpa chaque fois que nous parlons des questions gay.
Cas 2 : Réforme de l’immigration
J’ai choisi cette question à des fins d’illustration précisément parce que nous n’avons rien fait à son propos. Il y a eu des pistes- ou peut-être des espoirs- que la réforme de l’immigration serait sur l’agenda du Président Obama dans la deuxième moitié de son mandat. Puisque nous devons être prêts avant que la loi soit rédigée et débattue, nous avons besoin d’une déclaration claire sur ce que les psychanalystes considèrent comme questions importantes dans ce domaine. Ce pourrait être le prix à payer pour les ruptures familles imposées comme l’humiliation de devoir se cacher, de mentir et de se sentir rejeté. Ce pourrait être l’importance de l’espoir, ou la fonction psychologique que remplit la tendance à diaboliser « l’autre ». Tout ce que nous dirons sur les forces au travail sous – jacentes aux questions de surface sera une contribution significative à la « conversation avec M. ou Mme Toutlemonde ».
Cas 3 : Soldats et Vétérans – Un travail en cours
Il y a plusieurs années, j’ai démarré l’initiative de l’APsaA pour les soldats et les vétérans. Ma première tâche a  été d’orienter vers les questions pour lesquelles je pensais que les psychanalystes (par rapport aux autres militants de la santé mentale) étaient les plus aptes à en parler. Ainsi nous avons choisi, comme questions majeurs, la nécessité de traitements à long terme (et d’accès à long terme pour ces derniers) et les conséquences de l’emploi de soldats en temps de guerre sur leurs familles et leurs enfants, en tenant compte également de la transmission transgénérationnelle du traumatisme.
Depuis la clarification sur ce focus initial, il est devenu de plus en plus évident que l’abord militaire du stress traumatique et du préjudice est fortement investie dans ce qui est appelé « la formation à la résilience », qui est avant tout une psychoéducation insistant sur des techniques de réduction du stress et sur un mode de vie équilibré. Les militaires ont alloué un montant élevé de ressources pour ces programmes inspirés par le mouvement de la « psychologie positive ». Martin Seligman et Mihail Csikszentmihalyi, dans un article publié dans le numéro de janvier 2000 de The American Psychologist, récapitulent l’approche de la psychologie positive : « Les chercheurs en prévention ont découvert que des forces humaines agissent comme amortisseurs contre la maladie mentale : le courage, un esprit tourné vers l’avenir, l’optimisme, des compétences interpersonnelles, la foi, l’éthique du travail, l’espoir, l’honnêteté, la persévérance et la capacité à la fluidité comme à l’insight pour en citer quelques-uns. Une grande partie de la tâche de la prévention dans ce nouveau siècle sera de créer une science de la force humaine dont la mission sera de comprendre et apprendre comment stimuler ces vertus chez les jeunes gens » (Seligman et Csikszentmihalyi, 2000, p. 7). Il est facile de voir pourquoi les militaires ont été attirés par ces mots. S’il était possible stimuler ces traits positifs aussi bien avant qu’après le combat, on pourrait concevoir des soldats immunisés contre le traumatisme ou le désespoir.
Naturellement nous savons, comme les militaires, que cette approche, en elle-même, ne marche pas. Quelques soient les instruments de mesure que vous utilisez, il apparaît qu’il y a autant de jeunes soldats qui meurent de suicide ou qui meurent au combat.
A l’automne 2010, Jim Pyles, le conseiller législatif de l’APsaA, a organisé une rencontre de l’APsaA avec le docteur Jack Smith, chargé de mission du Secrétariat à la défense pour la politique des programmes cliniques et trois autres fonctionnaires du Département de la Défense. Nous avons disposé d’une heure pour transmettre un message convaincant, éclairé par la psychanalyse, sans critiquer ou pointer les attitudes défensives de nos interlocuteurs. Grâce à la longue expérience de lobbying de l’APsaA sur la question de la confidentialité, il a été facile pour nous de transmettre un message clair sur ce thème – que la confidentialité est une composante absolument essentielle de n’importe quelle expérience de traitement réussi, et tant que les soldats ne seront pas assurés de la garantie de leur intimité, ils ne voudront pas se faire traiter quelle que soit l’intensité de leur détresse.
Que pouvions-nous dire de plus que la défense de l’intimité ? J’ai rédigé un message qui acceptait le concept de « résilience » mais j’ai soutenu que l’abord du Département de la Défense (méditation, relaxation, exercice, etc.) s’adressait seulement à un composante, quelque chose que j’ai appelée « la guérison neuropsychologique. » J’ai proposé pour la réussite de la résilience que quatre composantes supplémentaires soient mises en place : un focus sur les relations humaines, la réduction de l’anxiété, l’espoir et la possibilité de faire un récit cohérent de son expérience devant des pairs. Le bureau de Jim Pyle a écrit une lettre complémentaire de confirmation pour proposer l’aide de l’APsaA au Département de Défense dans l’évaluation et le développement de son approche du traitement. Rappelez-vous, dans la recommandation psychanalytique, votre opinion d’expert compte autant que des données empiriques. Dans ce contexte de recommandation, j’ai dû construire une théorie utile en cours de route afin que nous puissions rapporter notre pensée psychanalytique aux programmes existants et à l’état d’esprit du Département de Défense.
D’un côté, je ne suis pas exagérément optimiste quant à notre capacité de trouver un langage commun avec le Département de la Défense qui nous permettrait d’apporter un appui aux soins de santé mentale des soldats. D’un autre côté, cela vaut la peine d’essayer. Comme praticiens se consacrant au soulagement de la souffrance, nous ne pouvons pas rester oisifs en observant les soldats de notre nation souffrir inutilement. Et tout effort dans ce sens améliore notre pensée et notre message.

PRINCIPALES STRUCTURES INSTITUTIONNELLES POUR LES ACTIVITÉS MILITANTES
Certaines structures institutionnelles stables sont nécessaires pour l’efficacité des actions militantes sociales en cours. Ces structures sont les comités orientés sur une question, un « force d’entrainement, » un directeur des affaires publiques, un représentant législatif/lobbyiste, et un comité des rapports de recommandation.
Un comité orienté sur une question peut être la structure principale conduisant le processus. Ces comités identifient un problème et attirent l’attention de l’institution sur son importance. Nous disposons de comités de ce type comme le LGBT, le CORED9, la psychanalyse de la communauté, les questions sociales et l’analyse d’enfants.
La force d’entraînement est essentielle. Le processus complet a besoin de quelqu’un qui le mette en œuvre et qui s’assure qu’il est mené jusqu’à son terme. Cette force d’entraînement pourrait être un dirigeant comme le président, un président de comité, ou un membre passionné par une cause. Ainsi, exemple de ce dernier cas, Paul Holinger a été le fer de lance pour rédiger et faire approuver une recommandation sur la punition corporelle des enfants.
Nous avons beaucoup de chance – ou peut-être avons-nous été prévoyants – d’avoir deux professionnels impliqués dans ces efforts. Notre directeur des affaires publiques, Jake Lynn, obtient des interviews dans la presse, fait passer nos communiqués de presse et nous aide à construire nos messages de manière à ce qu’ils puissent être reçus par le public. Le directeur des affaires publiques identifie puis cultive des liens avec les membres capables de parler à la presse, d’écrire pour le public où d’apparaître dans des émissions médiatiques. Le directeur des affaires publiques entretient également des relations prolongées avec des journalistes.
Jim Pyles, notre lobbyiste/représentant législatif à Washington identifie les questions sur lesquelles l’APsaA aurait intérêt à se prononcer et agit en fonction de nos opinions auprès du Congrès et de l’Exécutif. Le représentant législatif maintient également des relations, au nom de l’APsaA avec d’autres institutions et coalitions de santé mentale.
En conclusion, le Comité des relations militantes, ou CAR10, l’une de mes idées, est toujours à l’état de projet. Le concept ici est que, pour des questions essentielles de notre travail d’analystes, nous devrions être nous-mêmes au premier rang pour le lobbying ou la stratégie les concernant. Le plus clair exemple ici est la question du secret et de la confidentialité. Mais de nombreuses autres questions importantes pour nous, en raison de leur impact psychologique et humain, ne sont pas aussi centrales à notre travail, par exemple : les problèmes des vétérans, la protection de l’enfance et l’immigration. Ces questions bénéficient toutes d’institutions structurées spécialisées qui ont déjà formulé des positions sur ces questions et la législation à mettre en œuvre. La mission du CAR est d’identifier les institutions appropriées réfléchissant sur ces questions quelque peu tangentielles, en les portant dans leurs recherches et leurs expertises, au point de se faire reconnaitre comme militants.
OUTILS DE MILITANTISME
Nous disposons d’un grand choix d’outils pour le militantisme, chacun ayant son champ propre et sa compétence spécifique.
L’outil fondamental est la déclaration de principe. Il est important que la déclaration soit bien structurée et contienne ces éléments essentiels : un titre ; une déclaration de notre position ; l’argument/raisonnement ; les données d’appui ; les références ; les ressources additionnelles (sites Internet,  déclarations proches, etc.). Il est important que les déclarations de position évitent le jargon et contiennent des citations. Un document donnant des indications sur l’écriture des déclarations de position peut être trouvé dans la section membres de la page d’accueil de l’APsaA, sous les outils d’extension du menu déroulant. (Gourguechon, 2009).
L’alerte d’action législative est un autre outil clé de recommandation. Il est également connu comme lettre « de pression des membres » parce qu’il est conçu pour engager l’action rapidement. L’alerte législative d’action est employée quand le Congrès est en train de débattre d’un projet de loi qui affecte directement notre profession ou est lié à une position de recommandation approuvée en tant que politique officielle de l’Association. Le président peut alors légitimement utiliser les ressources institutionnelles telles que la liste de l’Association pour alerter les membres sur la législation imminente en les invitant à écrire des lettres fondées sur les positions approuvées de l’APsaA et/ou d’exprimer leur propre point de vue à leurs représentants au Congrès et aux sénateurs. Ces alertes d’action prennent du temps et de l’attention, étant donné que l’alerte devrait inclure plusieurs composantes : une déclaration d’introduction qui oriente les membres sur cette question et les tâches qui leur sont recommandées, une ébauche de déclaration ou de lettre qu’ils pourraient souhaiter envoyer à leurs représentants, et des informations sur la manière d’envoyer leur communication (par exemple, depuis que l’anthrax effraye, le courrier papier est devenu pratiquement inutile). Quelqu’un doit écrire ces documents.
Le communiqué de presse est un outil familier de militantisme. Il peut être employé pour annoncer une prise de position, mais il est plus efficace quand celle-ci est rattachée à certains événements nouveaux. Un lien avec un nouvel événement est plus que probablement ce que les médias reprendront de l’histoire annoncée dans le communiqué de presse. Pour nous, la question principale est de montrer publiquement que nous existons toujours et que nous avons une perspective psychanalytique sur une question qui nous sollicite. Le lien avec l’actualité est nécessaire pour construire un communiqué de presse efficace.
Les points à mettre en avant, autre outil clé du militantisme, sont la condensation des idées d’un sujet particulier. Ils devraient être courts, simples quoique non simplistes et limités à trois à cinq points. Vraisemblablement c’est exactement la sorte d’hérésie à laquelle Kubie (1950) faisait allusion quand il mettait en garde contre « la réaffirmation banale des demi-vérités antiques dans les habits modernes d’une nouvelle terminologie » (p. 3)
Mais ici encore j’ai un contre-argument  -nous avons à dire quelque chose qui n’est pas banal. Si nous ne le disons pas, d’autres s’avanceront dans la brèche avec des idées beaucoup plus banales. Si nous ne sommes pas disposés à participer à l’échange général des idées, nous serons oubliés. Vous pouvez susciter l’intérêt sur une discussion d’idées approfondie seulement après que vous ayez éveillé l’intérêt sur elles. Finalement, j’ai trouvé que c’était un bon exercice intellectuel d’être forcée de condenser l’une des pensées les plus complexes et les plus diversifiées en une ou deux phrases claires.
La pétition ajoute la voix politique de notre institution à un message provenant d’un plus grand groupe ou d’une coalition. Typiquement, ces lettres débutent par un éloge appuyé pour aborder secondairement la « demande » – ce que nous souhaitons que les législateurs ajoutent ou retirent à un projet de loi. Cet outil provient des associations. L’associé ou la coalition rédige une lettre, habituellement en vue d’un lobbying législatif et l’envoie à notre représentant législatif pour que l’APsaA le signe. Notre représentant législatif, Jim Pyles, contacte alors le président, qui approuve (ou pas) la signature de l’APsaA. Si nous sommes d’accord, le nom de notre institution est ajouté à la liste des organismes signataires de la lettre. Évidemment, notre impact peut être multiplié en prenant part à une coalition comprenant des centaines de milliers de personnes qui s’ajoutent à nos simples trois mille membres. Cette sorte de coalition sur une question est commune à Washington. Tout particulièrement, l’APsaA adhère au « Groupe de liaison de santé mentale », ou MHLG11. MHLG est une coalition d’environ cinquante associations pour la santé mentale professionnelles et militantes qui collaborent pour suivre l’évolution de la législation et militent pour des dispositions législatives et des demandes de crédits.
Le lobbying direct, le dernier outil de militantisme que je vais décrire, est utilisé quand l’institution ou ses représentants travaillent directement pour influencer des membres de l’administration ou du Congrès par contact personnel. En 2010, Jim Pyles a organisé une rencontre entre David Blumenthal, coordonnateur national pour les technologies de l’information de santé et un certain nombre de représentants de l’APsaA. Notre but était de défendre le principe que le respect de l’intimité du patient devenait d’autant plus prioritaire que la technologie de l’information de santé progressait.
Dans une lettre de suivi à Blumenthal, après l’avoir remercié de nous avoir rencontrés, nous avons écrit, « Comme psychanalystes, nous ne sommes pas des experts en matière de complexité de la technologie de données informatisées, mais nous sommes des experts en matière des besoins de nos patients et de ce qui leur permettra de faire confiance à une information électronique du système de santé ou qui sera cause de rejet. » Cette lettre, écrite par Jim Pyles et signée par le président de l’Association, se poursuit pendant six pages détaillées. Ces lettres de lobby directes, comme les pétitions, citent abondamment des données et font des revues sur les aspects juridiques pertinents. Elles ressemblent davantage à des documents d’information et des recommandations politiques qu’à des lettres traditionnelles.
Je veux souligner que ces efforts ne concrétisent pas sans une attention et un travail soutenus. Le début de l’action est l’une des étapes les plus éprouvantes. Il se produit habituellement dans notre institution ce que j’appelle le phénomène « nous devrions faire quelque chose à ce propos ». Quelqu’un écrit un courrier électronique en disant que « Nous devrions faire quelque chose à ce propos », ou un message sur la liste des membres demande « Qu’est-ce que l’APsaA compte faire à ce propos ? ». Ces communications sont problématiques parce qu’elles portent le fantasme qu’il existerait un « quelqu’un » spécifique qui tiendrait compte de ces appels et agirait ou, au minimum, justifierait le refus d’action. Mais il n’y a personne ayant une telle responsabilité et il ne saurait y en avoir.
Je me suis centrée principalement sur le militantisme institutionnel, mais je veux passer quelques minutes pour attirer l’attention sur les possibilités d’action individuelles. Comme l’institution, tout membre individuel peut développer des points de discussion à propos d’événements ou de thèmes. Vous pouvez regarder les titres à la une d’un journal et identifier le journaliste qui couvre le mieux la question qui vous intéresse. Appelez-le ou adressez-lui un mél directement pour donner votre avis sur une question d’intérêt. Les blogs sont un excellent moyen de développer des compétences dans l’application des concepts psychanalytiques aux événements quotidiens. Un certain nombre de membres ont déjà des blogs sur les sites Internet de Psychology Today et du Huffington Post ; d’autres, comme Neal Spira, ont des blogs sur les sites de médias locaux. Les lettres à l’éditeur, les opinions libres, et les articles non sollicités peuvent tous être envoyés aux journaux locaux. Une stratégie très efficace pour être publié ou remarqué est de rattacher les lettres, les blogs ou les articles à l’actualité immédiate ou au cycle des événements annuels (la rentrée scolaire, les vacances). Sur mon blog de Psychology Today, un message que j’ai écrit pendant la mi-temps du Superbowl militaire 2010 a été lu par 8.700 personnes, dont quelques-unes étaient absolument enragées. J’ai commenté un bon nombre de messages publicitaires dont j’ai pensé qu’ils donnaient une image castratrice de la femme et nombre de lecteurs, peut-être écrémant mon courrier trop rapidement, ont semblé penser que je disais qu’ils étaient eux-mêmes châtrés (Gourguechon, 2010a).
En fin de compte, vous devez toujours vous identifier comme psychanalyste et souligner que votre pensée vient de votre expérience comme psychanalyste.
CONCLUSION
La catégorisation des divers types de psychanalyse appliquée est utile, car elle permet d’illustrer les forces et les limites de chaque démarche ainsi que les outils qui doivent être améliorés pour chacune d’elles. À mon avis, l’acte fondamental essentiel pour notre avenir comme discipline est de parler ou d’écrire sur des sujets pour « M. et Mme Toulemonde ». Accompagnant cette conviction, je crois aussi que notre société a désespérément besoin de la sagesse et de l’enrichissement que la psychanalyse peut apporter.
Il suffit de regarder la rhétorique politique d’aujourd’hui, la superficialité des motivations alléguées dans l’attribution des rôles aux actualités et l’abrutissement culturel de célébrités pour affirmer le besoin de quelque chose qui amène les gens à s’arrêter pour penser, regarder en eux-mêmes, regarder plus profondément, s’interroger sur les motivations et prendre en compte la complexité et les nuances plutôt que des explications stéréotypées ou tranchées pour les événements de leurs vies et du monde autour d’eux.
J’espère que j’ai piqué votre intérêt et même convaincu certains d’entre vous de l’importance de dépenser une partie de votre énergie professionnelle aux commentaires et militantisme psychanalytiques. Il existe de nombreuses de façons et d’endroits pour pratiquer le commentaire et le militantisme psychanalytiques. À la différence de Kubie, je ne pense pas que cela affaiblira nos instruments analytiques. En fait, c’est tout le contraire.
En conclusion, Je veux porter à votre connaissance que je suis ici aujourd’hui parce cela fait partie de la tradition de notre institution que le président sortant fasse un discours en séance plénière lors du premier meeting après sa présidence. Je veux saisir cette occasion pour vous remercier de m’avoir donné la chance d’être votre présidente  – c’était une expérience incomparable, un honneur immense, et je serai pour toujours reconnaissante.

Prudence Gourguechon

prudygourguechon@gmail.com
www.prudencegourguechon.com

Traduction Samuel Lepastier Delphine Schilton

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Prudence Gourguechon
1454 West Farragut Avenue
Chicago, IL 60640
E-mail: prudygourguechon@gmail.com

1 En 1971, Daniel Ellsberg a transmis au New York Times, puis au Washington Post, 7000 pages de documents ultra-confidentiels, les Pentagon Papers, sur les processus de décision pendant la guerre du Vietnam (note du traducteur).
2 Chef de l’équipe des « plombiers » qui s’est illustrée, par la suite, lors de l’affaire du Watergate (note du traducteur).
3 Ancien agent de la CIA (note du traducteur).
4 Conseiller juridique de Richard Nixon (note du traducteur).
5 Conseiller pour les Affaires intérieures de Richard Nixon (note du traducteur).
6 Chef de cabinet de Richard Nixon (note du traducteur).
7 Procureur général-adjoint, puis Procureur général des Etats-Unis sous la présidence de Richard Nixon (note du traducteur).
8 De 1993 à 2010, la doctrine Don’t ask, don’t tell était appliquée dans les forces armées américaines pour assouplir l’interdiction d’engagement des homosexuels. Les autorités militaires ne posaient aucune question sur l’orientation sexuelle des recrues, à charge pour ces derniers de n’en rien révéler (note du traducteur).
9 Comité pour la diversité raciale et ethnique (note du traducteur).
10 Committee on Advocacy Relations (note du traducteur).
11 Le site Internet du Groupe de liaison pour la santé mentale est www.mhlg.org.

MetLE PSYCHANALYSTE CITOYEN : EXPERIENCE AMERICAINNE[1]

par Prudence Gourguechon,
M.D.
, psychanalyste psychiatre Présidente  de L’American Psychoanalytic Association (APsaA) de2008 à 2010.

 

Je veux m’entretenir avec vous de ce qu’il est convenu d’appeler la psychanalyse appliquée.

J’espère vous convaincre que l’engagement dans le champs social est une expérience importante pour les psychanalystes. J’y vois deux raisons. La première, c’est que le discours psychanalytique et le militantisme psychanalytiques font passer auprès du grand public l’idée cruciale d’un contenu latent dans tous les phénomènes humains. C’est-à-dire qu’il y a une intériorité des activités humaines. Celle-ci, comme vous le savez tous, est un concept menacé d’extinction dans la culture contemporaine. Et deuxièmement, c’est seulement en montrant notre visage dans la sphère publique, chez M. et Mme Toutlemonde, que nous pouvons nous faire connaître et, par conséquent survivre comme profession alimentée par le flux nécessaire de nouvelles idées, de nouveaux patients et de nouveaux apprentis dans notre discipline.

J’utilise le terme de militantisme psychanalytique [psychoanalytic advocacy] pour me référer à un psychanalyste ou une institution psychanalytique prenant publiquement une position de principe dans un débat public pour essayer de pousser la résolution de cette question dans une direction particulière. Avec l’expression commentaire social psychanalytique [psychoanalytic social commentary], je me réfère au commentaire fait publiquement par un psychanalyste sur une question déjà sous les yeux du public.

Je suis convaincue que de nombreux êtres humains, et pas seulement les psychanalystes, sont attachés et déterminés à donner un sens aux phénomènes qui les entourent, surtout ceux qui les déconcertent.

J’ai aussi remarqué que les tentatives pour trouver des explications sur ce qui sous-tend un événement troublant parviennent à l’esprit du public très rapidement après les faits. Si nous n’expliquons pas psychanalytiquement les choses dans la sphère publique, quelqu’un d’autre tentera d’expliquer les motivations des actions humaines et le fera souvent de façon complètement erronée.

Plusieurs exemples. En février 2010, Amy Bishop, professeure de neurobiologie, a fusillé mortellement trois de ses collègues et en a blessé trois autres à l’université d’Alabama à Huntsville. Les médias ont recherché rapidement des explications. Une citation du New York Times est typique de ces analyses d’actualités : « La fusillade a levé un voile sur le monde des marmites en ébullition des start-up biotechnologiques, où les scientifiques, pour émerger, dépendent souvent de leurs associations avec le monde académique […]. Des personnes qui connaissaient [Bishop] ont dit qu’elle avait appris peu avant la fusillade que sa titularisation à l’université lui avait été refusée (Dewan et Robbins 2010) »[2]. Je voudrais objecter qu’en fait les coups de feu ne nous éclairent en rien sur « le monde des marmites en ébullition des start-up biotechnologiques » et que soutenir ainsi une fausse connexion est très dangereux.

Les médias ont fait de fausses connexions analogues à la suite du massacre de Fort Hood. Après cette tragique fusillade meurtrière par un psychiatre militaire, le major Nidal Hasan, Charles Krauthammer, chroniqueur politiquement conservateur et lui-même psychiatre, s’est exprimé dans une table ronde sur Fox News, en tonitruant sur la tendance des médias à orienter l’explication dans une fausse direction : « Je pense que le vrai scandale moral – a-t-il dit – est la tentative faite tout au long du week-end de médicaliser le meurtre de masse. Tout à coup, nous apprenons qu’il a craqué après avoir entendu de terribles histoires de souffrances de soldats. Alors, qu’en est-il de ces médecins, infirmières, psychothérapeutes et kinésithérapeutes à Walter Reed qui tous les jours entendent et vivent avec la souffrance de soldats ? Combien d’entre eux ont décroché un fusil et criblé de balles une chambrée de soldats ? » (Fox News, 2009). Krauthammer a soutenu que l’établissement de fausses connexions causales non seulement induit en erreur mais est porteur de dangers.

Une autre explication des médias sur les actes du major Hasan était qu’il était sur le point d’être affecté en Irak où il ne voulait pas aller pour des raisons aussi bien personnelles que politiques et religieuses. Une fois de plus, bien que ceci puisse être vrai, établir un lien de causalité entre ses sentiments et la fusillade meurtrière est un contresens destructeur. Manifestement, parmi les personnels militaires, nombreux sont ceux qui sont effrayés au moment de leur affectation mais ils ne commettent pas pour autant une fusillade meurtrière. Des causes plus probables pour ces terribles événements – une maladie mentale sévère, ou dans le cas de Hassan, de possibles motifs politiques (terrorisme) – n’avaient pas été mentionnés dans les « analyses » d’actualités.

Nous les psychanalystes, nous pratiquons une discipline herméneutique – une science de l’interprétation et de l’explicitation. Le fait que beaucoup d’autres semblent également pratiquer une approche herméneutique de la vie est aussi fascinant qu’un peu déconcertant étant donné la tendance culturelle inclinant vers la superficialité. Je crois que des psychanalystes devraient apporter leur expertise et leur formation exceptionnelles dans la compréhension l’esprit humain, et par extension des processus psychiques internes et du retentissement des faits externes, des motifs inconscients et des actions qui en résultent, à l’effort public de compréhension des expériences humaines.

UN CHAMP CONFLICTUEL

Cette forme d’engagement publique a, à certains égards, toujours participé de la psychanalyse, tout en étant, simultanément, objet de conflits et de controverses au sein de la profession. Chaque fois que l’APsaA adopte et promulgue son avis sur une position, un membre au moins fait des objections. Sincèrement affecté, il ou elle affirme que les psychanalystes sont experts seulement sur ceux qu’ils observent dans le bureau de consultation et que l’APsaA n’a pas pour mission de publier des déclarations politiques. Je ne suis pas d’accord. Nous sommes experts à « ce qui se trouve dessous, » et pas simplement avec des patients dans nos bureaux. Pourrait-on dire en fait que nous avons un devoir éthique de nous exprimer et de communiquer notre sur certaines questions, particulièrement celles directement liées à notre travail ? Qui d’autre pourrait parler de façon complexe de ce qui se trouve sous la surface des affaires humaines ? Finalement, si nous ne portons pas notre voix dans la sphère publique, nous disparaîtrons sûrement.

Le conflit dans notre champ concernant les analystes qui s’engagent dans ce type du travail nous ramène plusieurs décennies en arrière. Lawrence Kubie (1896-1973), pour ceux qui ne sont pas au courant de sa carrière, était un psychanalyste particulièrement influant du milieu du siècle dernier. Il a enseigné à des générations de psychiatres et de psychanalystes à l’université de Yale, a occupé les fonctions de président de la Société psychanalytique de New York et de secrétaire de l’APsaA, et conclu sa carrière au Centre de traitements Sheppard Pratt et à Johns Hopkins dans le Maryland. En 1950 dans un billet d’opinion a intitulé « Le Dilemme de l’analyste dans un monde troublé », publié dans le Bulletin of the American Psychoanalytic Association, Kubie a observé que « un analyste travaillant humblement dans les comités et les sous-comités des différentes vignes du Seigneur ne se rencontre pas souvent » (Kubie, 1950, p. 1). Cette phrase doit être lue attentivement, parce qu’elle est particulièrement subtile et triplement ironique.

Kubie pensait que cette absence d’analystes engagés dans la sphère publique n’avait que du bon, pour plusieurs raisons : (1) le bon analyste ne devrait pas avoir assez de temps pour s’engager dans les questions sociales ; (2) l’anonymat des analystes devrait être préservé ; (3) l’analyste, en raison de ses longues années de formation spécialisée, est probablement trop ignorant des sciences sociales et des questions sociales pour être utile ; (4) les préoccupations extra-analytiques ont des impacts négatifs sur la qualité de l’analyste : « Les pulsions et l’imagination de l’analyste tendent à se défléchir du monde intérieur microscopique des patients vers des controverses publiques dramatiques et mouvements plus sensiblement excitants. »

Kubie reconnaît qu’un point de vue analytique peut parfois avoir une valeur pratique quand il est appliqué aux questions sociales, mais « à mesure que [les analystes] répondent à ces appels, » leur valeur en tant qu’analystes sera graduellement altérée. Cette déclaration est intelligente, mais armez-vous de courage pour ceci : « L’analyste-réformateur […] tend à perdre le contact avec les réalités dures, complexes et humbles de la clinique. Il tend à se laisser aller à des fantaisies d’omnipotence psychanalytique ; et dans son effort de rendre la théorie analytique utile et plus immédiatement acceptable pour le naïf monde « pratique », il simplifie et dilue souvent l’analyse jusqu’à ce qu’elle devienne une répétition banale d’anciennes semi-vérités dans les vêtements modernes d’une nouvelle terminologie » (Kubie, 1950, pp. 2-3).

Kubie est contredit par un groupe d’analystes qui ont publié courageusement dans un numéro ultérieur du Bulletin. Le contre-argument, écrit en 1951, est signé « Comité pour l’étude des questions sociales », qui reste ainsi à moitié anonyme, me donnant la vision d’une étreinte d’analystes se blottissant dans la sécurité du groupe. Il y a un frisson de terreur chez ces rebelles qui s’épaulent. Leur argumentation est faible et n’aborde pas vraiment ce qui est pour moi le plus cinglant des arguments-de Kubie, nommément que la psychanalyse utilisée dans le commentaire social est « une réaffirmation banale de semi-vérités antiques » (Committee for the study of social issues, 1951).

Oserais-je répondre à la critique cinglante de Kubie sur la banalité et la dilution de la pensée analytique ? Bien, oui. Mais seulement pour dire que naturellement la théorie est diluée. Mais dans la soixantaine d’années écoulées depuis la publication de Kubie, il semble s’être produit ce que je pourrais appeler une émergence nationale de la superficialité, marquée par une simplification de la cause et de l’effet, et l’ignorance ou de la banalisation de la vie intérieure. Fondamentalement, nous pouvons considérer l’absence de quête du sens comme une crise de santé publique. Dans ce climat, je ne m’inquiète pas franchement de savoir si la théorie est diluée ou exagérément simplifiée, et par conséquent, compréhensible par les masses. Je ne vois pas en quoi ceci nous arrête d’effectuer un bon travail analytique, ou inhiberait nos chercheurs de faire avancer la théorie psychanalytique.

Je terminerai en présentant brièvement la controverse de Viola Bernard (1907-1998), sans doute la matriarche du militantisme psychanalytique. Beaucoup plus douce et moins flamboyante dans son utilisation du langage que Kubie, Bernard pointe simplement et directement que : « Les contributions de la psychiatrie et de la psychanalyse à la compréhension des questions sociales peuvent et devraient être faites pour autant que ces questions portent sur la santé mentale et la maladie. En outre, j’ai la conviction que nous avons la responsabilité de rechercher une utilisation efficace de notre compréhension […] Beaucoup estiment que nous devrions nous limiter à nos soucis cliniques traditionnels, de crainte que nous dépassions les limites de notre base de connaissances et compétence professionnelles en élargissant nos frontières pour inclure des problèmes tels que le racisme, la pauvreté ou la guerre. […]. Beaucoup d’autres, parmi lesquels je me situe clairement, sont de plus en plus devenus convaincus que de ces problèmes sociaux sont en rapport avec la santé mentale et la maladie, et c’est pourquoi, nous faillerions à nos propres responsabilités professionnelles si nous […] ne les abordions pas » (Bernard et Kelly, 1998).

PSYCHANALYSE APPLIQUÉE

Je veux situer maintenant, le commentaire psychanalytique et le militantisme psychanalytique sociaux, dans le contexte plus large de la psychanalyse appliquée, un concept plutôt enveloppant qui englobe un certain nombre de tentatives pour amener la psychanalyse hors ou au-delà de la situation clinique. Les différents types de psychanalyse appliquée peuvent être catégorisés comme suit : (1) commentaire social psychanalytique ; (2) militantisme psychanalytique social ; (3) psychanalyse au sein de la communauté ; (4) psychanalyse de la communauté ; (5) interprétation psychanalytique de l’éducation ; (6) utilisation des données pour favoriser le changement social ; (7) développement de la théorie pour appliquer la pensée psychanalytique à la culture.

La psychanalyse au sein de la communauté est en rapport avec l’information et l’offre sur des traitements psychanalytiques dans le cadre de la communauté. En apparence, les services proposés peuvent ne ressembler en rien à l’analyse classique, mais les principes psychanalytiques sont à la base du travail. Par exemple, le « Projet des militaires » de Judith Broder, fournit directement des soins privés et confidentiels aux militaires et leur familles ; le Projet de Mark Smaller de service psychanalytique aux adolescents qui fournit sur site des informations et des traitements psychanalytiques individuels et de groupe à un public d’élèves à haut risque de high-schools (Breu, 2010) ; enfin le Projet de Steve Marens de maintien de l’ordre dans la communauté avec une collaboration à facettes multiples entre analystes et police d’enfant, y compris en accompagnant les patrouilles de police (Marens, 2004).

La psychanalyse de la communauté est un autre type de psychanalyse appliquée. En effet, ici la communauté, ou certains groupes ou sous-ensembles communautaires, est elle-même « le patient, » et l’analyste tente d’effectuer des changements par des interprétations et des interventions psychanalytiques appropriées. Alternativement, l’analyse « de la communauté » se concentre sur la compréhension théorique des processus à caractère communautaire. Les travaux de Stuart Twemlow sur le phénomène du harcèlement de groupe dans les institutions, les villes et les nations et l’étude décisive de Léo Rangell (1980) sur le phénomène de l’ère Nixon qu’il a appelé le « compromis d’intégrité. » sont, parmi de nombreux autres, des exemples de ce type de travail créateur et stimulant.

L’application des idées psychanalytiques à la littérature, aux arts, aux humanités et les sciences sociales – le cinquième type de psychanalyse appliquée – a une longue histoire. Ce type d’analyse appliquée conduit généralement à des contributions à la littérature académique ou psychanalytique. Il existe probablement des milliers d’exemples de ce type de travail. À titre d’illustration, j’en mentionnerai trois, tirés d’une journée du programme scientifique de la réunion nationale de l’APsaA de janvier dernier : un groupe de discussion dirigé par Paul et Anna Ornstein sur Le Procès et « La Colonie Pénitentiaire » de Kafka ; une étude de Susan Scheftel sur la vie et de l’art de Joseph Cornell et le groupe de discussion de Julie Jaffee Nagel sur la psychanalyse et la musique, qui s’est focalisé sur la façon dont Stephen Sondheim caractérise ses personnages à travers la musique et chœurs.

Le sixième type de psychanalyse appliquée – l’utilisation des données pour effectuer le changement social – a, à ma connaissance, seulement un ou deux « praticiens immensément qualifiés ». Richard C. Friedman, lauréat en 2009 du Prix Sigourney, croit que « des croyances irrationnelles peuvent être modifiées par de nouvelles informations. » Friedman combine des idées psychanalytiques avec la recherche extra-psychanalytique, y compris avec des études neurologiques et endocrinologiques, parfois avec des résultats révolutionnaires. Son travail fondateur sur les effets de privation de sommeil sur le fonctionnement de l’interne en médecine a conduit à des modifier les programmes de garde pour des médecins en formation (Friedman et al., 1971). Par la suite, ses recherches et ses publications sur l’homosexualité ont fondamentalement modifié la manière dont la profession psychanalytique perçoit cette question et a influencé la compréhension du développement psychosexuel bien au-delà de la psychanalyse. (Site Internet du Prix Sigourney ; Friedman, 1988). Le travail de Drew Westen (2007), sur l’application des techniques de neuro-imagerie à l’étude de la pensée politique, est un deuxième exemple de ce type d’analyse appliquée.

Le dernier type de psychanalyse appliquée est l’exploration théorique de la signification et de la validité de l’application des idées psychanalytiques aux phénomènes culturels et sociaux – une méta-psychanalyse appliquée, si vous voulez. Un bon exemple en est fourni par l’article de 1991 par Eugene Victor Wolfenstein intitulé « À propos des usages et mésusages de la psychanalyse dans la recherche culturelle ». Dans cet article, Wolfenstein soutient que la psychanalyse est une théorie de la subjectivité d’une grande portée ayant une grande valeur en dehors du cadre clinique. Cependant, quand elle est utilisée pour des interprétations culturelles extra-cliniques, la méthodologie et l’interprétation psychanalytique doivent être modifiées et adaptées aux différentes conditions de l’étude des phénomènes culturels.

Quelle distance par rapport à ma conversation avec un journaliste au sujet de Britney Spears après qu’elle ait rasé sa tête ! Mais, je voudrais soutenir que tous ces sous-ensembles d’analyse appliquée ont leur place dans notre domaine. Après avoir couvert, même brièvement, le champ conflictuel et d’autres types d’analyse appliquée, je voudrais revenir à mon objectif principal.

COMMENT INTERVENIR DANS LA CITÉ PSYCHANALYTIQUE

Les aspects essentiels du commentaire social psychanalytique sont qu’il est herméneutique, c’est à dire, explicatif et interprétatif ; qu’il se concentre sur la motivation ; qu’il inclut, autant que possible, une explication des phénomènes de transfert et de contre-transfert et qu’il souligne et explique les facteurs inconscients ou irrationnels. Le commentaire psychanalytique exige que les psychanalystes emploient une langue commune sans jargon pour parler aux personnes laïques – reporters, public des lecteurs de blogs, journalistes, lecteurs de magazines et de journaux – au sujet d’une grande variété d’événements humains.

Dans son programme, l’analyste doit accomplir trois choses : démontrer l’utilité d’une ou plusieurs idées psychanalytiques en enrichissant la compréhension d’un événement ou d’un sujet ; démontrer que la psychanalyse existe comme une voie vivante et utile de compréhension et montrer que les psychanalystes sont encore vivants et en pleine forme. Et qu’ils ont quelque chose à proposer.

Un exemple récent très impressionnant de commentaire psychanalytique s’est produit à Londres à l’automne 2010, comme élément du programme Au-delà du divan commandité par la Société britannique de psychanalyse. Ce programme vise à propos des commentaires psychanalytiques sur un grand choix de questions d’intérêt général, dans des conférences et colloques ouverts au public. Ce jour-là, le colloque avait pour titre « S’Engager dans le changement climatique : perspectives psychanalytiques ». Les présentations comprenaient « Quelques conséquences psychiques de la découverte de la dette écologique personnelle », « Les Obstacles inconscients à prendre soin de la planète », « Sur l’Amour de la nature et sur la nature humaine », et « Le déni du changement climatique dans une culture perverse. » Bien que savante dans son objectif, ce colloque a fait l’objet d’une promotion énergique auprès du public intellectuel à Londres, et l’histoire a été reprise avec enthousiasme par un journaliste scientifique du New York Times (Revkin, 2010), démontrant de ce fait la portée du commentaire psychanalytique créatif.

Je veux en particulier distinguer, comme un véritable tour-de-force[3] de commentaire psychanalytique, un article de Vamik Volkan et Christopher Fowler (2009) qui, dans une perspective particulièrement ample, fournit des interprétations psychanalytiques du nazisme et de l’apartheid Sud-Africain et de sa cicatrisation, du narcissisme brisé de Nixon et de ses conséquences désastreuses, du passé traumatique de Milosevic (et de son épouse avec ses deuils non élaborés), de la Guerre d’Indépendance grecque, et d’autres encore. Et cela ne couvre pas même le but principal de l’article. Volkan et Fowler, écrivant pour des psychiatres généralistes, expliquent qu’une forme particulièrement pernicieuse de narcissisme malin des grand groupes se développe quand les membres d’un grand groupe partagent une croyance régressive que les « autres inférieurs » souillent la supériorité de leur groupe ; ils se sentent alors en droit d’employer un sadisme partagé afin de tuer ou d’opprimer les autres inférieurs.

Peu d’entre nous pourront jamais atteindre les hauteurs de Volkan et de Fowler, mais les efforts modestes sont également de grande valeur.

De manière convaincante, Volkan et Fowler indiquent que « l’acteur rationnel » modèle qui a été prééminent en science politique est de plus en plus modifié pour incorporer la dimension de l’irrationnel (Volkan et Fowler, 2009, p. 221). Un même phénomène a été observé dans les sciences économiques, avec l’ascension de l’économie comportementale pour tenter de corriger une vue hyper-rationnelle de « l’homo economicus » qui a conduit à des prédictions erronées.

Peut-être, plutôt nous soyons au crépuscule de notre discipline, est-ce réellement notre heure d’être le plus largement utiles.

QUESTIONS ÉTHIQUES

Certaines questions éthiques sont soulevées régulièrement dans l’arène du commentaire psychanalytique, dans la cité elles relèvent d’une histoire intéressante. Fondamentalement le problème est le suivant : il est très tentant pour nous de proposer des conclusions diagnostiques, prédictions et des évaluations sur la vie intérieure des personnages publics.

Voici une histoire probablement familière à bon nombre d’entre vous. En 1964, le sénateur Barry Goldwater s’était porté candidat à la présidence contre Lyndon Johnson. C’était à l’acmé de la guerre froide, et beaucoup étaient préoccupés de ce que Goldwater pourrait être un président dangereux. Le magazine Fact, maintenant disparu (et ce n’est pas un hasard), avait prétendument enquêté auprès d’un millier de psychiatres, membres de l’Association psychiatrique américaine, en leur demandant si Goldwater était mentalement apte à assumer la plus haute charge de la nation. De nombreux psychiatres ont répondu à l’enquête. Certains commentaires publiés décrivaient le candidat républicain comme « manifestement psychotique » et « paranoïde. ». Le magazine a rassemblé ces points de vue dans un numéro intitulé « L’Inconscient d’un conservateur : un numéro spécial sur le psychisme de Barry Goldwater » (Boronson, 1964).

Il est intéressant de relever, d’un point de vue juridique, que Goldwater a gagné son procès en diffamation contre Fact[4]. En réponse à ces événements, ce que l’on a appelé la « règle de Goldwater » s’est imposée. Nombre d’institutions majeures du champ de la santé mentale ont ajouté un amendement à leurs codes d’éthique pour interdire explicitement à leurs membres de donner des opinions professionnelles sur des personnes qu’ils n’avaient pas personnellement interviewées. À ce jour, cependant, le code de déontologie de l’APsaA ne contient pas de disposition aussi explicite, et il existe un désaccord pour savoir où il faudrait le placer. Parmi les questions soulevées par ce problème relevons : « Comment situer la psychobiographie ? » et « Comment distinguer le commentaire public utile de la spéculation psychanalytique non éthique ? »

De toutes manières, les choses ne sont pas aussi simples. Considérons le cas d’Eliot Spitzer[5] et de son épouse Silda. Des photos du couple à l’heure de la démission du gouverneur, aussi bien que de nouveaux rapports sur ses actes, ont fourni un matériel abondant sur lequel un psychanalyste pourrait être tenté de spéculer.

Dans un article du JAMA[6] de 2008, Richard A. Friedman (à ne pas confondre avec Richard C. cité ci-dessus) a fait une revue de la règle de Goldwater par une discussion soigneusement argumentée de l’éthique de ces situations. Considérant le cas de Spitzer, il écrit : « Un psychiatre qui aurait discuté de traits de caractère narcissiques communs, tels qu’être assuré d’avoir raison et le sentiment d’être différent et hors de portée des règles ordinaires, et aurait montré qu’ils pourraient éclairer le comportement de Spitzer ne violerait pas la Règle de Goldwater. Le psychiatre doit seulement indiquer que lui ou elle n’a aucune relation professionnelle avec le personnage public » (p. 1349). Ce découpage de cheveux en quatre, qui est en effet la norme éthique actuelle, me laisse perplexe Il n’est pas évident pour quiconque lirait les commentaires de ce psychiatre hypothétique de percevoir qu’il estime en fait que Spitzer est narcissique, qu’il est assuré d’avoir raison et pense qu’il est différent ?

Je ne me sens pas très à l’aise. Je crois personnellement que nos normes éthiques devraient nous interdire explicitement des avis au sujet des personnages publics qu’on n’a pas interviewés ou examinés. Autant que possible, j’essaye de décaler mon récit vers quelque chose où je me sens à l’aise pour parler sans m’approcher de la limite de la préoccupation éthique. Par exemple, quand Al et Tipper Gore ont annoncé qu’ils se séparaient, j’ai eu toutes sortes de fantaisies à leur propos. Mais, à l’inverse, sur mon blog de Psychology Today j’ai discuté de l’effet que produisait sur nous, le public, des informations qui faisaient tomber de son piédestal un couple parental idéalisé (Gourguechon, 2010b). Quand un journaliste m’a demandée de commenter le fait que Britney Spears avait rasé sa tête, j’ai eu une grande conversation avec elle sur les significations symboliques et inconscientes liés aux cheveux et aux questions connexes sur la puissance et l’impuissance.

MILITANTISME PSYCHANALYTIQUE

Dans le commentaire psychanalytique, nous essayons de transmettre la valeur de la pensée psychanalytique. Dans le militantisme psychanalytique, un analyste individuel ou un groupe d’analystes plaide en faveur d’une cause ou d’une position.

Le bon militantisme psychanalytique devrait étayer ses arguments sur des fondements solides de psychanalyse ou de santé mentale. Par exemple, dans la recommandation de l’APsaA sur l’intimité, nous soulignons que la mise en place d’un traitement de santé mentale implique, pour réussir, que le patient face l’expérience de la confidentialité absolue.

Prudence L. Gourguechon

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[1] Discours présidentiel en séance plénière, National Meeting, Association psychanalytique américaine, New-York, 15 janvier 2011) Publication originale : The citizen psychoanalyst: psychoanalysis, social commentary, and social advocacy, Journal of the American Psychoanalytic Association, vol. 59, n° 3 (2011), pp. 445-470, traduction française de Samuel Lepastier

[2] Il faut relever cependant que, relu par l’auteur et largement cité dans des blogs, ce paragraphe semble avoir été enlevé dans les versions archivées de l’histoire dans le New-York Times.

[3] En français dans le texte original (note du traducteur).

[4] Voir http://openjurist.org/414/f2d/324/goldwater-v-ginzburg

[5] Gouverneur démocrate de l’Etat de New York, contraint à la démission en 2008, peu après qu’il ait dénoncé publiquement le rôle des banques dans la crise des subprimes (14 février), à la suite d’un article du New York Times du 1er mars révélant sa fréquentation d’un réseau de call-girls auprès desquelles il aurait dépensé 80000 dollars. (Note du traducteur)

[6] Journal of the American Medical Association (note du traducteur).

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repetitionRÉPÉTITION MORTIFÈRE par François Duparc

Sous le choc des évènements meurtriers récents, qui témoignent à nouveau de l’ampleur prise par la barbarie dans notre monde actuel, je me suis senti mû par une impulsion à combattre, en tant que psychanalyste, le mal qui nous atteint tous.

Combattre, mais avec une « bonne combativité », la seule qui soit acceptable, sans haine ni violence, pour contenir l’agressivité engendrée par les méfaits d’une guerre aveugle — une combativité constructive d’un nouveau lien social.
Je pense en effet à tous mes amis parisiens, en ce moment, avec douleur, et en espérant qu’aucun d’entre eux n’ait été touché directement, ou indirectement, à travers ses enfants. Car même si ce n’est pas une atteinte personnelle ou familiale, d’amis ou de patients, c’est une atteinte morale insupportable pour tous.

Paris est la ville où je suis né et j’ai vécu de nombreuses années, et si je n’y réside plus depuis longtemps, cela me touche malgré tout profondément. Nous sommes trop nombreux à travers le monde à éprouver de l’horreur quand le terrorisme frappe la vie de nos proches et lorsqu’il cherche à affecter nos relations en engendrant la haine. C’est plus qu’un acte de haine monstrueux ; ces attaques cherchent à saper les fondements mêmes de nos sociétés. Perversion, ou folie ? elles sont en tous cas une atteinte à notre humanité, à notre tolérance, à notre liberté, à nos valeurs morales et au respect que nous nous devons les uns aux autres.

Pour nous qui sommes psychanalystes, et qui nous efforçons à notre petite échelle de transformer la cyclothymie, la perversion, la paranoïa et la souffrance traumatique de nos patients et de leurs familles, c’est d’autant plus douloureux qu’il s’agit d’une véritable folie collective émergeant sous nos yeux depuis quelques années (en fait, quelques dizaines d’années peut-être), et dont nous avons été à la fois victimes et complices, avec notre mondialisation trop souvent inhumaine, et l’impuissance des états face à la montée des hors normes (réseaux sauvages, défiscalisation et trafics), ce que Bernard Stiegler nomme « la disruption ». Mais face à la barbarie de ce pseudo état, soi-disant islamique, notre action individuelle ne peut hélas que peu de choses, comme en d’autres temps des résistants isolés avaient du mal à lutter contre le nazisme, le stalinisme, l’Amok du Cambodge, ou d’autres génocides.

Une idéologie meurtrière a pris la place de nos croyances affaiblies, d’une créativité et d’un amour insuffisants pour intégrer nos enfants perdus. C’est en ces moments sombres que les liens tissés par notre communauté, basés sur la solidarité et le partage, doivent prendre tout leur sens. Le travail collectif sur la pathologie de nos société a d’autant plus de prix, même si ce n’est qu’une goutte d’eau dans la mer de la folie des peuples, malheureusement. Mais cela reste d’autant plus indispensable que nous nous mobilisions pour la recherche de solutions créatives, comme les chercheurs de la « fondation » prophétique d’Isaac Asimov (1), pour que la « pulsion de mort » ou la compulsion de répétition de l’impensable, ne fasse pas un sinistre retour_.
Je ne reprendrai pas les suggestions que j’avais évoquées dans mon après-coup du 11 janvier contre Charly-hebdo et le supermarché casher, de travailler sur toutes composantes pathologiques de nos idéologies_ (2), pour éviter la dérive vers une folie idéologique de nos jeunes en mal d’intégration sociale, et découragés par le pessimisme ambiant, le manque de croyance en l’avenir de la majorité de nos médias et de nos politiques. Rappelons juste que leur embrigadement par les réseaux sociaux a été facilité par la résonance de deux facteurs ; le premier étant la fragilité de leurs liens familiaux, une histoire familiale traumatique liés à des séparations, des délocalisations, du chômage ou un pessimisme parental chronique, même dans des familles françaises dites « classiques », ou encore des traumatismes migratoires qui ont freiné leur quête identificatoire pour conquérir une identité adulte. La défaillance familiale (parfois peu manifeste) est ensuite renforcée par la défaillance des espaces tiers hors la famille restreinte : école, voisinage, entreprises, administrations sociales et juridiques — tout ce qui a pris la place de la famille élargie d’autrefois, ou de la tribu traditionnelle.

Quelles solutions pour lutter contre le désespoir qui anime ces adeptes d’un nouveau millénarisme (le discours des prophètes d’une apocalypse programmée pour la venue de Dieu, depuis les époques troubles, le Moyen-Âge du Judaïsme, de la chrétienté et de l’Islam) ? Quelle sagesse, quel espoir d’intégration apporter à nos jeunes en révolte contre notre monde trop pauvre en humanité, en croyances et en morale — ce qu’on nomme l’anomie, mais qui pour nous psychanalystes, se rattache à la difficulté pour le sujet de se construire un couple parental interne, vecteur d’amour et de limites, le Surmoi-Idéal ?
La solidarité humaine, la restauration de groupes, d’associations familiales à vocations sociale, morale, créatives — au sens d’une famille élargie — luttant contre la pauvreté morale de notre temps et la solitude de l’individu face aux réseaux sociaux, où l’individu se sent perdu dans la masse de milliers d’ « amis » peu fiables, est une première solution, sans doute. Avec le but de réfléchir ensemble à des solutions, d’activer la solidarité pour tous ceux qui se sentent laissés pour compte ou écrasés par une bureaucratie inhumaine. L’aspect créatif de ces groupes (qui peuvent inclure des analystes) pourrait venir atténuer le manque d’amour dont souffrent ces sujets, pour créer des projets, des réseaux à taille et à vocation humaines, formant des familles symboliques sans haine les unes vis-à-vis de autres… Il nous faut enfin, last but not least, poursuivre notre travail individuel de venir en aide aux sujets jeunes, en souffrance psychique au moment de leur sortie programmée de la famille, et de leur premières confrontations avec les malaises de notre société.
François Duparc, membre formateur de la Société Psychanalytique de Paris, Annecy.

1) Rappelons que dans les premiers tomes de ce célèbre roman de Science-fiction paru dans les années 60, Asimov développe une vision prophétique d’une chute du monde global dans la barbarie, face à laquelle une fondation de spécialistes des sciences humaines et un « psychohistorien » (Hari Seldon) féru de mathématiques qui s’associent pour raccourcir la durée de la barbarie à venir. La suite montrera le risque qui s’en suit d’un nouvel empire tyrannique.
2) Pour cela, se reporter à mon livre déjà ancien ; F.Duparc, « Le mal des idéologies » P.U.F 2004 (Le fil rouge).

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MetÉcrire la psychanalyse pour le public
SAMUEL LEPASTIER

Si pendant longtemps, au moins dans les pays de culture française, il a semblé à nombre d’entre nous qu’il y avait plus d’inconvénients que d’avantages à s’adresser directement au grand public, ces réticences ne sont plus de mise aujourd’hui. Encore convient-il, pour ceux de nos collègues qui ne se dérobent pas devant cette responsabilité, de s’assurer que des contresens ne se produiront pas à la réception de leurs textes.

LA RESISTANCE A LA VULGARISATION, MASQUE D’UNE RESISTANCE A LA PSYCHANALYSE

L’objection souvent mise en avant, en effet, à la publication de travaux de « vulgarisation psychanalytique » est que ceux-ci soient perçus dans le public comme des équivalents d’interprétations sauvages : au minimum, ils renforceraient les résistances des patients en analyse, au pire, ils contribueraient à jeter un discrédit sur notre discipline en dévoilant des conclusions insupportables pour l’ensemble de la société. Aussi bien, s’il est évident pour tous les psychanalystes que, dans leur ensemble, les êtres humains sont porteurs de motions incestueuses ou parricides, au point qu’ils ne jugent pas utile de le rappeler systématiquement dans leurs publications scientifiques, il n’est pas certain aujourd’hui encore que les implications du complexe d’OEdipe puissent être acceptées sans conflits par la majorité de nos contemporains après lecture d’un texte de vulgarisation.
Cependant, il n’est plus possible de renoncer à s’adresser au public pour trois raisons. D’une part, dans la mesure où les ennemis de la psychanalyse n’ont de cesse d’en diffuser une image péjorative, il convient de ne pas leur laisser le monopole de la vulgarisation sur notre discipline. D’autre part, corollaire du point précédent, dans le monde d’aujourd’hui, l’information psychologique, aussi bien celle qui s’adresse au public que celle visant les praticiens, tend à éviter l’abord des questions auxquelles nous sommes susceptibles d’apporter des réponses, alors que, au minimum, il nous appartient de maintenir ouvertes ces interrogations. Enfin, et c’est sans doute le point le plus important, nombre d’entre nous font oeuvre de vulgarisation sans en avoir conscience. Citons, à titre d’exemple : les informations communiquées aux parents à l’occasion de consultations thérapeutiques, la présentation de concepts psychanalytiques aux membres des équipes de soins et la rédaction des différents rapports aux autorités destinés à présenter l’activité de ceux d’entre nous qui assument des responsabilités institutionnelles. Le risque ici – et il n’est pas toujours évité – est que cette
vulgarisation obligée soit confondue avec la psychanalyse elle-même. Il est plus convaincant de souligner les conséquences des traumatismes psychologiques que de porter l’accent sur la conflictualité psychique, de même qu’il est bien moins malaisé d’évoquer la pédophilie que d’aborder la sexualité infantile. C’est pourquoi, il n’est pas exclu que l’intérêt moindre pour la névrose manifesté par certains collègues ces dernières années ne reflète pas, au moins indirectement, une contamination de la pensée psychanalytique par le contenu de documents destinés aux autorités de tutelles et pour lesquels les inévitables nécessités de compromis imposent de faire passer au second plan nombre de spécificités de notre discipline. Il est d’autant plus nécessaire d’en avoir pleinement conscience que les pouvoirs publics, ne serait-ce que par égard pour leur électorat, déterminent leur action en prenant davantage en compte les oeuvres de vulgarisation que des travaux de recherche dont la diffusion est nécessairement plus restreinte. Dans cette perspective, l’écriture pour le grand public, permettant de maintenir vivante la présence de la psychanalyse dans la société, contribue aussi au développement de la pensée psychanalytique dans les institutions de soins et assure une meilleure audience aux publications scientifiques.
Freud, pour sa part, n’a pas dédaigné aborder des thèmes qui pourraient relever d’un travail de vulgarisation. Il en va ainsi non seulement de la psychopathologie de la vie quotidienne mais aussi du rêve, de l’acte manqué ou du mot d’esprit. Se rattachent également à ce courant ceux de ses travaux consacrés à la sexualité dont il est facile de constater que, pour l’essentiel, ils n’ont rien perdu de leur actualité. Enfin, son analyse d’oeuvres de culture, comme ses travaux de synthèse universitaire, constituent autant de moyens de toucher des lecteurs au-delà des cercles psychanalytiques. C’est à juste titre que l’oeuvre de Freud est l’un des plus grands succès de l’édition contemporaine. Cela est si vrai que nos ennemis donnent, comme seule explication au succès de notre discipline, le pouvoir de conviction du style de Freud.

LA VULGARISATION PSYCHANALYTIQUE : UNE EXPERIENCE EMOTIONNELLE PARTAGEE

En pratique, le psychanalyste qui s’adonne à des travaux de diffusion des connaissances scientifiques doit veiller à écarter tout ce qui pourrait entrainer chez le lecteur une blessure narcissique. À cet égard, trop nombreux encore parmi nos collègues sont ceux qui surestiment le niveau des connaissances du grand public. C’est pourquoi, il n’est jamais inutile de rappeler nos principes les plus élémentaires. Les règles qui président à l’écriture de vulgarisation s’inspirent des mêmes mouvements que ceux qui nous conduisent à proposer interprétations et constructions aux patients.
Comme le montre l’exemple de Freud, il est particulièrement important de travailler le style d’écriture. Il faut de plus que le lecteur puisse se saisir du sens proposé par le texte pour le critiquer et l’élaborer et non de le percevoir comme une vérité révélée à laquelle il n’aurait d’autre choix que de se soumettre. Si le sujet s’y prête, l’emploi de l’humour peut faciliter la communication. De même, à l’image de ce qui se pratique dans le cadre de la séance, plutôt que de mettre en avant un corpus doctrinal (ce qui risquerait de nous faire percevoir comme des croyants dogmatiques), il est souhaitable de partir d’une expérience émotionnelle commune à l’auteur et au lecteur. Dans ce contexte, les histoires cliniques sont difficiles à utiliser car, pour leur donner valeur d’exemple, il faudrait leur consacrer un développement incompatible avec les exigences de la discrétion professionnelle. Tout au plus est-il possible, de façon latérale, de proposer l’interprétation d’une conjoncture clinique à condition qu’ayant été perçue auprès de plusieurs patients, non seulement ces derniers ne puissent être reconnus par des tiers, mais aussi que s’ils venaient à lire le texte les concernant, ils ne puissent risquer d’en être blessés.
La nécessité de rechercher une expérience émotionnelle partagée dans l’écriture auprès du grand public conduit à rechercher des exemples dans des oeuvres de culture, dans l’analyse des faits divers, dans la psychopathologie de la vie quotidienne, dans la sexualité, dans la criminologie et dans les formes extrêmes de violence sociale. Si ordinairement l’interprétation analytique constitue une blessure narcissique, dans les circonstances où le déploiement des pulsions sexuelles ou destructrices ne peut plus être occulté, elle procure au contraire un bénéfice immédiat important en donnant sens à ce qui, dans un premier mouvement, angoissait en raison même de son absence apparente de logique. Il est assez remarquable du reste que les auteurs de vulgarisation psychologique se donnant pour objectif de faire l’économie de la psychanalyse ne sont jamais en mesure de proposer des modèles cohérents pour ces faits qui troublent la conscience humaine. Certes, les tueurs en série sont des monstres mais comment comprendre le plaisir de personnes apparemment paisibles à regarder des films ou lire des livres particulièrement sanglants ? Plus banalement, comment rendre compte du contraste complet entre la difficulté à modifier des habitudes même quand celles-ci, névrotiques, nuisent à leur auteur (ce dont témoigne la lenteur des évolutions psychothérapiques quelle que soit la méthode utilisée) et la fragilité du maintien du lien amoureux sur une longue période ? Dès lors, pourquoi la société considère-t-elle comme évident que l’on puisse se lasser de son objet d’amour alors qu’on ne renonce bien difficilement à ses rituels obsessionnels ?
Dans la mesure où notre pratique n’est pas immédiatement accessible au public, la publication d’ouvrages cliniques, même si elle semble plus en relation avec notre identité
professionnelle, est, dans les faits, plus complexe que celle de textes concernant la psychanalyse appliquée. Nous risquons également de tomber dans ce que j’appelle le « piège nosographique », tendu par le public et les éditeurs. Contrairement à d’autres, nous soignons des personnes et non des maladies. Contrairement à d’autres, nous ne listons pas des symptômes mais nous percevons l’évolution des patients à travers leur capacité de nouer des compromis plus harmonieux, comme de se dégager de mécanismes de répétition. C’est pourquoi, à titre personnel, il me semble que le travail de vulgarisation clinique le plus utile consiste à expliciter notre position critique vis-à-vis des progrès prétendus apportés par des perspectives profondément réductrices. Il n’est pas très difficile de pointer les impasses, les approximations et même parfois les mensonges délibérés dans les travaux de nos détracteurs. Contrairement à d’autres, fidèles en cela à Freud, nous ne dorons pas la pilule car nous ne minimisons pas les difficultés et les incertitudes qui attendent les candidats à la cure analytique. C’est pourquoi, il nous est possible de maintenir ouvertes les interrogations sur des questions que d’autres préféreraient voir occultées.

CONCLUSION : RESTER PSYCHANALYSTE DANS L’OEUVRE DE VULGARISATION

Quel que soit l’objet de la vulgarisation, le psychanalyste doit éviter deux écueils. Le premier est le recours à l’interprétation symbolique. Souvent sollicitée par le public, elle ne peut manquer, quand elle pratiquée dans ce contexte, d’entrainer de profonds contresens. D’une part, elle peut laisser croire que nous utilisons une grille systématique alors que nous savons que, de même qu’il n’existe pas de clés des songes, il ne saurait y avoir de clés des symptômes et on ne rappellera jamais trop auprès du public le caractère polysémique de ces signes. D’autre part, surtout, il parait plus opportun d’insister sur l’importance des facteurs quantitatifs dans l’organisation de la conflictualité psychique. Le deuxième écueil, pas toujours facile à éviter, est que, par la confusion de positions inconscientes personnelles, le psychanalyste soit amené à se départir de sa neutralité pour occuper une position surmoïque en s’érigeant en gardien de l’ordre moral. Corollairement, ce n’est pas parce que nous pouvons donner sens à un type de conduite que celle-ci devient ipso facto licite. Le second écueil, s’il est plus facile à saisir, n’est pas moins dangereux : c’est celui qui consisterait à céder aux sollicitations qui voudraient utiliser la psychanalyse au service de leur idéologie aussi fondée soit-elle. Plus encore que dans ses écrits scientifiques, le psychanalyse qui s’adresse au grand public doit éviter que ses lecteurs puissent confondre conduites sociales et représentations psychiques. Il est d’autant plus important de définir le champ de notre discipline que, dans ce dernier, nous sommes en fin de compte seulement concurrencés par la religion et la littérature.
S’il est vrai enfin que l’oeuvre de vulgarisation est destinée à produire un effet sur le public, son écriture peut se trouver facilitée si l’auteur est mieux en mesure de se représenter ceux et celles qu’il vise. Freud, pour sa part, a construit plusieurs de ses articles comme un dialogue avec un observateur impartial. Il appartient à chacun d’entre nous de maintenir en lui cette même capacité avec l’interlocuteur interne de son choix pour conserver la psychanalyse vivante dans l’espace public.

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